LE MAL « NATUREL ». 4 – JÉSUS ET LE NOUVEAU TESTAMENT


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Pour en savoir plus sur l’auteur de cet article, vous pouvez vous reporter à cette page.

 


 

Le Premier Testament s’achève, si l’on peut dire car tout continue, sur une aurore : l’espérance d’une résurrection des morts (voir l’article précédent). Ce n’est pas encore le point du jour, le soleil ne brille pas, mais une clarté l’annonce. Zacharie, le père de Jean le Baptiseur, proclame à la naissance du précurseur :

… la tendresse, l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort…

(Luc 1,78-79)

Quand Jésus paraît, on sait que ses concitoyens sont divisés sur le sujet. Les Pharisiens croient fermement à la résurrection, les Saducéens la nient. Une chose est sûre et doit être notée d’emblée : au temps de Jésus, PERSONNE NE SAIT NI NE CROIT SAVOIR EN QUOI CONSISTE LA RÉSURRECTION.

Jésus lui-même, quand il annonce sa résurrection, n’en donne aucune description. Avançons à ce propos une hypothèse assez vraisemblable quoique surprenante. LA RÉSURRECTION N’EST PAS OBJET DE SAVOIR, MAIS D’EXPÉRIENCE. Avant de la vivre, JÉSUS LUI-MÊME NE SAVAIT PAS, DE SCIENCE HUMAINE, CE QUE RÉSURRECTION VEUT DIRE. Elle était donc pour lui l’objet d’une espérance inconditionnelle, totalement fondée sur son abandon confiant à celui qu’il appelait son Père.

N’est-ce pas d’ailleurs ainsi que NOUS ESPÉRONS, nous aussi, la résurrection des morts, sans savoir ni pouvoir imaginer en quoi elle consiste exactement ? Sauf que NOTRE ESPÉRANCE EST MARQUÉE D’UN SCEAU INDÉLÉBILE QUI ATTESTE SA CRÉDIBILITÉ. Ce sceau est l’événement de la résurrection de Jésus : CE QUE NOUS ESPÉRONS S’EST DÉJÀ PRODUIT ET MANIFESTÉ DANS L’HISTOIRE.

 

Avertissement

La suite du présent article suppose admis les trois principes suivants, communément reconnus aujourd’hui, même s’ils sont rejetés par quelques négationnistes impénitents. Je me contente de les énoncer sans chercher à les justifier ici :

  1. LES TEXTES DU NOUVEAU TESTAMENT ONT UNE VALEUR HISTORIQUE DE PREMIER PLAN.
  2. L’EXISTENCE ÉTONNANTE DE JÉSUS EST ABSOLUMENT CERTAINE. Les évangiles en donnent un reflet authentique et fidèle.
  3. LA NAISSANCE ET LE DÉVELOPPEMENT DU CHRISTIANISME JUSQU’À NOS JOURS NE S’EXPLIQUENT QUE PAR L’EXPÉRIENCE RÉELLE QUE DES TÉMOINS CRÉDIBLES ET NOMBREUX ESTIMENT AVOIR FAITE DE RENCONTRES AVEC LE CRUCIFIÉ RESSUSCITÉ.

 

Itinéraire proposé

Rappelons que, dans cette série d’articles, il est question du MAL QUI NOUS VIENT DE LA NATURE, et non du mal qui vient de nous (le péché). Dans cette perspective précise et limitée, le parcours suivant sera proposé. Il sera question, primo, de l’expérience de la résurrection de Jésus communiquée à ses amis et de ses conséquences pour eux. Ensuite, on tentera, secundo, de mettre en évidence, dans les évangiles, l’attitude de Jésus face au mal physique. Enfin, on élargira le regard à l’ensemble du Nouveau Testament afin de tâcher (sommairement), tertio, d’évoquer à grands traits la visée et le contenu de l’espérance chrétienne en la résurrection, ainsi que ses effets sur notre vie quotidienne, personnelle et collective.

 

I. L’irruption aussi espérée qu’inattendue du monde nouveau

Attendre ou espérer la résurrection, d’un vague ou grand espoir, est une chose ; la découvrir donnée, présente en la personne d’un supplicié surgi vivant de la mort en est une autre. C’est cela qui est arrivé aux amis de Jésus. Ils ont été propulsés soudain de la première situation dans la seconde comme un rêveur endormi réveillé par un air de flûte poussant irrésistiblement à danser.

On l’a dit plus haut, personne ne savait ni ne pouvait savoir, du temps de Jésus, ce que signifiait ressusciter. Certes, on pensait évidemment à une victoire sur la mort, à une vie continuée. Mais COMMENT, dans quel état du corps, de la personne ? Une vingtaine d’années après la mort de Jésus, les Corinthiens poseront encore cette question à Paul (1 Corinthiens 15,35). Qui leur répondra comme il peut, par de puissantes évocations aptes à nourrir la foi, mais pas l’imagination, encore moins la raison raisonnante.

Une autre question était aussi sans réponse. QUAND aurait lieu la résurrection espérée ? Au « dernier jour », selon la remarque de Marthe pleurant la mort de son frère Lazare (Jean 11,24) ? Ou plus tôt, avant la fin de l’histoire, au cœur même de cette dernière ?

Que pouvaient bien penser les proches de Jésus, ses disciples, à qui ce Jésus avait prédit et sa mort violente et sa résurrection ? Gardaient-ils en eux l’espoir que leur maître et ami échapperait à la mort, comme Pierre osa le dire un jour (Matthieu 16,22) ? Après tout, Jésus avait donné tant de signes de sa puissance ! Ne triompherait-il pas de ses ennemis, de façon éclatante ? Au dernier moment ! On le verrait en même temps mourir et aussitôt ressusciter, pour la plus grande confusion de ses bourreaux !

S’ils ont existé, de tels possibles espoirs se sont évanouis dès que la réalité de la Passion s’est imposée aux disciples. Au cours du dernier repas, ils font encore les fanfarons. Pierre affirme qu’il est prêt à mourir pour Jésus. Certains se battent pour les meilleures places dans le « royaume » qu’ils voient venir en imagination. Au Jardin des Oliviers, pendant l’agonie de Jésus, les trois témoins de la transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, se réfugient dans un profond sommeil.

Après l’arrestation de Jésus, ce sera la débandade. Et la ruine de tous les espoirs lorsque, sur la croix, tout semblera fini.

Mais voici que, à l’aube du troisième jour, QUELQUE CHOSE D’AUTRE COMMENCE ! Les amis de Jésus, des femmes d’abord, des hommes ensuite, sont saisis dans un tourbillon d’événements qui les entraîne dans la découverte progressive d’une réalité absolument inouïe, inattendue, mais qui s’impose avec une paisible évidence.

Tourbillon n’est peut-être pas le bon mot. Ou alors il s’agit d’un tourbillon intérieur, d’un ébranlement total de l’être des disciples. Mais ce séisme intime se produit bel et bien au contact d’une RÉALITÉ NOUVELLE, extérieure, pour ne pas dire étrangère, aux disciples. La découverte du tombeau vide, les rencontres avec le Ressuscité.

Ces rencontres sont paradoxales, à première vue en tout cas. D’une part, elles ont un caractère très sensible. La présence corporelle de Jésus se manifeste aux yeux, aux oreilles, au toucher. D’autre part, cette présence est souveraine, elle échappe aux limites du temps, de l’espace et de la fragilité, qui conditionnent notre existence corporelle. Cette présence s’impose avec autant de force que de douceur, comme l’amour.

Au fond, ce paradoxe n’est-il pas inhérent à toutes nos vraies rencontres ? Extérieurement, il ne se passe rien d’extraordinaire : on se voit, on se parle, on s’exprime verbalement ou non, on partage un repas. Mais en même temps ce qui se passe en nous peut retentir profondément, jusqu’à nous révéler à nous-mêmes et jusqu’à nous donner d’entrer dans une nouveauté de vie et de joie.

Ce qu’il y a de particulier, quand il s’agit des rencontres avec le Ressuscité, c’est qu’il s’agit précisément de quelqu’un qu’on a vu mourir auparavant ! Et que l’on retrouve maintenant non seulement revenu en cette vie, mais revenu transformé, glorifié, rayonnant pleinement de cette vie divine que son être diffusait déjà avant sa mort, mais de façon encore voilée, comme en sourdine. Maintenant, la vérité éclate, le soleil est au zénith.

