Adam et les généalogies de Jésus-Christ de Luc et de Matthieu

Posté par Benoit Hébert
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En écrivant au jeune Timothée, l’apôtre Paul prend soin de lui recommander de ne pas attacher une importance déplacée aux généalogies (il s’agit là de celles de l’A.T.), et de ne pas se livrer à des spéculations inutiles à leur propos. “En partant pour la Macédoine, je t’ai encouragé à demeurer à Ephèse pour avertir certains de ne pas enseigner de doctrines étrangères à la foi. Qu’ils cessent de porter leur intérêt à des récits de pure invention et à des généalogies interminables. Des préoccupations comme celles–ci font naître des spéculations au lieu de nous aider dans les responsabilités que Dieu nous confie dans l’œuvre de la foi.” (1 Timothée 1:3-4)

Bien entendu, les généalogies font partie des Ecritures inspirées par le Saint Esprit et elles ont une utilité, mais laquelle ? De nombreux chrétiens pensent que les généalogies de l’A.T. ou du N.T. ont été établies à partir de recherches performantes de Luc ou de Matthieu comme on le ferait aujourd’hui en consultant des archives d’état civil. D’autres pensent même que le Saint Esprit a révélé miraculeusement aux auteurs bibliques les noms des ancêtres de Joseph, qu’on disait père de Jésus. Et puisque Adam figure explicitement dans ces généalogies, c’est donc que le Saint Esprit affirme qu’Adam, le premier homme est l’ancêtre direct de Joseph. Avec les critères du 21ème siècle, ce raisonnement paraît très biblique et très raisonnable. Mais l’est-il si on regarde de près les généalogies elles-mêmes et si on considère la façon dont on concevait l’utilité de telles généalogies du temps des premiers disciples, au Proche Orient ?

La situation est plus compliquée qu’il n’y paraît au premier regard. Voici comment Daniel Harlow, théologien au Calvin College (université réformée) résume la façon que les spécialistes ont de comprendre cette question :

« En plus de Paul, Luc est le seul auteur du N.T. à mentionner Adam. Il le fait dans une généalogie qui comporte 78 noms, qui retrace la lignée de Jésus jusqu’à « Adam, fils de Dieu », impliquant un nombre symboliquement parfait de 77 générations (Luc 3 :38). Pour la plupart des spécialistes du N.T., il ne faut pas prendre la généalogie de Luc comme purement factuelle ou historique, parce qu’elle comprend une schématisation artificielle et des groupements numériques. Les commentateurs contemporains reconnaissent que la généalogie de Luc (et celle très différente de Matthieu) ne repose pas sur des registres familiaux ou publics. Elle ressemble davantage à une construction théologico-littéraire qui sert à affirmer l’universalité du salut que Dieu a inauguré en Jésus-Christ au sommet de l’histoire d’Israël. »

Cette question est abordée en détail par Denis Lamoureux dans Evolutionary Creation, voici quelques extraits :

« Au Proche Orient ancien, on utilisait le nombre 7 à outrance de manière symbolique, pour faire passer un message. La Bible utilise souvent le nombre 7 et ses multiples pour véhiculer l’idée de perfection, d’accomplissement et de plénitude. Par exemple, Dieu prend 7 jours en Genèse 1 pour achever la création et instituer un jour de repos…

Le chiffre 7 et ses multiples apparaît symboliquement dans les deux généalogies de Jésus. Celle fournie par Matthieu est divisée en 3 sections de 14 (7*2). Comme le dit le verset 17“Il y a donc en tout quatorze générations depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, et quatorze générations depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ.” (Matthieu 1:17) Le nombre 14 est significatif parce que c’est le nombre symbolique de David. Les Hébreux affectaient une valeur numérique à chaque lettre dans leur alphabet comprenant uniquement des consonnes (les voyelles étaient sous-entendues). Le mot « David » est constitué de deux « d » (daleth) et d’un « w » (waw), respectivement la 4ème et la 6ème lettre de l’alphabet hébreux. Ainsi la formule gématrique pour Dwd est 6+4+6=14. De cette façon, Matthieu souligne de façon subtile que Jésus est l’accomplissement de la promesse du messie qui devait venir dans la lignée de David (2 Sam 7 :11- Ps 89 :19-37). Son emphase sur ce thème est évidente par l’utilisation de l’expression « fils de David » 9 fois alors qu’il n’apparaît que 3 fois dans chacun des évangiles de Marc et Luc. De plus, l’intention stylistique de la généalogie de Matthieu apparaît clairement dans le second groupe de générations. Il omet 4 personnes (Ahaziah, Joas, Amazria et Jehojakim) de la généalogie de 1 Chr 3 pour maintenir la symétrie de 14 noms. De la même façon, le troisième groupe assigne deux places au Seigneur (13 et 14). Finalement, le nombre total de génération est de 42, qui est un multiple de 7 (6*7) et/ou le nombre de David (14) multiplié par 3, parce que répéter quelque chose 3 fois était utilisé pour répéter son importance dans le Proche Orient ancien.

Dans la généalogie de Luc de Jésus, il y a 77 personnes de Dieu au Seigneur. L’auteur inspiré fait une affirmation avec ce nombre double parfait que les anciens lecteurs comprenaient- Jésus est l’accomplissement de la promesse divine. Notons que Luc 3 n’est pas la même généalogie que celle de Matthieu, n’ayant en commun que 17 noms d’Abraham à Jésus. De plus, celle de Matthieu comporte 42 (7*6 et/ou 3*14) générations de David à Jésus, alors que celle de Luc en comporte 28 (7*4). En fait, 36 personnes dans celle de Luc (des places 4 à 20 puis 23 à 41) sont inconnues et ne se trouvent pas dans l’A.T. Notons aussi que Luc et Matthieu se sont pas d’accord sur le nom du père de Joseph : respectivement Elie et Jacob. Les tentatives pour réconcilier ces généalogies en suggérant que l’une est celle de Marie, mère de Jésus, et l’autre celle de Joseph échouent parce que pour les habitants du proche Orient ancien, seul l’homme porte en lui la semence reproductive, la femme est comme un « sol » qui permet à cette semence de ce développer (ou pas, seules des femmes sont reconnues stériles dans la Bible, jamais les hommes.)

Il y a sans aucun doute des personnages historiques réels dans les deux versions des généalogies du Seigneur (par exemple Abraham, Isaac, Jacob, David, Joseph). Luc et Matthieu mettent l’accent sur l’humanité de Jésus. Mais l’utilisation stylistique évidente du nombre mystique 7 pour les façonner nous indique que leur objectif principal est théologique, et pas historique dans le sens d’offrir une liste exacte et complète des ancêtres de Jésus. Si l’en était autrement, ces deux généalogies entreraient irrémédiablement en conflit. Au lieu de voir cette situation comme une contradiction dans la Bible, ce fait nous révèle subtilement quelque chose de très important- le but principal des généalogies est de transmettre un message de foi. Il faut aussi lire des généalogies de Genèse 4,5 et 11 avec ce même regard. Autrement dit, les lecteurs modernes du 21ème siècle ne doivent pas imposer leur compréhension moderne des arbres généalogiques sur des généalogies anciennes.  »

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