"Wikipédia et la Bible" par G. Daras

Print Friendly, PDF & Email

Introduction (B. Hébert)

Dans le petit guide de lecture concernant le déluge, j’ai mentionné plusieurs articles démontrant que le récit (ainsi que Genèse 1-11) a pour la majorité des spécialistes des sources différentes nommées (J) et (P). J’ai trouvé très interressant l’article de  de G. Daras faisant un parallèle entre la mise en évidence de différentes sources dans certains passages du texte biblique et dans wikipédia. Ceci ne devrait troubler personne et ne remet en aucun cas en question l’inspiration des Écritures, pas plus que la découverte des mécanismes naturels de création ne remet en cause leur auteur : Dieu le Créateur.

Daras est « titulaire d’un master en théologie, chrétien de sensibilité protestante, et habite Bruxelles. »

Son blog  » exégèse et théologie » « a pour but principal d’ouvrir une fenêtre sur des questions exégétiques, historiques et théologiques, relatives au monde biblique. .. »

A la lecture de plusieurs articles, on découvre que Daras n’est pas un « évangélique traditionnel », il se qualifie lui même d’évangélique critique. Son parcours l’a amené à pousser la réflexion dans des domaines qui touchent de près les lecteurs de ce blog.

Je livre donc à votre réflexion cet article que Daras a accepté de publier sur ce blog, espace où des arguments contradictoires peuvent s’exprimer.

« Wikipédia et la Bible » par G. Daras

Wikipédia et la Bible ont ce point en commun: ils ont subi des rédactions successives. Dans une source comme dans l’autre il existe des indices, des traces plus ou moins explicites de ces rédactions. La différence est que pour Wikipédia, grâce à un historique qui enregistre chaque intervention, il est possible de vérifier précisément ce qui a été modifié, quand et par qui. Cela devient beaucoup plus délicat avec la Bible. La comparaison des manuscrits offre des résultats limités, notamment sur les questions du « qui » et du « quand », où des incertitudes demeurent. Quant à savoir « comment » et « ce qui » dans un texte est le résultat d’une intervention, les méthodes d’analyse littéraire permettent de le déterminer avec plus de probabilité.

Je n’entends pas faire un exposé sur ces méthodes d’analyse, mais proposer quelques éléments concrets issus de Wikipédia que je mettrai en parallèle avec des exemples bibliques. On peut considérer cela comme un exercice, une forme de jeu ou un moyen pédagogique d’entrer en matière.

* * *

Je lis un article Wikipédia et, en cours de lecture, je butte sur une irrégularité stylistique (ces irrégularités seront signalées en violet) qui me fait penser qu’il y a eu « chipotage », c’est-à-dire une correction, une précision, un ajout, etc. Si elles sont repérables, c’est qu’elles n’ont pas été gommées, fondues dans le texte par les rédacteurs. Le premier exemple est très simple, c’est ce qui m’a donné l’idée de cet article. L’entrée Wikipédia que je lisais était « Pistache ». Entre parenthèses est indiquée la date de cette première lecture. Ensuite, je cherche dans les versions antérieures de l’entrée si l’irrégularité repérée faisait partie de la première rédaction, ce qui montrerait que la phrase est apparue telle quelle en son entier, ou bien si cette phrase avait à un stade antérieur une forme différente, sans irrégularité, à laquelle aurait été ajouté un élément qui a produit l’irrégularité. La plupart des cas rencontrés montrent que les irrégularités sont le fruit de rédactions successives. Sans plus attendre, je donne quelques exemples simples, avant d’attaquer des cas plus complexes.