Ce n’est pas tout. Les témoins de ces rencontres sont loin de n’être que spectateurs ou auditeurs. Ils ne sont pas DEVANT quelque chose, mais DANS quelque chose. Ils sont entraînés dans le tourbillon qui les saisit. Entraînés, plongés, immergés jusque dans les tréfonds de leur être. C’est l’expérience de la Pentecôte, du don de l’Esprit saint, qui se manifeste particulièrement cinquante jours après Pâques, mais qui commence dès le jour de Pâques.

Bref, LES TÉMOINS DU RESSUSCITÉ FONT EUX-MÊMES UNE EXPÉRIENCE – GERMINALE – DE LA RÉSURRECTION, LIÉE À CELLE – PLÉNIÈRE – DU CHRIST. Ils entrent pour de bon et pour de vrai dans une vie profondément nouvelle.

CETTE EXPÉRIENCE-LÀ EST UNE EXPÉRIENCE TOTALE, L’EXPÉRIENCE D’UNE AUTRE MANIÈRE D’ÊTRE AU MONDE. Disons-le d’un mot, c’est L’EXPÉRIENCE D’UN MONDE NOUVEAU, L’IRRUPTION DU MONDE DIVIN DANS NOTRE MONDE.

Un mot d’explication à ce sujet. Ce que nous appelons « le monde » ou « notre monde » n’est jamais seulement la seule réalité extérieure à nous. Ce n’est pas seulement le cosmos étudié par les physiciens ni les sociétés décrites par les sociologues ni même l’être humain appréhendé par les psychologues. LE monde, c’est tout cela en tant que tout cela est en rapport avec nous-mêmes. Si mon être intime est transformé – par une vraie rencontre, par un amour authentique – c’est alors LE monde où je vis qui est du coup renouvelé aussi.

Pour le dire crûment et de façon suggestive : dans la même réalité extérieure à eux, Hitler et Bonhoeffer (ou le Père Kolbe) ne vivaient pas dans le même monde réel. Le monde réel, pour les humains que nous sommes, est tissé indissociablement par l’ensemble des rapports cognitifs, intellectuels, spirituels, affectifs qui nous relient à lui, individuellement et collectivement.

Il est temps de conclure cette première partie. Je la résume en cinq points :

  • Un groupe de femmes et d’hommes ont fait l’expérience historique de rencontres avec le Christ ressuscité.
  • Ces rencontres furent identiquement des expériences de transformations personnelles, intimes, vécues ensemble.
  • Il en est résulté pour elles et pour eux, individuellement et collectivement, une nouvelle manière de vivre et d’être au monde, une nouvelle expérience de la vie en ce monde.
  • Cette expérience est bel et bien l’expérience inaugurale de la victoire de la vie sur la mort et tout ce qui l’annonce, à savoir le « mal naturel ». Expérience réelle, mais inaugurale, en ce sens qu’elle trouvera sa plénitude et son achèvement dans l’au-delà de l’histoire, tout en se manifestant déjà dans notre histoire en voie d’accomplissement.
  • C’est cette même expérience, celle des premiers témoins, qui ne cesse de se transmettre et de se communiquer tout au long de l’histoire de l’Église, en dépit des limites et des fautes des gens d’Église.

 

II. Jésus face au « mal naturel »

La première chose à considérer, en tout cas par les chrétiens, la plus fondamentale, celle qui éclaire tout le reste n’est rien d’autre que la venue en ce monde du Fils de Dieu.

Et le Verbe s’est fait chair, et il a établi sa demeure parmi nous

(Jean 1,14)

Nous commencerons donc par là, avant d’examiner quelques enseignements plus précis tirés de nos évangiles.

 

La plongée christique de l’Incarnation

En devenant l’un de nous, dans le Fils, Dieu assume totalement notre condition humaine, en sa fragilité, avec ses limites, avec son appartenance à l’univers naturel, auquel elle est liée par toutes les fibres de son être. Il entre dans le temps et dans l’espace. Il s’insère dans l’immense mouvement du cosmos et notamment dans celui de l’évolution des vivants.

Si cette plongée divine au plus épais du monde naturel est possible, c’est évidemment que ce monde possède tant d’être et de bonté qu’il est capable de devenir le réceptacle, le berceau du Fils éternel. Un réceptacle innocent et pur, sans malice. Mais un réceptacle inachevé, dont le Verbe révèlera, par sa vie et par sa résurrection, l’élan secret et la destinée divine.

Par son Incarnation, le Fils s’immerge dans la bonté d’un univers – créé par lui et pour lui (Colossiens 1,16-17) – qu’il conduira de cette bonté première à une bonté parfaite, voulue et donnée par son Père.

Un monde intrinsèquement mauvais n’aurait jamais été capable de recevoir en lui le Fils de Dieu, pas plus qu’il n’aurait pu être reconnu, dès l’aube biblique, comme une œuvre divine, « bonne, très bonne ».

Le mal que Jésus vient combattre, en le prenant sur lui pour le vaincre, c’est le mal moral, le péché, le manque d’amour qui empêche les humains de vivre et de se développer en alliance avec Dieu jusqu’à le rejoindre un jour dans immortel bonheur.

JÉSUS N’EST PAS VENU CHANGER LE COSMOS, EN FAIRE BOUGER OU EN ÔTER LES LIMITES, NOTAMMENT CELLES QUI NOUS FONT MAL. C’EST LE CŒUR DE L’HOMME QU’IL VIENT RENOUVELER, RECRÉER PAR LE DON DE SON ESPRIT.

Cela étant fermement posé, il convient d’ajouter immédiatement quelque chose. LA RÉDEMPTION DE L’HUMANITÉ, OBJECTIF DE L’ŒUVRE DU CHRIST, RETENTIT FORCÉMENT DANS LE COSMOS, BERCEAU DE CETTE HUMANITÉ, PRODUIT SUR LUI DES EFFETS DE RENOUVELLEMENT ASSOCIÉ À CELUI DE L’HUMANITÉ.

C’est ainsi que LA RÉSURRECTION DE JÉSUS POSSÈDE UNE DOUBLE SIGNIFICATION. D’abord et surtout, elle fait naître une humanité renouvelée au plus intime du cœur de chacune et de chacun, dont Jésus est le Premier-né. Ensuite et du même coup, elle inaugure une vie corporelle transfigurée par le rayonnement du cœur, une vie corporelle divinisée.

Quand le Christ ressuscite dans sa gloire, c’est l’humanité qui commence à ressusciter avec lui, et c’est aussi l’univers, premier berceau du corps, qui parvient germinalement à son accomplissement définitif et glorieux.

On voit donc, dans la vie de Jésus rapportée par nos évangiles, comment s’annonce et s’anticipe le double fruit de la résurrection : pardon des péchés, guérison du cœur, d’un côté, guérison des corps et combat contre la mort, d’autre part. Ces deux volets étant étroitement articulés entre eux, mais nettement distincts aussi.

Voyons donc de plus près quelques aspects de ce processus de rédemption commencé dans la vie de Jésus, puis s’achevant dans son mystère pascal.

N.B. Si la résurrection n’avait pas ce double effet, elle eut sans doute été superflue ! Jésus, dans cette hypothèse, se serait évadé de son corps, demeure temporaire, pour rejoindre le monde des purs esprits. Il serait certes « apparu » à ses disciples, peut-être sous la forme de visions, mais sans les marques concrètes, étonnamment réalistes des manifestations du Ressuscité dans nos évangiles. Son incarnation, dans cette même hypothèse, n’aurait été qu’un avatar, comme ceux de Vishnou. Jésus ne serait pas vraiment devenu homme, il n’y aurait eu là qu’une apparence (cf. la tentation du docétisme au début du christianisme).

 

Face à la maladie et au handicap

Les guérisons opérées par Jésus ont un statut paradoxal. Par leur nombre, elles constituent certes une part importante de l’activité de Jésus. Mais elles ne sont pourtant ni le centre ni même l’objectif principal de sa mission. Si on compare Jésus aux prophètes du Premier Testament, le contraste est frappant. Ce sont des parleurs et des annonceurs au nom de Dieu, des hommes de la Parole, de l’enseignement, du dialogue, de l’exhortation, du décryptage des événements à la lumière de la foi. Quelques gestes symboliques illustrent parfois leur message, il s’agit encore d’un langage.

