Alvin Plantinga… et Dieu fait un retour en philosophie – I. Impact d’une carrière


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Poursuivons notre présentation du philosophe théiste Alvin Plantinga avec ce court aperçu de sa carrière et quelques recommandations de lectures.

 Anatomie d’une renaissance

Un des philosophes qui a recommandé sa candidature pour le prix Templeton 2017  écrit :

« Dans les années 50 on ne comptait aucune publication de philosophe connu défendant le théisme. Dans les années 90 il y avait littéralement des centaines de livres et publications sur le sujet ».

Cette personne ajoute, avec un brin d’exagération :

C’est bien simple : la différence entre les années 50 et 90 c’est Alvin Plantinga. Quand il débute sa carrière en 1958 dans un prestigieux département de philosophie Plantinga est seul au milieu d’anti-théistes renommés et sophistiqués.

« Même en 74 »  se souvient avec humour ce théologien, Alan Torrance[1]

« le nombre de philosophe théiste se comptait sur les doigts d’une main.. même d’une main mutilée pour être franc ! »

… et estime aujourd’hui une proportion « d’un théiste sur quatre » de telle sorte que le nombre de philosophes théistes de par le monde se chiffre en milliers majoritairement chrétiens mais aussi bouddhistes, juifs et musulmans. Ce même théologien ajoute :

En 2001, un des plus éminents philosophes athées, Quinton Smith, a écrit un article dans le journal qu’il édite, « Philo » de l’association des philosophes humanistes. Dans cet article il établit que ces philosophes chrétiens, inspirés par Alvin Plantinga, ont battu les philosophes athées en tous points importants, leurs travaux s’avèrent plus logiquement rigoureux et mieux informés ; en somme il livre un appel vibrant à l’endroit de ses collègues à se ressaisir s’ils ne veulent pas se retrouver totalement engloutis

 

« Cette renaissance » dit W.L. Craig[2] dans sa préface à l’édition française « devrait donner de l’espoir » aux croyants évoluant dans les milieux culturels francophones où le défi semble insurmontable. Quand, cette renaissance en philosophie analytique, va-t-elle s’inviter dans les centres de savoir du continent ?

 

 Vision et profondeur

La vision qui sous-tend l’ensemble de la carrière universitaire de Plantinga et qu’il détaillera en 1984 dans un article en pdf sur le net « Advice to Christian Philosophers » est la suivante : On ne peut pas accomplir d’entreprise intellectuelle sérieuse, exhaustive et complète en philosophie ou science, en restant religieusement neutre. En conséquence, dans leurs travaux académiques les théistes peuvent, et se doivent, de laisser leur convictions « participer à la conversation » et tendre vers toujours plus de créativité, d’intégrité et de hardiesse.

Dans une vidéo de présentation pour le prix Templeton, Plantinga déclare :

L’une des principales caractéristiques de mon travail c’est d’être méticuleux et exhaustif, aller au fond des choses,  atteindre le plus de profondeur possible. D’autres philosophes ne sont pas aussi exhaustifs, ils font des cartons et des ratés, mais ils sont très inspirants. Je doute que je sois très inspirant mais j’approfondi davantage. Approfondir, c’est aussi une vertu.

Prendre le temps de fouiller en profondeur et de retourner, avec sa légion de post docs, toutes les facettes d’une question lui donne du recul. Ça l’autorise à cette posture décontractée, à un occasionnel sarcasme bon enfant propre à désinhiber ses lecteurs comme l’exemple suivant que l’on nous pardonnera de citer in extenso, c’est à propos de l’intimidante forteresse de la pensée qu’est Emmanuel Kant (1724 – 1804) :

Maintenant, Kant n’est pas facile à comprendre, ce qui, sans aucun doute fait partie de son charme. Si vous voulez être un très grand philosophe, assurez-vous de ne pas dire trop clairement ce que vous avez en tête (bien, peut-être que ce n’est pas suffisant, mais c’est un bon début) ; Si les gens peuvent simplement lire et comprendre ce que vous dites, votre travail n’aura pas besoin de commentateurs, personne ne rédigera de thèses de doctorat sur vos écrits pour en expliquer le sens, et il n’y aura pas non plus de controverse quant à ce que vous cherchiez vraiment à signifier. Kant doit avoir pris connaissance de ces conseils, le fait est qu’il y a des douzaines, peut-être des centaines de livres écrits sur sa philosophie et la controverse quant à la signification n’a pas de fin.

 

Alvin PLANTINGA – Crédit image : www.calvin.edu – utilisé avec autorisation

Deux traditions philosophiques

La philosophie dite analytique tire son nom de son approche méthodologique faite d’explicitation, clarification et raisonnement logique. Cette tradition s’est essentiellement développée dans le monde Anglo-américain. Elle était antireligieuse à ses débuts. Cette méthodologie commune aux théistes et athées rend le débat possible et, comme l’accent porte d’abord sur la rigueur logique, les uns et les autres sont moins tentés de voiler leurs propres convictions. Lorsqu’au terme de plusieurs cycles d’argumentations et réponses, une controverse enfin se stabilise la question débattue s’en trouve précisée et clarifiée ; l’effet cumulatif sur des décennies peut engendrer des résultats substantiels.