WIKIPÉDIA: Pistache (07/10/10)

Soupçon d’ajout

« C’est une excellente source de potassium, de cuivre et de magnésium et de fer. »

La phrase est lourde, le style maladroit. Une tournure correcte aurait été: « … de cuivre, de magnésium et de fer. »

Ajout confirmé (Pistache 28/07/09)

« C’est une excellente source de potassium, de cuivre et de magnésium. »

WIKIPÉDIA: Pistache (07/10/10)

Soupçon d’intervention secondaire

« Enfin, la pistache a une influence positive sur les réactions excessives liées au stress […] Elle contient enfin une quantité significative de gamma-tocophérol, une forme de vitamine E qui aide notamment à réduire le risque de cancer du poumon. »

La répétition de l’adverbe « enfin » manque de logique puisqu’il est censé introduire « le dernier terme d’une énumération » (le Larousse).

Soupçon confirmé (04/05/10)

« La pistache a une influence positive sur les réactions excessives liées au stress […] Elle contient enfin une quantité significative de gamma-tocophérol, une forme de vitamine E qui aide notamment à réduire le risque de cancer du poumon. »

WIKIPÉDIA: Puma (24/10/10)

Une répétition qui saute aux yeux:

« C’est un animal qui nage bien, mais il ne le fait qu’en cas de menace. Pour les besoins de la chasse ou en cas de menace, il est capable de grimper aux arbres et de faire preuve d’une grande agilité. »

L’inélégance du style fait penser que l’une des deux occurrences manquait à un stade antérieur. Ce qui est effectivement le cas si l’on remonte au 08/01/2007 (19:27; précisons toutefois que le rédacteur est le même):

« C’est un animal qui nage bien, mais il ne le fait qu’en cas de menace. Pour les besoins de la chasse, il est capable de grimper aux arbres. »

* * *

Ces quelques exemples montrent de manière évidente qu’il y a eu une manipulation rédactionnelle, que sur la base d’un texte primitif un élément a été ajouté sans toutefois avoir été fondu dans le texte. Dans les exemples qui suivent, j’alterne des exemples issus de Wikipédia avec des exemples bibliques. Bien que la nature des interventions rédactionnelles ne soit pas toujours identique entre Bible et Wikipédia, j’essaie toutefois de dresser certains parallèles.

WIKIPÉDIA: Azazel (08/10/10)

Soupçon d’ajout

« Azazel apparaît dans la Bible (Ancien Testament – Le Lévitique 16) dans la description du rituel du Grand Jour des Expiations, le Yom Kippour. »

Bien que ce ne soit pas aussi clair que dans le premier exemple, la phrase donne l’impression d’avoir été artificiellement allongée. Ce qui me paraît maladroit c’est que l’élément explicatif (= le Grand Jour des Expiations) soit situé avant l’élément susceptible d’être incompris (le Yom Kippour), désignation propre à la tradition juive. D’après moi, l’élément explicatif doit venir après: « … le Yom Kippour, c’est-à-dire le Grand Jour… » Ensuite, le (dernier) rédacteur n’a manifestement pas pris la peine d’améliorer le style pour mieux articuler les éléments de la phrase.

Alors? Y a-t-il eu ajout ou pas? En fait, il y a bien un ajout explicatif qui est le Grand Jour des Expiations (ajouté le 19/07/2008). La mention du Yom Kippour est antérieure, et pouvait tout
au plus, dans le cas où elle aurait été ajoutée, faire office de précision (parce qu’elle n’explique rien):

« Azazel apparaît dans la Bible, Lévitique 16:8, dans la description du rituel de Yom Kippour. »

BIBLE: Pentateuque (Gn – Dt)

Gloses explicatives

Des cas similaires à celui que nous venons de voir existent dans les évangiles, quand leurs auteurs expliquent le sens d’un mot ou d’une phrase en araméen. Voici quelques exemples: Mt 1.23: « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit: Dieu avec nous.« ; Mc 5.41: « … il (Jésus) prend la main de l’enfant et lui dit: Talitha qoum, ce qui veut dire: Fillette, je te le dis, réveille-toi! » Je songe également au cri de déréliction de Jésus en croix (Mc 15.34). Un exemple de latinisme, parmi bien d’autres, se trouve en Mc 12.42. Dans tous ces cas, on ne peut parler de gloses puisque ces précisions et explications épousent bien les récits et sont vraisemblablement le fait des rédacteurs évangéliques. Cela fait partie de leur manière d’écrire et de leur stratégie narrative. Par contre, il en est autrement dans les exemples qui vont suivre issus du Pentateuque.