Cela est vrai surtout des prophètes dont le message nous est parvenu sous forme de livres placés sous leur nom : Ésaïe, Amos, etc. Il en va un peu différemment des prophètes non écrivains : Élie et Élisée, qui accomplissent quelques guérisons et même des réanimations, mais aussi des prodiges destructeurs, contrairement en cela au Nazaréen.

Plus encore que tout prodige, c’est la personne même et la vie du prophète qui font signe et manifestent la présence de Dieu au milieu de son peuple. Jérémie et Osée en sont une particulière et magnifique illustration. Jésus s’inscrira dans ce sillage, à un degré suprême. Sa personne, toute sa vie, y compris sa mort, montrent le visage et l’amour infini de Dieu.

Quelle est, dans cet ensemble, la signification particulière des nombreuses guérisons opérées par Jésus ? Il me semble qu’on peut répondre en soulignant quatre caractéristiques.

  1. Ces guérisons s’inscrivent dans un RAPPORT SPÉCIAL À LA PERSONNE DE JÉSUS. Il est habité par une puissance rayonnante. Une puissance de vie, plus forte que maladie et handicap. Une puissance qui attire à lui les malades. Une puissance qui agit habituellement à travers un échange de paroles et de gestes bien conscients de part et d’autre. Mais il arrive aussi que la même force de guérison produise son effet par un simple contact furtif, comme ce fut le cas pour la femme hémorroïsse.
  2. Ces guérisons manifestent et annoncent que DIEU VEUT SAUVER TOUT L’ÊTRE HUMAIN, CORPS ET ÂME. En cela, les guérisons PRÉFIGURENT LA RÉSURRECTION, le salut total et définitif, la vie en plénitude, l’immortalité. Elles constituent une promesse qui attend encore son accomplissement final, qui sera la victoire sur la mort.
  3. Ces guérisons ne sont pas unilatéralement l’œuvre de Jésus, mais L’ŒUVRE CONJOINTE DE LA PUISSANCE DU MESSIE ET DE LA FOI DU MALADE. Jésus le fait remarquer à plus d’une reprise : « Va, ta foi t’a sauvé. » La guérison est le fruit d’une relation commencée, elle appelle de ce fait une continuation de cette relation. Un aveugle devient disciple de Jésus. Un lépreux revient dire sa reconnaissance, tandis que neuf autres n’y pensent pas…
  4. Ces guérisons visent toujours aussi à RESTAURER UNE VIE EN COMMUNION, que la maladie avait rendue problématique. Exclus ou marginalisés, les malades guéris retrouvent leur place dans la communauté, laquelle était aussi malade et blessée de leur absence. Notre bonheur, notre salut s’accomplit dans une plénitude de communion, au sein de la Communion trinitaire.

 

Entre « mal naturel » et péché, des liens rompus et d’autres révélés

En Israël, comme en bien d’autres civilisations de l’Antiquité, on croyait facilement que la maladie et le handicap étaient un châtiment divin sanctionnant un péché commis par la personne concernée ou par l’un ou l’autre de ses ancêtres. Cette opinion n’a pas complètement disparu aujourd’hui.

 

Pas de lien causal entre péché et maladie

Déjà, dans le Premier Testament, le livre de Job avait taillé en pièces cette manière de voir (ou plutôt de ne pas voir), sans pourtant l’éliminer puisqu’elle resurgit dans un passage bien connu de l’évangile de Jean (cf. 9).

Qui a péché, lui ou ses parents, pour que cet homme soit né aveugle ?

demandent les disciples à Jésus. La réponse de ce dernier est nette :

Ni lui ni ses parents n’ont péché.

Aucun lien causal n’existe entre la maladie et un supposé péché.

Cette affirmation est capitale et doit absolument être prise en compte par les chrétiens dans toute sa rigueur abrupte et libératrice. C’est un verrou qui vole en éclat. Ne le remplaçons surtout pas par une serrure sophistiquée.

Cela dit, ce premier éclairage nous laisse sur notre faim. Elle ne nous dit rien du sens possible de la maladie. Mais Jésus ajoute aussitôt une parole de lumière :

C’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui.

Renversement total de perspective ! S’IL N’Y A RIEN DE SPIRITUEL À CHERCHER DERRIÈRE LE MAL NATUREL, QUELQUE CHOSE DE DIVIN PEUT ÊTRE ESPÉRÉ DEVANT LUI. Dirigé d’abord vers passé figé, le regard est invité à se tourner vers un avenir ouvert.

La suite de l’histoire en dit plus sur la nature de cet avenir. Il s’agit certes d’une guérison, mais celle-ci a la particularité d’impliquer activement Jésus et le malade, chacun à sa manière. L’action de Jésus, loin de guérir instantanément, semble ajouter encore au handicap, n’ouvrant pas les yeux, mais leur ajoutant au contraire un voile de boue. Comme pour exacerber en l’aveugle le désir de voir. Et le pousser à devenir lui-même le co-auteur de sa guérison.

Va te laver à la piscine de Siloë !

Et lui de s’en aller, de se laver et de revenir voyant clair.

Ce n’est pas tout. L’élan de foi en Jésus, qui a mis le malade en route vers sa guérison physique, sera ensuite mis à la rude épreuve de l’incrédulité d’autrui. Elle s’y fortifiera jusqu’à la pleine reconnaissance du Fils de l’homme. Guéri dans sa chair, l’aveugle VOIT MAINTENANT L’INVISIBLE : l’œuvre de Dieu en lui et la présence de Dieu en Jésus.

Que retenir aujourd’hui de ce récit, rapporté évidemment pour ouvrir nos propres yeux, éclairer notre intelligence et notre cœur ? Voici quelques chemins possibles.

  1. Poser UN REGARD NOUVEAU SUR TOUTE PERSONNE MALADE OU HANDICAPÉE. Nous débarrasser de tout jugement, de tout mépris, de toute fixation sur ce qui leur manque et qui provoque peut-être en nous peur ou dégoût.
  2. Croire qu’EN TOUTES CES PERSONNES PEUT SE MANIFESTER UNE ŒUVRE DIVINE, de vie et d’amour. Ce regard de foi est soutenu par ce que nous voyons de nos yeux, par exemple dans les familles ayant accepté la naissance d’un petit trisomique, dans ces croyants qui chaque année se rendent en pélerinage, dans les personnes demandant en priant et recevant une guérison physique ou spirituelle, dans les communautés de l’Arche de Jean Vanier.
  3. SOUTENIR ACTIVEMENT CES PERSONNES par la prière et, si possible, par des engagements d’accueil et de solidarité.
  4. Reconnaître et encourager les progrès d’une MÉDECINE VISANT LA VIE POUR TOUS.
  5. Reconnaître et encourager l’amélioration et la multiplication d’INSTITUTIONS DE PRISE EN CHARGE COMPÉTENTE ET AIMANTE DE TOUS LES MALADES ET HANDICAPÉS.
  6. DEMANDER ET PERMETTRE QUE LE CHRIST FASSE POUR NOUS-MÊMES CE QU’IL A FAIT POUR L’AVEUGLE-NÉ. Que nos propres maladies et malheurs physiques soient vécus dans la foi. Que le Seigneur manifeste en nous et pour nous sa puissance de salut.

 

La maladie révélatrice du péché des aveugles bien-portants

Le même récit de Jean met en évidence un lien de la maladie avec le péché que le précédent regard dissimulait soigneusement. Il s’agit du mal spirituel que la maladie des uns fait naître dans l’esprit des autres, les physiquement bien-portants, qui ne sont souvent que des handicapés de la foi et de l’amour du prochain.

Ce mauvais regard posé sur les malades et les handicapés conduit facilement à les marginaliser, à les exclure, à méconnaître leur dignité et leurs droits.

L’allusion de Jésus à l’écroulement de la tour de Siloë, qui avait causé la mort de dix-huit personnes (Luc 13,4), va dans le même sens que la guérison de l’aveugle-né. Ces gens ne sont pas morts parce qu’ils étaient plus pécheurs que d’autres. Donc pas de lien entre accident et faute morale des victimes. Pourtant, Jésus voit dans cet événement une sorte d’avertissement :

 Si vous ne changez pas intérieurement, vous périrez tous de même.