La philosophie dite continentale tient ce nom de ce qu’elle prend ses racines en particulier en France et en Allemagne. La revue ThéoRème, disponible en ligne en texte intégral consacre un No entier (2012-2) à cette question intitulée « Les renouveaux analytiques de la philosophie de la religion en question »[3] sous la direction d’Anthony Feneuil et Ghislain Waterlot lesquels déclarent dans leur introduction

 Il apparaît clairement que le fossé épistémologique entre les traditions de pensée analytique et continentale est aujourd’hui d’une profondeur abyssale. Le débat est à peu près impossible.

Dans ce numéro spécial de ThéoRème l’article de R. Pouivet contraste ces deux traditions sous forme de tableaux prolongeant en cela l’excellente préface de son livre Philosophie de la religion publié avec C. Michon[4].

Notons, encore dans ce même No spécial, l’analyse polie de N. Wolterstorff, collègue de Plantinga :

Se pourrait-il qu’une des raisons pour lesquelles la théologie philosophique ne se soit pas épanouie dans la tradition continentale comme elle l’a fait dans la tradition analytique soit liée au fait que les philosophes continentaux sont restés préoccupés par la question traditionnelle des limites de la pensée, de la connaissance et du jugement ?

 

 Premiers écrits

Le premier livre de Plantinga publié en 1967 a pour titre « God and other minds » (Dieu et autres personnes). Ce titre est déjà un défi en soi. Au fond croire en Dieu est, au moins, aussi raisonnable que de croire que les autres personnes existent bel et bien et ne sont pas quelques automates ou encore une illusion de mes sens. En effet, qu’est-ce qui me prouve que je ne suis pas qu’un cerveau dans une cuve branché à un super ordinateur par une myriade d’électrodes ? S’il s’avère que Dieu ou ces autres personnes cherchent à dialoguer[5] et se faire connaître, cela devrait renforcer la preuve de leur existence!

Plantinga s’attaque ensuite au problème du mal, sans doute, une des objections les plus sérieuses pour les théistes; surtout avant que lui-même s’y soit penché dessus! En effet les théistes croient que Dieu est Bon (B), que Dieu est tout puissant (P) mais on sait que le mal existe (M). Un article classique prétendait fournir l’argument logique passant des prémisses à la conclusion suivantes

 

« Croire en même temps à B & P & M est illogique »

 

En 1974, avec sa défense par le « libre arbitre » Plantinga fait, entre autre, « sauter l’apparence illogique de cette objection et cela avec un niveau de succès rare en philosophie » dit J. G. Stackhhouse auteur d’un livre (1998) sur le sujet du Mal. En gros Plantinga ajoute ‘… & L’ à la prémisse. En une phrase: pour une raison, que lui au moins connaît, Dieu apprécie la communion des êtres humains. À cette fin il compose avec son plan de leur accorder la liberté (L), c’est à dire, la terrible dignité de faire « des choix réels avec des conséquences réelles ». L’essentiel du livre de Plantinga est reproduit en français sous le titre « Dieu, la Liberté et le Mal » dans le livre de C. Michon et R. Pouivet, Philosophie de la religion, déjà cité en note [4] (pages 235 – 280).

Cela  permettra au lecteur francophone de disposer d’une précieuse ressource pour découvrir quelques textes du philosophe traduits en français, d’autant plus que ce sujet est un des plus débattus et des plus complexes dans des discussions d’apologétique.

 

 


NOTES

[1] Alan Torrance 2015, « God’s Wrath, Hell, and the Role of Science ». Une courte note biographique de l’auteur ainsi que les liens d’un entretien et son transcrit se trouvent en ligne à https://www.gci.org/YI076. Des propos reprenant ce que ce théologien écrivait de façon plus formelle en 2013 dans http://journalofanalytictheology.com/jat/index.php/jat/article/view/jat.2013-1.001113191404a/17. Alan est fils et neveu de théologiens éminents. Son oncle, T.F. Torrance lauréat Templeton 1978 qui avait aussi une formation scientifique, est considéré par plusieurs comme un des plus grands théologiens trinitaires du 20ième siècle. Kevin Diller, qui a écrit sa thèse sous la direction d’Alan Torrance, rapproche Plantinga et K. Barth dans son livre (2014) qu’il résume par « philosophe chrétien ou théologien même dilemme : affirmer le trésor quand on se sait ‘vase d’argile’ « .

[2] William Lane Craig 2012, Foi raisonnable, Les Éditions La Lumière. http://foi.raisonnable.free.fr/. L’auteur a contribué à cette renaissance, il enseigne la défense de la foi et se spécialise dans les débats universitaires en Occident.

[3] http://theoremes.revues.org/259

[4] Cyrille Michon et Roger Pouivet, Philosophie de la religion. Approches contemporaines, Paris, Vrin, 2010 : en vente sur Amazon

[5] Dallas Willard “Entendre la voix de Dieu : Comment développer une relation de dialogue avec Dieu” 2016 Excelsis. Un éminent philosophe et théologien (1935 – 2013) qui a contribué à cette renaissance. Ses écrits savants s’adressent aux spécialistes mais les prolongements dans ses livres et sa vie sont une grande inspiration.

 


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EN VIDEO

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Jean-Pierre Adoul
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