Dans quelle mesure l’observation naturelle doit-elle guider notre interprétation de la Bible ?

Posté par Antoine BRET

>3 Articles pour la série : Débat sur une Bible sans erreur
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Quelques remarques au sujet d’une pétition en faveur de l’inerrance biblique, déjà signée à ce jour (8 mai 2016) par presque 50,000 personnes. Je me concentre principalement sur les thèmes relatifs aux sciences physiques, vu que d’autres membres de l’équipe écriront sur les aspects historiques, théologiques, ou bien biologiques, bien mieux que moi.

J’ai traduit certaines phrases du site en question. L’expression originale figure parfois entre parenthèse a côté de la traduction.

 

Les limites de la littéralité

Commençons par un constat rassurant, et peut être même surprenant. Les auteurs de la pétition admettent parfaitement que dans certains cas, l’observation de la nature nous renseigne sur le sens de certains passages. Je cite,

Presque tous les experts [« scholars », dans l’original] évangéliques contemporains acceptent que certaines preuves scientifiques extérieures à la Bible montrent que la terre est ronde, et que cela doit prendre le pas sur une interprétation littérale d’expressions telles que « aux quatre coins de la terre » (Apocalypse 20.8). De plus, une expression biblique comme « le soleil couchant » (Josué 1.4) ne doit pas non plus être prise littéralement comme voulant dire que le soleil tourne autour de la terre. En fait, la plupart des experts évangéliques admettent les données scientifiques en faveur du modèle héliocentrique de l’astronomie moderne (fruit de la révélation générale), au lieu d’une conception géocentrique pré-Copernicienne qui pourrait surgir de l’interprétation littérale de l’expression « Le soleil s’arrêta » (Josué 10.13).

On peut tout d’abord s’étonner que la rotondité de la terre ne soit soutenue que par « presque tous » (« almost all » dans l’original) les experts évangéliques. Pourquoi pas tous ? Et ceux qui ne le font pas méritent-ils vraiment qu’on les appelle « experts » ? Si je vous dis « dans cet hôpital, presque tous les médecins admettent que le cœur est à gauche », vous irez vous y faire soigner ?

Observons ensuite que si la rotondité de la terre, ou bien le géocentrisme, ne font pas l’unanimité dans les rangs évangéliques, c’est précisément au nom de l’inerrance biblique. C’est dans l’inerrance biblique que la société de la terre plate puise sa raison d’être. C’est encore au nom de l’inerrance biblique pour l’on peut lire ces 200 preuves que la terre est plate. C’est toujours au nom de l’inerrance biblique que le géocentrisme est quant à lui soutenu en Espagne ou bien en France (il l’est évidemment aussi aux USA, mais je voulais varier).

Il semble donc que les auteurs de notre pétition estiment que l’inerrance biblique nourrit une lecture littérale, tant que les données scientifiques ne sont pas trop évidentes… à leurs yeux. Pourquoi ne soutiennent-ils pas un strict géocentrisme, qui colle pourtant assez bien avec Josué 10.13, 2 Rois 20.9-11 ou bien Genèse 1.1 (la terre créée en premier, puis tout le reste autour) ? Parce qu’il semble que là, la « révélation générale » (« general revelation » dans l’original) fait le poids… à leurs yeux.

Bref, les « preuves scientifiques extérieures à la Bible » ne sont prises en compte pour interpréter la Parole que lorsque nos pétitionnaires les comprennent (et encore, pas toujours). Les 2 points suivants montrent qu’ils n’ont hélas qu’une idée assez éloignée de la « science moderne ».

Un peu de thermodynamique

La première loi de la thermodynamique est invoquée ici comme source de contradiction Bible/science. Le site de la pétition expose le problème, avant d’y apporter une solution. Je cite le problème,

GENESE 1 : COMMENT L’UNIVERS PEUT-IL AVOIR EU UN DEBUT SI LA SCIENCE MODERNE DIT QUE L’ENERGIE EST ETERNELLE ?

PROBLÈME: Selon la première loi de la thermodynamique, « l’énergie ne peut être ni créée ni détruite. » Si tel est le cas, alors l’univers doit être éternel, puisqu’il est fait d’énergie indestructible. Pourtant, la Bible indique que l’univers a eu un «commencement» et n’existait pas avant que Dieu ne le « crée » (Genèse 1.1). N’est-ce pas une contradiction entre la Bible et la science?

Il se trouve que les auteurs attribuent à la « science » une posture qu’elle ne maintient pas du tout. Et ce, à deux titres :

Premièrement, la loi de la conservation de l’énergie appliquée à tous l’univers pose des problèmes conceptuels qui sont l’objet de recherches actuelles. En d’autres termes, on ne sait pas encore si la première loi de la thermodynamique s’applique à tous l’univers, ou non. Tout cela à cause de la relativité générale qui fait de l’espace une toile élastique porteuse d’ondes qu’on vient de détecter, et qui peut contenir de l’énergie qu’on se demande comment définir correctement[1]. Un copain du MIT qui baigne dans tout cela m’a écrit il y a 1 an que la définition même de l’énergie de l’espace-temps en relativité générale[2], est un sujet de recherche ouvert (voir par exemple ici, ou ici).