Autrement dit, la mort vous surprendra et vous prendra de court. C’est un appel à l’éveil spirituel.

 

La guérison physique, signe et promesse de résurrection

Il reste que toute guérison s’inscrit dans un provisoire que la mort physique interrompra tôt ou tard. Il ne s’ensuit pas, évidemment, que la santé ici-bas n’ait guère d’importance. Nous le savons tous d’expérience, elle est l’un des biens les plus précieux. Elle nous donne un avant-goût du bien-être profond et total que nous désirons. À ce titre, elle préfigure la résurrection.

Dans le monde nouveau que nous espérons, non seulement le bien-être de chaque personne sera total, définitif et à l’abri de toute menace, mais ce sera un bien-être partagé, collectif, duquel personne ne sera plus exclu. En empruntant dès maintenant les six chemins indiqués plus haut, nous anticipons déjà en cette vie le bonheur qui sera un jour plénier et sans déclin.

Comme le montre le récit de l’aveugle-né, la guérison physique va ou devrait aller de pair avec l’éveil et la guérison spirituelle. À elle seule, la santé peut être trompeuse, voire mensongère si elle s’accompagne d’un aveuglement spirituel et d’une dureté de cœur.

À l’inverse, la santé spirituelle peut donner de ne pas succomber au désespoir dans la maladie ou dans un autre malheur « naturel ».

C’est avant tout la guérison spirituelle que Jésus a voulu apporter et c’est elle qu’il continue de nous donner si nous voulons bien. Guéris spirituellement, nous pouvons vivre dans l’amour et devenir à notre tour des guérisseurs pour nos frères en les soulageant, autant que possible, de leurs fardeaux physiques, psychologiques ou sociaux.

C’est peut-être cela que nous fait voir la guérison du paralysé de Capharnaüm. Le pardon des péchés précède la remise sur pied du malade. Manière pour Jésus de faire sentir aux spectateurs de cette scène, et à nous qui la contemplons dans la foi, que seul le pardon divin, célébré parmi les hommes, peut nous délivrer de nos paralysies spirituelles afin d’aller de l’avant librement.

Nous voilà préparés à envisager maintenant trois sortes de miracles, en plus des guérisons, qui préfigurent et annoncent de manière spéciale l’avènement du monde nouveau.

 

Trois signes annonciateurs du monde nouveau

Maladie et handicaps ne sont pas les seuls malheurs qui nous viennent de la nature. Comme nous, Jésus s’est trouvé aussi face au manque de ressources, aux dangers naturels et, finalement, à la mort.

 

Du manque à l’abondance (pains)

Les quatre évangiles racontent une ou plusieurs « multiplication(s) des pains ». Chez Jean, il s’ensuit un long enseignement sur la signification de ce signe, qui n’est donc pas un simple prodige, mais précisément le signe d’une autre réalité, l’eucharistie, dont il ne sera pas question ici pour rester dans le cadre restreint de notre sujet.

Arrêtons-nous sur le « mal naturel » ici en cause. Il ne s’agit pas d’un accident ni d’une maladie, mais de quelque chose de plus fondamental et de plus universel : la nécessité et la difficulté de satisfaire ce besoin humain des plus élémentaires et des plus vitaux, manger, sous peine de mort.

L’homme expérimente en cela qu’il n’est pas le propriétaire ni le détenteur indépendant de sa propre vie. Celle-ci, certes, lui appartient, mais comme un don offert, qui ne se maintient comme tel que s’il se nourrit – c’est le cas de le dire – d’être renouvelé en permanence par ce qui vient de la nature extérieure à l’homme.

La nature se manifeste dès lors à l’homme comme ce qu’elle est avant tout : une source de vie, un don de Dieu, la vaste ressource permettant non seulement de vivre, mais de vivre en bonne santé. Avant le « mal naturel », il y a le bien naturel surabondant. L’être humain, enclin à récriminer contre Dieu dans la maladie, ne devrait-il pas, d’abord et toujours, chanter sa reconnaissance pour la vie, celle du corps et celle de l’esprit, pour l’eau, pour l’air, pour le blé, pour la chair animale, et pour sa capacité à lui de faire un bon usage de tout cela ?

Les miracles des pains attirent aussi notre attention sur la répartition et le partage de la nourriture nécessaire à tous. Remarquons ici que Jésus ne fait pas sortir des pains du néant, ni même en transformant des pierres en galettes, comme le lui avait suggéré le tentateur au désert. Il crée de l’abondance à partir de ce peu de chose, quelques pains et deux ou trois poissons, qui sont là et mis à sa disposition.

C’est un miracle auquel les humains sont associés. Il y a les disciples qui non seulement voient la situation de pénurie, mais qui s’en inquiètent auprès de Jésus. Ils deviendront les artisans de la grande distribution. Il y a aussi la personne, un enfant selon Jean, qui ne cache pas ce qu’elle possède, mais le montre et s’en remet à Jésus.

Le long enseignement de Jésus, rapporté par Jean, après cette expérience de partage surabondant, approfondira la signification de la faim corporelle. Elle s’accompagne aussi d’une faim spirituelle, faim de paroles de vie. Elle vise non seulement le prolongement de la vie aujourd’hui et demain, elle aspire à la résurrection, à la vie pour toujours. C’est finalement une faim de Dieu lui-même, source de toute vie…

N.B. Le signe des noces de Cana pourrait faire l’objet de considérations analogues… Avec toutefois d’autres harmoniques liées au contexte des épousailles, de l’amour et de la transformation de l’eau en vin : c’est autre chose que de changer un peu de vin en beaucoup de vin. — Un peu dans la même ligne (du manque à l’abondance) : les pêches surprenantes, dites « miraculeuses ».

 

Du péril au salut (tempête)

Contrairement aux miracles précédents, un autre prodige n’a pour témoins que les seuls disciples, personne d’autre : il s’agit de la tempête apaisée. Le petit groupe est embarqué avec Jésus quand se lève une violente bourrasque. Les apôtres sont pris de panique et craignent pour leur vie. Quand Jésus ordonne l’apaisement des vents et des flots, ils découvrent avec stupeur une puissance qui pourrait bien être celle du Créateur lui-même.

Que faut-il comprendre ici ? Deux forces surhumaines sont mises en présence l’une de l’autre. Une force de la nature, contre laquelle l’homme ne peut rien ou pas grand-chose, qui pourrait conduire à la mort. Danger de mort ! C’est bien de cela qu’il s’agit. La nature, où l’homme trouve abri et nourriture, semble tenir en réserve une violence à laquelle il est impossible de résister, violence qui révèle aux humains leur vulnérabilité et leur mortalité.

En dominant cette violence, Jésus ne laisse-t-il pas entendre déjà une victoire totale de Dieu sur la mort, qui se manifestera pleinement par sa résurrection ? Comme lors de la tempête calmée, le prodige de la résurrection n’aura d’autres témoins que celles et ceux qui croient en Jésus. Ceux-là le verront et le rencontreront vivant pour toujours d’une vie nouvelle. Heureux celles et ceux qui, sans avoir vu, croiront grâce à leur témoignage !

Cette signification est encore accentuée par le miracle de la marche de Jésus sur les eaux, après le miracle des pains. Cette fois, la peur des disciples n’est plus causée par les éléments déchaînés, mais par l’étrange apparition de Jésus venant à eux en marchant sur la mer. Est-ce bien lui ? Ou un fantôme ? Ou encore une terrifiante manifestation divine ? « C’est moi, n’ayez pas peur », dit Jésus. L’expression grecque egô eimi (« c’est moi ») peut s’entendre à deux niveaux : soit Jésus se désigne simplement comme celui que les disciples connaissent déjà, soit il se présenterait en gal de Dieu, qui s’était révélé à Moïse comme étant « Je suis » (= egô eimi, dans la traduction grecque, Exode 3,14).

Matthieu dramatise la situation par l’expérience de Pierre.

 Si c’est vraiment toi, ordonne-moi de venir à toi sur les eaux !

Jésus acquiesce, Pierre marche sur la mer agitée, porté par sa confiance, avant que, terrifié par les vagues, il ne commence à couler en criant

Jésus, sauve-moi !