Gn 36.1,8,19:

Voici la famille d’Ésaü qui est Édom. […] Ésaü habita dans la montagne de Séïr: Ésaü, c’est Édom. […] Ce sont les fils d’Ésaü et ce sont leurs chefs. C’est Édom.

Le contexte de ces versets est la généalogie d’Ésaü dépeinte dans le chapitre 36 de la Genèse. En lisant ces versets, on constate que leur construction grammaticale est peu élégante et gêne la lecture. Le but du glosateur était de lever toute équivoque afin que le lecteur sache dès le début qu’Ésaü doit être identifié à Édom. Les gloses ont évidemment d’autres fonctions, comme nous allons le voir dans l’exemple suivant.

Genèse 14.2-3 et 7-8 (voir aussi le v.17):

2 firent la guerre à Bèra roi de Sodome, à Birsha roi de Gomorrhe, à
Shinéav roi d’Adma, à Shèméver roi de Cevoïm et au roi de Bèla, c’est-à-dire Çoar. 3 Ces derniers devaient tous faire leur jonction vers la vallée de Siddim, c’est-à-dire la mer Salée.

7 Puis ils revinrent vers Ein-Mishpat, c’est-à-dire Qadesh, ils ravagèrent toute la campagne amalécite et même les Amorites habitant Haçaçôn-Tamar. 8 Alors le roi de Sodome s’avança, et les rois de Gomorrhe, d’Adma, de Cevoïm et de Bèla, c’est-à-dire Çoar; ils se disposèrent à combattre contre eux dans la vallée de Siddim […]

Ici, nous avons affaire à des toponymes (du grec, « noms de lieux »). L’ajout de ces précisions peut facilement s’expliquer. La Bible a été rédigée sur une certaine durée et pouvait donc comporter des noms de lieux ayant disparu, que les lecteurs plus récents ne pouvaient pas identifier. C’est pourquoi des rédacteurs secondaires ont jugé utile d’insérer de courtes notes explicatives au sein même du texte dont ils avaient la charge de transmettre et d’enseigner aux générations successives.

Un autre exemple dans lequel le glosateur explique la valeur d’une mesure. Il s’agit de l’omer, dont le nom apparaît tout au long du chapitre 16 de l’Exode. Ce récit parle de la manne que les israélites devaient récupérer et emmener chez eux. Cette quantité est mesurée en omer, mesure qui était peut-être tombée en désuétude. Afin que les lecteurs puissent comprendre, voici ce que le glosateur ajoute au dernier verset (Ex 16.36): « L’omer est un dixième d’épha. » Cela rejoint le principe des notes que l’on retrouve dans nos Bibles, surtout les Bibles d’étude. Par ailleurs, signalons qu’il existe des traductions en français contemporain qui n’hésitent pas à changer le texte pour le rendre plus compréhensible. Ainsi, dans ce même récit d’Exode 16, la traduction en Français courant rend « omer » par « litres »! Et comment traduit-elle le verset 36? Voici: « La ration de manne, quatre litres environ, représentait le dixième de l’unité de mesure habituelle. » Ainsi, une équivalence est créée avec le texte hébreu par le recours aux mesures actuelles. Les traducteurs de la Bible d’aujourd’hui n’ont donc rien inventé! Le procédé existe déjà… au sein même de la Bible!

Certaines gloses sont reconnaissables en ce qu’elles n’ont aucune incidence sur le sens du texte, qu’elles sont, au contraire, des sortes de notes savantes qui, au lieu de se retrouver « en bas de page » se trouvent au détour d’un verset:

Nb 13.22: Ils montèrent par le Néguev et arrivèrent jusqu’à Hébron où vivaient Ahimân, Shéshaï et Talmaï, descendants des Anaqites – Hébron avait été bâtie sept ans avant Tanis en Égypte.