Deuxièmement, il se pourrait bien que la quantité totale d’énergie présente dans l’univers soit tout simplement zéro. Tout cela parce que si les objets ont bien une énergie positive, la gravitation leur confère quant à elle une énergie négative (dite « potentielle »). L’énergie totale d’une fusée par exemple, s’écrit,

Energie cinétique – Energie potentielle de gravitation,

qui peut tout à fait faire « 0 ». Si tel est le cas pour l’univers dans son ensemble (question ouverte), il n’y a pas à créer ni à détruire de l’énergie, puisqu’il n’y a pas d’énergie du tout.

Ainsi, la « science moderne » n’affirme ni la nécessité de créer ou de détruire de l’énergie pour créer l’univers, ni le fait que cette énergie ne peut se créer ou se détruire à l’échelle cosmologique.

 

L’âge de l’univers

Les auteurs abordent avec courage le thème délicat des « jours » de Genèse 1. Au sujet du débat sur l’âge de l’univers, ils n’affirment pas « c’est 6,000 ans ou rien ». Ils laissent, et je trouve cela louable, la porte ouverte à des interprétations non littérales de ces jours, c’est-à-dire la possibilité qu’ils ne fassent pas 24 heures (porte que « answersingenesis.org », par exemple, tient fermée).

Ils mentionnent tout de même des arguments à l’appui de la thèse des jours-24 heures, soutenus par certains experts évangéliques. Arrivé au numéro 4, on peut lire,

Il existe des preuves scientifiques en faveur d’une terre jeune (quelques milliers d’années).

Le site Science et Foi regorge d’articles sur le sujet, et je ne vais donc pas y revenir ici. Disons simplement que le fait que la terre et l’univers soient plus vieux que quelques milliers d’années est aussi attesté que la rotondité de la terre, ou bien l’héliocentrisme. Il n’y a rigoureusement aucune preuve sérieuse que la terre et l’univers ont moins de 10,000 ans.

Il est regrettable que les auteurs de la citation endossent avec autant de légèreté les vues du créationnisme scientifique. Il est de surcroît manifeste que seules les observations de la « science moderne » qu’ils comprennent, sont dignes à leurs yeux d’être prises en considération lors de l’interprétation d’un texte biblique. Dès qu’ils ne comprennent plus, l’équation « inerrance = lecture littérale » revient au galop.

 

Origène

Je terminerai par relever la mention d’Origène, que les auteurs invoquent pour soutenir leur point de vue. Soucieux de montrer que ce dernier ne défendait pas systématiquement une lecture purement littérale, ils citent un passage de son ouvrage De principiis (4.16) commençant par,

Personne, je pense, ne peut douter que la déclaration que Dieu marchait dans l’après-midi dans le paradis pendant qu’Adam se cachait sous un arbre, est à prendre au sens figuré de l’Écriture, et qu’elle doit avoir un sens mystique.

Il se trouve que dans le même passage du livre d’Origène, juste quelques lignes au-dessus, figurent les mots suivants,

Quel est l’homme de sens qui croira jamais que, le premier, le second et le troisième jours, le soir et le matin purent avoir lieu sans soleil, sans lune et sans étoiles, et que le jour, qui est nommé le premier, ait pu se produire lorsque le ciel n’était pas encore ? Qui serait assez stupide pour s’imaginer que Dieu a planté, à la manière d’un agriculteur, un jardin à Eden, dans un certain pays de l’Orient, et qu’il a placé là un arbre de vie tombant sous le sens, tel que celui qui en goûterait avec les dents du corps recevrait la vie ?

Concernant la première partie de la citation, force est de constater que le parrain de la pétition qu’est Origène ne qualifierait probablement pas les pétitionnaires d’hommes « de sens ». En ce qui concerne la seconde partie de la citation, notons que les auteurs de la pétition soutiennent que le jardin d’Eden était bien réel.

Je ne sais pas si Origène était le meilleur choix.

 

 


NOTES

[1] Considérez 2 étoiles, et laisser l’univers s’étendre, comme il le fait en ce moment. La distance entre les 2 étoiles grandit, si bien que leur énergie potentielle d’interaction gravitationnelle diminue.

[2] Ne pas confondre avec cette histoire d’énergie du vide.


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Antoine BRET

1 Commentaire

  1. Benoit Hébert lun 09 Mai 2016 Répondre

    Merci Antoine pour cette analyse. J’en profite pour signaler à les lecteurs quelques articles sur le même sujet

    Un extrait de Denis Lamoureux
    http://www.scienceetfoi.com/est-il-legitime-de-soumettre-linterpretation-de-la-bible-a-la-science-2/

    Un article extrait des compléments au livre Origines

    http://www.scienceetfoi.com/ressources/chap-13-questions-posees-par-les-chretiens-sur-linterpretation-des-ecritures/

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