Pierre sombrera plus tard dans la faiblesse, le reniement et la honte quand viendra l’ouragan de la Passion. Il fera l’expérience d’être sauvé de tout cela, d’abord par un regard de Jésus qui le bouleverse aux larmes, ensuite par le dialogue d’amour avec le Ressuscité au bord du lac…

Oui, ces miracles sur l’eau menaçante annoncent la victoire sur la mort. Mais ce ne sont pas des démonstrations publiques pour convaincre des incrédules. Ce sont des révélations destinées à fortifier et approfondir une foi déjà présente, petite et capable de grandir.

Que s’est-il passé « réellement » ? La question ne manque pas de surgir dans nos esprits qui ne s’en laissent pas conter ! Jésus a-t-il vraiment marché, ce qui s’appelle marcher, sur les eaux ? Avec ce genre de questions, nous nous situons en spectateurs imaginaires, objectifs et « neutres » d’un éventuel prodige. C’est une mauvaise posture.

En effet, le propre de ces miracles-là est précisément de procurer une expérience totale, où l’objectif et le subjectif, le réel offert et la foi accueillante, sont indissociables. Ce sera pareil, à un plus haut degré, pour les rencontres avec le Ressuscité.

 

Les guérisons extraordinaires qui surviennent lors de prières abritent toujours un secret que seule la foi peut accueillir. Les effets sont constatables, mais le processus de guérison lui-même, sa cause et sa compréhension rationnelle, restent cachés. Néanmoins, ces signes donnés peuvent nourrir ou même éveiller la foi de celles et de ceux qui ne ferment pas leur cœur. La guérison physique peut conduire à la guérison spirituelle, mais ce n’est pas un automatisme. C’est un signe adressé à la liberté humaine. De tels signes annoncent et anticipent le salut plénier que nous désirons : la résurrection des morts et la vie immortelle.

 

De la mort à la vie (réanimations)

Quelques personnes décédées ont été rappelées à la vie par Jésus : un jeune homme à Naïm, la fille de Jaïre et Lazare, un ami de Jésus. Pour impressionnants qu’ils puissent paraître, ces prodiges ne sont pourtant guère plus que des super-guérisons. Ils restituent une santé totalement compromise, mais ce ne sont pourtant pas des résurrections proprement dites, des passages à une vie nouvelle et immortelle. En revanche, ils préfigurent bel et bien, avec une intensité que les guérisons n’ont pas, la puissance divine affrontant la mort pour la vaincre.

Remarquons d’abord le très petit nombre de ces miracles, contrairement aux multiples guérisons. Manifestement, Jésus fait preuve d’une grande retenue dans ce domaine, comme s’il savait que la mort ne serait pas vaincue de cette manière. Passons rapidement en revue ces événements, afin de découvrir ce qu’ils nous apprennent des sentiments de Jésus et d’autres personnes.

LA « RÉSURRECTION » DE LA FILLE DE JAÏRE est rapportée par les trois Synoptiques. Elle semble donc occuper une place spéciale dans les mémoires. Chaque évangéliste la raconte à sa façon. En gros, c’est le même récit, mais avec des différences de détail. En revanche, les trois s’accordent sur une parole de Jésus affirmant que l’enfant n’est pas morte, mais qu’elle dort. Comme s’il y avait peut-être un intervalle entre la mort constatée et la mort réelle… Marc et Luc précisent l’ordre donné par Jésus aux témoins directs de la scène : n’en rien dire à personne. De toute évidence, Jésus estime que toute annonce de ce miracle ne pourrait être que mal comprise.

LE RETOUR À LA VIE DU JEUNE HOMME DE NAÏM n’est connu que de Luc. Il n’est plus question ici de « sommeil », la mort a fait son œuvre, on le porte en terre. Par rapport au précédent, l’événement présente deux particularités. Primo, le miracle n’est pas demandé par quelqu’un, il est une pure initiative de Jésus. Secundo, il semble bien s’enraciner dans un sentiment profond de Jésus : il est « pris de pitié », mais c’est en voyant la détresse de la mère, une veuve perdant son fils unique, son seul appui. Cette réanimation semble donc davantage une marque de la préférence de Jésus pour les pauvres et les petits, si fort soulignée par Luc, plutôt qu’une démonstration de son pouvoir sur la mort. Remarquons aussi que le verbe « fut pris de pitié », littéralement « pris aux entrailles », nous dit quelque chose de Jésus et de la profondeur de son amour. Ce verbe ne revient que deux autres fois dans Luc, pour caractériser ce qui anime non des êtres de chair, mais des personnages de paraboles : le bon Samaritain et le père de l’enfant prodigue… Jésus semble incarner ici la signification de ces deux figures.

LA « RÉSURRECTION » DE LAZARE, rapportée seulement par Jean, est le récit le plus développé. Il nous en apprend beaucoup notamment concernant les sentiments et les pensées des personnages, à commencer par Jésus. Ici, non seulement la mort a fait son œuvre, mais le corps commence à se décomposer. La mort est donc affrontée dans son réalisme le plus cruel et le plus fort.

Le trouble extrême de Jésus, souligné par Jean, n’est pas seulement le signe de son amitié pour Lazare, mais il est plus profondément enraciné dans le pressentiment intense de sa propre mort prochaine. Il ne vaincra vraiment la mort qu’en la subissant lui-même. Cela est confirmé par la suite des événements : les autorités décident la mort de Jésus, l’onction de Béthanie « en vue de ma sépulture », la grande annonce de la glorification du Fils de l’homme, le dernier repas, la Passion. Le chapitre 11 marque un tournant majeur dans l’évangile de Jean, le passage du « livre des signes » au « livre de la passion glorieuse ».

Tout l’épisode est donc tourné vers la mort et la résurrection du Christ. Il anticipe en quelque sorte ce que le dialogue entre Marthe et Jésus laisse entendre clairement : en la personne de Jésus, les promesses de Dieu, attendues pour la fin des temps, se réalisent maintenant. Le monde nouveau fait irruption dans l’histoire par la mort et la résurrection de Jésus, prélude au pardon des péchés, au don de l’Esprit, qui fait toute chose nouvelle, jusqu’à l’avènement plénier du monde nouveau.

Par les trois « résurrections » rapportées par nos évangiles, c’est donc bien la résurrection du Christ, l’instauration germinale du monde nouveau, qui est visée, et pas du tout la transformation « miraculeuse » de ce monde-ci. LA DISPARITION TOTALE DU « MAL NATUREL » EST ANNONCÉE, PRÉFIGURÉE EN QUELQUES MIRACLES. ELLE SERA RÉALISÉE ET INAUGURÉE DANS LE CHRIST MORT ET RESSUSCITÉ.

 

III. Conclusion. L’attente active du monde nouveau

Depuis les événements de Pâques jusqu’à aujourd’hui et jusqu’à la fin des temps, TOUS LES HUMAINS SE TROUVENT, LE SACHANT OU NON, LE CROYANT OU NON, DANS CET IMMENSE ENTRE-DEUX DE L’HISTOIRE, qui commence à Pâques et qui s’achèvera à la fin des temps actuels, dans le monde nouveau, en Dieu.

LA VIE NOUVELLE, CELLE DE LA RÉSURRECTION, EST DÉJÀ COMMENCÉE. Elle nous est offerte. Nous pouvons en témoigner, en devenir les acteurs et les collaborateurs, les diffuseurs, les promoteurs, avec la puissance de l’Esprit agissant dans notre faiblesse.

En ce qui concerne, notre sujet, le combat contre le « mal naturel », nous voilà APPELÉS À POURSUIVRE L’ŒUVRE DE JÉSUS. Cela peut se faire de différentes façons complémentaires. Par les progrès de la médecine et de toutes les techniques de prévention et de protection contre maladies, dangers naturels, pénuries de toute sorte. Par le développement de tous les moyens de solidarité avec les souffrants et les victimes, au sein de nos réseaux plus ou moins privés, par l’établissement et le perfectionnement d’institutions sociales, politiques, économiques, judiciaires et culturelles plus justes. Par notre union au Christ, par la prière, par les sacrements, par le témoignage de nos communautés chrétiennes.

S’indigner, gémir contre le « mal naturel » n’est pas interdit, loin de là, mais c’est un point de départ, non un état où s’enfermer et végéter. Comme Jésus, comme le bon Samaritain, nos émotions, la révolte de nos entrailles, notre prière lancée vers Dieu peuvent et devraient nous inspirer les paroles, les gestes et les engagements qui aident, soulagent, consolent, accueillent.

Le combat d’amour contre le « mal naturel » pourrait devenir le lieu privilégié de notre propre croissance humaine et spirituelle, en même temps que l’accueil du monde nouveau en ce monde provisoire où nous sommes, en attente active de celui qui vient.

 

A suivre : une Annexe. sur les Attestations de la résurrection de Jésus



Vous pouvez cliquer sur le visuel de la couverture du livre
« En finir avec le péché originel ? »
pour poursuivre cette réflexion avec la lecture de l’ouvrage de l’auteur de cette série.


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MIchel Salamolard
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23 Commentaires

  1. him dim 25 Mar 2018 Répondre

    Bonjour Michel
    « Ses disciples lui firent cette question: Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? Jésus répondit: Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché; mais c’est afin que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui.… »
    Dans le cas de l’aveugle il y a une guérison physique à la clef. Mais la guérison physique n’est pas toujours au rendez vous. L’oeuvre de Dieu, qui est si je vous entends bien : la guérison spirituelle, est elle favorisée par le fait que l’on soit né aveugle ou avec la mucoviscidose? Si la maladie n’influe ni dans un sens, ni dans l’autre pourquoi ce « afin que » ?
    Il semble que vous suggérez que c’est « afin que » les biens portants se rendent compte qu’ils sont eux mêmes des aveugles qui ont besoin de guérison. Peut on dire qu’un enfant est atteint de la mucoviscidose et en mourra généralement jeune « afin que » les adultes biens portant n’oublie pas leur condition de mortel et leur besoin de salut ?
    Les êtres humains avaient beaucoup plus souvent l’occasion de pleurer la mort d’un enfant si l’on remonte ne serait ce que 2 siècles en arrière (50 % avant 15 ans d’après ce que je crois savoir). La diminution spéculaire de la mortalité infantile a telle eu lieu « afin que » que nous réalisions que nous n’avions pas besoin d’une telle quantité de mal pour réaliser notre besoin de guérison spirituelle?
    Pourquoi le Dieu de la bible a t il créé le mal naturel avec autant d’intelligence si c’est pour le voir diminuer sous l’effet du progrès scientifique? Pourquoi ne nous avoir pas aidé dès le départ ?

    Nous avons eu je me souviens un peu le même genre de discussion avec vous sur un autre fil, mais le sujet que vous avez choisi pour cet article est dans la cible directe de ce questionnement.

    En tout cas nous sommes déjà loin du Dieu du décalogue (papa?) :
    Exode 20:5
    Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l’Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent,

  2. him dim 25 Mar 2018 Répondre

    Vous m’aviez dit dans un autre fil que je me faisais une étrange image de Dieu. Ce n’est pas du tout mon image de Dieu mais celle qui me paraît émaner de la bible :

    Matthieu 10
    …28Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. 29Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. 30Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.…

    Si pas un oiseau ne tombe du ciel sans la volonté du père il est difficile d’imaginer comment qui que ce soit (enfant ou pas) puisse tomber malade sans sa volonté …

    • Thibault Heimburger jeu 29 Mar 2018 Répondre

      Bonsoir him,

      Dans ma traduction (la Bible de Jérusalem) je lis à la place de: « Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père », ceci:
      « Et pas un d’entre eux ne tombera au sol A L’INSU de votre Père ».

       » Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. ». Vous interprétez naturellement cette phrase, comme moi, comme une « volonté volontaire » du Père de faire tomber les oiseaux.
      La traduction de la Bible de Jérusalem que je vous donne, donne une interprétation tout à fait différente. Il ne s’agit plus de volonté mais de connaissance. Le Père sait tout, même la chute d’un oiseau.

      N’étant pas spécialiste, je ne peux pas choisir, littéralement, entre les deux formulations.

      Mais ce qui suit: « Et vous donc,! Vos cheveux même sont tous comptés. SOYEZ SANS CRAINTE; vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux » montre clairement quel est le sens de l’ensemble.

      Le sens de l’ensemble plaide clairement pour la traduction de la Bible de Jérusalem.

      • him jeu 29 Mar 2018 Répondre

        Bonsoir Thibault
        je crois que le terme « volonté » est à prendre dans le sens de permission. De la même manière que
        Pilate n’aurait pas de pouvoir sur Jésus si cela ne lui avait était donné d’en haut
        Satan n’aurait pas de pouvoir sur Job sans la permission de l’Eternel qui en fixe précisément les limites.
        Arrive-t-il un malheur dans une ville, Sans que l’Éternel en soit l’auteur? (Amos 3)

        Je crois que l’idée générale est que rien ne peut arriver à un Chrétien sans que Dieu garde toute chose sous son contrôle, et que même les malheurs apporterons qqchose de glorieux.

        Jean Sébastien Bach n’aurait sans doute pas perdu la moitié de ses 20 enfants en bas age s’il avait vécu à notre époque. Mais en aurait il conçu pour autant plus d’amour pour Dieu ?

  3. Michel Salamolard dim 25 Mar 2018 Répondre

    Bonjour him, je me souviens de vous comme de quelqu’un qui pose de bonnes questions! Brève réponse à vos deux précédentes ci-dessus.

    (1) À propos de Jean 9,2-3. Ces deux versets ne disent pas tout concernant le problème du mal naturel. Acceptons d’avancer à petits pas. Mais ils disent deux choses capitales. Primo, ne cherchons pas, comme nous le faisons si spontanément, un coupable DERRIÈRE, le mal naturel. Le mal physique n’est pas la conséquence d’un péché (originel ou autre). Sauf bien entendu quand notre propre responsabilité est engagée: mutilations, tortures, guerres, terrorisme, etc. Secundo, regardons plutôt ce qui peut se passer DEVANT, à savoir une œuvre de Dieu, qui veut la vie, et qui veut nous associer aussi à son œuvre de vie.

    Si on prend votre exemple, celui de la mucoviscidose, ces versets visent, primo, à exclure toute faute et donc toute culpabilisation des parents. Ce n’est pas un mince avantage, si on songe à des réactions hélas très présentes aujourd’hui. J’ai baptisé il y a quelques années un petit garçon atteint de mucoviscidose. Les jeunes parents avaient entendu, de la part de leurs « amis », ce genre de remarques: « On ne devrait jamais mettre au monde un enfant pareil… Il faut détecter cette maladie pendant la grossesse et interrompre celle-ci en cas de doute… » Terrible d’entendre cela.

    Les parents, dans ce cas, secundo, se sont au contraire investis pour cet enfant, avec tout leur amour et tout leur courage. Ils se sont engagés pour qu’il ait un avenir. Aujourd’hui, c’est un jeune adulte, plein de vie. Peut-être sa vie sera-t-elle raccourcie, mais qui oserait dire qu’elle n’en valait pas la peine?

    En plus des parents, il y a aussi les médecins et les chercheurs. Ils ne cherchent pas un coupable, mais, eux aussi, un avenir pour les malades et les handicapés. Croyants ou non, ils collaborent ainsi à l’œuvre de Dieu qui veut la vie.

    (La question générale du sens du mal physique, autrement dit d’un monde imparfait, mais que Dieu conduit, avec notre concours si nous voulons bien, à une perfection surnaturelle, immortelle, infinie, cette question est apportée plus tard dans mon article.)

    (2) Matthieu 10,28-30. C’est là une manière biblique, sémitique de s’exprimer. Elle signifie simplement que rien n’échappe à la volonté (bienveillante et salutaire) de Dieu. Il ne faut pas la prendre au sens superficiel, matériel, comme si Dieu suivait tous les moineaux avec un super-radar, faisant tomber celui-ci, empêchant celui-là d’être abattu! C’est pareil avec d’autres expressions bibliques, p.ex. « Dieu endurcit le cœur de Pharaon…  »

    Encore plus fort, Ésaïe 45,6-7: « C’est moi, YHWH, je suis l’unique, il n’y en a pas d’autre. Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur, c’est moi qui fais tout cela. » L’emploi du verbe « créer » (bara, en hébreu, comme dans Genèse 1,1, semble dire que Dieu est encore plus responsable du malheur que du bonheur! Et c’est vrai, en ce sens qu’il en répond totalement, qu’il s’engage à le transformer en bien, comme le récit de la Passion, que nous lisons aujourd’hui, nous le montre de façon sidérante.

    En résumé, pour la Bible, Ancien et Nouveau Testament, tout est enveloppé du dessein bienveillant de Dieu. Il est ce Soleil dont le Psaume 19(18) dit que « rien n’échappe à sa chaleur » (v. 7). Chaleur de son amour vivifiant, transformant, divinisant.

    C’est l’annonce et la promesse du monde nouveau (cf. Apocalypse 21,4), où il n’y aura plus ni larme ni souffrance. Par notre foi et par notre amour, par nos engagements, par notre union au Christ et entre nous, nous contribuons à la germination de ce monde à venir au sein même de notre monde gémissant, comme saisi dans un immense accouchement (cf. Romains 8,18-27).

    Belle, intense et profonde Semaine Sainte!

    • him dim 25 Mar 2018 Répondre

      J’espère que Dieu n’« assume » pas tout ce qu’il est sensé dire dans la bible :

      1 Samuel 15
      …2Ainsi parle l’Eternel des armées: Je me souviens de ce qu’Amalek fit à Israël, lorsqu’il lui ferma le chemin à sa sortie d’Egypte. 3Va maintenant, frappe Amalek, et dévouez par interdit tout ce qui lui appartient; tu ne l’épargneras point, et tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, boeufs et brebis, chameaux et ânes.

      Il s’agit d’un génocide ordonné 300 ans après que les ancêtres de la tribu d’Amalek ait empêché Israel d’entrer au pays de Canaan.

      Heureusement le Dieu jaloux qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent n’est pas logiquement compatible avec
      Deutéronome 24:16
      On ne fera point mourir les pères pour les enfants, et l’on ne fera point mourir les enfants pour les pères; on fera mourir chacun pour son péché.

      Je crois plutôt que les rédacteurs de la bible sont en recherche de Dieu, mais prétendent parler à sa place.

      • Michel Salamolard dim 25 Mar 2018 Répondre

        Oui, him, vous dites très bien! Sauf, me permettrai-je d’ajouter, que Dieu assume ce que les hommes (prétendant parler à sa place) disent de lui, parce que c’est ainsi qu’il pourra progressivement les conduire vers une meilleure image de lui-même.
        Mais cela mériterait plus ample réflexion. Méditons cela en attendant.

      • Thibault Heimburger jeu 29 Mar 2018 Répondre

        Rebonsoir him,

        Vos exemples sont parlants.

        Soyons clairs: la Bible regorge de faits violents, dont certains semblent inspirés par Dieu lui-même.
        C’est un fait.
        Ceci montre au moins une chose: la Bible n’est pas « descendue du Ciel ».

        La Révélation est un processus dynamique dans lequel, au cours de son histoire (et en particulier après l’exil à Babylone), le peuple juif a médité et élaboré ses textes sacrés, son histoire passée, réelle ou mythique..
        Dieu a choisi un peuple particulier pour se faire connaître et aimer.
        Pour cela, il a choisi, si je puis dire, la voie de l’incarnation de sa Parole, de même qu’à la fin il choisira, par son Fils, de s’incarner en Jésus-Christ.
        Par « incarnation de sa Parole », je veux dire ceci: il accepte d’assumer les pesanteurs de l’homme depuis le « Dieu des armées » jusqu’au Dieu tout aimant.
        Cette Histoire sacrée est chaotique et pas forcément chronologique.

        >  » Je crois plutôt que les rédacteurs de la bible sont en recherche de Dieu, mais prétendent parler à sa place. »
        La première partie de votre phrase est exacte.
        La seconde l’est moins si l’on tient compte de la dimension historique et de ce j’ai exprimé ci-dessus.

  4. Michel Salamolard dim 25 Mar 2018 Répondre
    • him dim 25 Mar 2018 Répondre

      C’est une réponse au mal dont l’homme est à l’origine.

      • Michel Salamolard dim 25 Mar 2018 Répondre

        Oui.

  5. Manu mer 28 Mar 2018 Répondre

    Merci pour cet article édifiant.
    A propos de la « résurrection » de Lazare, je me pose une question depuis longtemps : étant donné que cette « résurrection » fut peut-être le miracle/signe le plus éclatant de Jésus Christ, pourquoi cet événement n’est il rapporté que par le quatrième Évangile et pas par les trois autres ? Il est vrai que la « résurrection » du fils de la veuve de Naïm n’est rapportée que par Luc, mais il me semble que le miracle de Lazare est plus extraordinaire en raison du temps écoulé depuis sa mort.
    Quelqu’un aurait-il une explication ?

    • Thibault Heimburger jeu 29 Mar 2018 Répondre

      Bonsoir Manu et Michel,

      Tout d’abord merci à Michel pour ce dernier article qui tient toutes ses promesses.

      La question de Manu est tout à fait pertinente et je me la pose aussi.

      J’ai trouvé une réponse sensée, de portée plus générale quant à la façon dont les évangiles ont été élaborés, page 629 de la « Bible » de l’exégèse moderne de Meier: « Un certain juif- Jésus – les données de l’histoire- tome 2: la parole et les gestes ».

      La partie concernant le récit de la résurrection de Lazare commence à la page 588 ! Il développe longuement l’étude du texte, les recherches concernant la tradition à l’origine de ce texte, le rôle majeur pour Jean de cet épisode dans la décision finale de faire mourir Jésus, l’élaboration théologique de cet épisode par Jean, ses raisons, les critiques, la discussion des critiques etc…..

      Dans la conclusion, je trouve ceci:  » Une dernière observation est à faire sur la question de l’historicité du récit de Lazare. Une fois que l’on a compris comment un récit court et isolé sur la résurrection de Lazare par Jésus a progressivement pris de l’ampleur au cours des décennies, jusqu’à devenir l’imposant chef d’oeuvre théologique de Jean l’évangéliste, on est mieux à même de comprendre pourquoi le silence des autres évangélistes ne prouve en rien que la résurrection de Lazare ne puisse remonter à un événement de la vie de Jésus. Dans la tradition primitive, la résurrection de Lazare n’était pas une cause majeure de l’arrestation et de la passion de Jésus ; ce lien de cause à effet est une création du quatrième évangéliste. La forme la plus ancienne du récit apparue dans la tradition n’était pas non plus chargée d’un poids littéraire et théologique aussi impressionnant.(..). Enfin, de même que Jean ne semble pas avoir connu les évangiles synoptiques, il semble que ceux-ci n’ont pas connu non plus la tradition particulière de Jean.D’ailleurs, même s’ils avaient connu le récit primitif de Lazare, les trois synoptiques qui avaient déjà à leur disposition le récit de la fille de Jaïre (…), n’auraient pas ressenti le besoin pressant de disposer d’un récit supplémentaire de résurrection. Bref, le silence des évangélistes synoptiques sur la résurrection de Lazare ne dit rien, en positif ou en négatif, sur l’historicité de la tradition ».

      J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas ici de pure spéculation mais d’un des résultats de l’étude de Meier (plus de 30 pages sur ce seul épisode) de tout ce que l’on peut savoir sur le sujet quant on applique rigoureusement les critères critiques les plus solides permettant, autant que possible et toujours avec modestie, de remonter aux « traditions » primitives et à l’élaboration progressive des différents évangiles qui sont à la fois historiques et à visée théologique, différente selon chaque évangile.

      J’espère avoir aidé comme j’ai moi-même été aidé.

      • Michel Salamolard jeu 29 Mar 2018 Répondre

        Merci, Thibault!

      • Manu ven 30 Mar 2018 Répondre

        Merci Thibault pour vos recherches et votre partage.

  6. Michel Salamolard mer 28 Mar 2018 Répondre

    Votre question, cher Manu, à propos du retour à la vie de Lazare, ne peut évidemment que venir à l’esprit d’un homme moderne. Pour y voir clair, il faut avant tout accepter le dépaysement culturel qui consiste à nous situer dans la mentalité biblique.

    Notons d’abord deux observations:
    – Seules 3 retours à la vie sont racontés dans nos évangiles. C’est peu par rapport à tant d’autres signes et gestes de Jésus. Et les deux autres (fils de la veuve de Naïm, fille de Jaïre) sont rapportés avec une discrétion remarquable.
    – On chercherait en vain dans les nombreuses Lettres du Nouveau Testament (Paul et autres) la moindre allusion à ces retours à la vie opérés par Jésus. Autrement dit, ces prodiges n’ont guère d’importance en eux-mêmes ni pour l’annonce de l’évangile.

    Dans la mentalité biblique, y compris du temps de Jésus et de la première ou deuxième génération chrétienne, les miracles et les prodiges en soi ne sont pas du tout surprenants. Pas plus que la germination du blé, le retour des saisons, le cours des astres, etc. etc. Toute la nature et ses merveilles (parfois redoutables), tous les événements de l’histoire des hommes dépendent de la volonté toute-puissante du Créateur.

    Des femmes stériles qui enfantent, comme Sara avec son mari centenaire, les eaux de la Mer Rouge qui se fendent, des morts qui reviennent à la vie: tout cela est évidemment possible pour Dieu à qui rien n’est impossible!

    Un rabbin, disciple de Hillel, dira plus tard: « Donner à l’homme son pain quotidien est un prodige plus merveilleux que de séparer les eaux de la Mer Rouge. »

    Ce qui pose question, ce ne sont pas les faits prodigieux en eux-mêmes, mais leur signification, donc leur interprétation. Signes de Dieu ou d’une autre puissance, peut-être maléfique? Les magiciens d’Egypte accomplissement les mêmes prodiges que Moïse…

    Sur cette toile de fond, voyons comment les retours à la vie sont situés dans nos évangiles. Commençons par les Synoptiques. À nouveau quelques observations:
    – Dans sa réponse au Baptiste (Mt 11,5), Jésus cite un certain nombre de signes attestant, pour qui sait voir, l’avènement du Royaume de Dieu. Parmi ces signes: « les morts ressuscitent ». Mais il y en a d’autres, et tous semblent pointer vers le signe par excellence: « la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ».
    – Certaines personnes trouvent tout à fait normal de penser que Jésus lui-même n’est autre que « Jean le Baptiste ressuscité des morts » (Marc 6,14).
    – Jésus ne semble d’ailleurs pas du tout compter sur des « résurrections de morts » pour attester son message. Voyez ce qu’il fait dire à Abraham dans la parabole dont le héros est un autre Lazare: « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, même si quelqu’un ressuscite de chez les morts, ils ne seront pas convaincus. » (Luc 16,31).

    Nous n’avons aucune peine à comprendre cette dernière affirmation. Imaginons qu’aujourd’hui un défunt, mort et même enterré, surgisse vivant de son cercueil ou de sa tombe. Quel prodige, évidemment. Il ferait la Une des journaux pendant quelque temps. Des expertises scientifiques et juridiques s’efforceraient de vérifier la chose. Des psychologues et des sociologues proposeraient des explications à n’en plus finir. Le monde entier attribuerait-il pour autant ce prodige à Dieu? À Jésus? Tous se mettraient-ils à croire? Si le mort était chrétien, tous deviendraient-ils fervents chrétiens? Il est presque certain que, ne pouvant nier le fait, tous s’intéresseraient à sa signification et se disputeraient à ce sujet. Après la mort définitive du « ressuscité », l’événement ferait partie des « grandes énigmes de l’histoire », au même titre que le mystère de la Grande Pyramide, les mines du roi Salomon ou l’identification du « véritable » Graal…

    Venons-en enfin à Jean 11. Il saute aux yeux que ce long récit est un récit théologique. Son centre de gravité n’est pas du tout le fait du retour à la vie de Lazare. Quand il sort du tombeau, pas la moindre manifestation de stupeur, même pas d’étonnement, pas de cris de louange à Dieu, encore moins d’acclamation de Jésus. La guérison de l’aveugle-né, au contraire, avait suscité une immense surprise et une enquête pour vérifier le fait. Ici, rien de tel. Lazare revient à la vie comme s’il revenait des champs.

    Certes, quelques témoins de ce retour de Lazare croient en Jésus, mais de loin pas tous. Et dès ce jour-là, les grands-prêtres, dûment avertis, décident la mort de Jésus.

    Dans ce récit, tout tourne autour de la mission de Jésus, du sens de sa mort et de sa future résurrection, prémices de la nôtre. Le message de ce récit est tout entier dans les dialogues: entre Jésus et les deux sœurs, entre Jésus et son Père. La foi que l’évangéliste veut susciter chez l’auditeur ou le lecteur n’est pas du tout la croyance en un prodige, mais la foi au Christ ressuscité, la foi en Celui qui dit « Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Crois-tu cela? »

    Ce magnifique développement théologique et spirituel ne veut pas dire du tout qu’il ne s’est rien passé de factuel ce jour-là, à Béthanie. Il s’est certainement passé quelque chose d’étonnant, comme à Naïm, comme chez Jaïre, comme dans toute la vie de Jésus. Mais ce qui nous est rapporté, c’est le sens inouï (bien plus considérable que le fait lui-même) de cet événement à la lumière de la Résurrection de Jésus.

    Notre curiosité « scientifique » reste sur sa faim. Nous ne pourrons jamais vérifier le « fait brut ». Mais il n’y a pas à s’en désoler si nous accueillons la proposition de sens qui nous est offerte. Celui qui croit au Christ ressuscité pourra vérifier expérimentalement autre chose qu’un fait du passé: il vérifiera que son union au Christ lui donne d’entrer maintenant dans une vie nouvelle, animée par le don de l’Esprit, orientée par l’amour source de joie.

  7. Manu jeu 29 Mar 2018 Répondre

    Merci, cher Michel, pour cet éclairage.
    Comme vous le dites, des morts qui reviennent à la vie, c’est évidemment possible pour Dieu à qui rien n’est impossible. Mais s’il s’agit d’un retour dans ce monde, est-ce un bien pour les « ressuscités » ? Si les « résurrections » sont si rares, c’est sans doute parce que la vie au-delà de la mort est infiniment meilleure que la vie en-deçà…
    Joyeuses Pâques !

    • Michel Salamolard jeu 29 Mar 2018 Répondre

      On ne saurait mieux dire! Joyeuses Pâques à vous aussi et à tous les visiteurs et visiteuses de ce blog!

    • him dim 01 Avr 2018 Répondre

      Peut être aussi que les « résurrections » sont si rares pour les mêmes raisons que les « guérisons miraculeuses » sont si rares.

  8. Michel Salamolard dim 01 Avr 2018 Répondre

    En ce jour de Pâques, on pourrait penser, cher him, que les « résurrections » qui sont rares, pour ne pas dire rarissimes, sont celles qui se produisent de ce côté-ci de la mort, des retours en cette vie, comme ce fut le cas de Lazare.

    La réalité est tout autre, aux yeux des chrétiens croyants, en ce qui concerne les résurrections proprement dites, celles qui se produisent de l’autre côté de la mort et donnent accès à la plénitude de la vie divine, avec et dans le Christ ressuscité.

    Belle et joyeuse fête de Pâques!

    • him dim 01 Avr 2018 Répondre

      C’est bien de celles là dont Manu parlait il me semble (celles pour lesquelles il y a un retour dans ce monde). C’est bien aussi pour celles là que je proposais une piste de réponse à la question que se posait Manu: pourquoi sont elles si rares ?
      Joyeuses Pâques !

      • Thibault Heimburger dim 01 Avr 2018 Répondre

        Bonsoir Him,

        J’avoue ne pas bien comprendre.

        Vous semblez dire que les « résurrections » miraculeuses dans les évangiles sont rares « pour les mêmes raisons (??) » que les guérisons miraculeuses sont rares.
        Or les guérisons miraculeuses sont tout sauf rares dans les évangiles.

        Pouvez-vous m’expliquer?

        • him dim 01 Avr 2018 Répondre

          Bonsoir Thibault
          En fait je réagissais au départ à la suggestion de Manu : « Si les « résurrections » sont si rares, c’est sans doute parce que la vie au-delà de la mort est infiniment meilleure que la vie en-deçà ». Je n’ai pas pensé un instant que Manu parlait de l’évangile mais plutôt de celles qui pourraient intervenir depuis (Matthieu 10:6 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, …). Effectivement elles ne sont nulle part plus nombreuses que dans les évangiles (surtout en comptabilisant les résurrections des saints qui ont impressionné les gens de Jérusalem, et auxquelles vous êtres le seul chrétien que je connaisse qui n’y accorde pas beaucoup de crédit).

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