Dt 3.9: [8 Nous avions alors pris leur pays aux deux rois amorites d’au-delà du Jourdain, depuis les gorges de l’Arnôn jusqu’au mont Hermon] 9les gens de Sidon appellent l’Hermon Siryôn, les Amorites l’appellent Senir.

* * *

WIKIPÉDIA: Clepsydre (08/10/10)

A. Soupçon de doublet

Version actuelle:

§1: « Le problème est qu’au fur et à mesure que le bol se vide, le débit de l’écoulement devient plus faible. En effet, cela résulte d’un phénomène assez simple. La pression engendrée par un volume d’eau diminue en même temps que ce volume se vide. La quantité d’eau écoulée pour une même durée est donc différente lorsque le bol est plein et lorsqu’il est presque vide, ce qui pose des problèmes d’exactitude. […]

§2: Ce problème dans la constance du débit est dû au fait que la pression de l’eau au fond du bol diminue, car la quantité d’eau est moindre. […] »

Version primitive (du 13/02/06 à 12:22):

§1: « Le problème est qu’au fur et à mesure que le bol se vide, le débit de l’écoulement devient plus faible. La quantité d’eau écoulée pour une même durée est donc différente lorsque le bol est plein, que lorsqu’il est presque vide. Ce qui pose des problèmes d’exactitudes [sic]. […]

§2: Ce problème dans la constance du débit est dû au fait que la pression de l’eau au fond du bol diminue, car la quantité d’eau est moindre. […] »

Le premier rédacteur est l’auteur de ces deux paragraphes (= §) (ceux du 13/02, qui constituent la « version primitive » de l’entrée en question). Dans le premier §, les éléments consécutifs sont 1. le problème; 2. la conclusion (« est donc »). Il manque l’explication, que viendra ajouter le second rédacteur (ajoutée le 06/05/10 et présente dans la version actuelle). Cependant, une explication existait déjà dans le second § qui était due au premier rédacteur. Dans la version finale, actuelle, on se trouve donc avec deux explications du même phénomène, ce qui génère un doublet (ou répétition).

B. Deux auteurs différents?

Outre l’existence d’un doublet, on constate que l’explication qui a été ajoutée est sans doute due à un rédacteur différent compte tenu du style et du vocabulaire. Après tout, le même rédacteur, le premier, aurait pu faire cet ajout. Cependant, l’analyse du style montre clairement que ce ne peut être le cas. Comparons l’explication du premier rédacteur à celle du second:

1er rédacteur:

Ce problème dans la constance du débit est dû au fait que la pression DE L’EAU au fond du bol DIMINUE, car LA QUANTITÉ D’EAU est MOINDRE.

2e rédacteur:

En effet, cela résulte d’un phénomène assez simple. La pression ENGENDRÉE PAR UN VOLUME D’EAU DIMINUE en même temps que CE VOLUME se VIDE.

L’explication du premier rédacteur est sommaire tandis que celle du second est plus technique et analytique. Les correspondances mises en valeur (couleurs, typographie) montrent un vocabulaire commun et une structure de base similaire. Toutefois, les différences dans la formulation et les nuances de sens invitent à supposer l’intervention de deux rédacteurs différents (chose qui a été confirmée). Le second définit un processus, tandis que le premier en décrit un moment. Le second est plus abstrait et général (un volume d’eau), le premier concret et particulier (l’eau au fond du bol).

BIBLE: Jean (4.1-3); Exode (14)

A. Glose explicative

« Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean, 2 à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples 3 il quitta la Judée et regagna la Galilée. »

Bien que cet exemple ne corresponde pas à l’exemple A de Wikipédia – où j’ai parlé de doublet -, il lui est toutefois semblable dans sa dimension de glose explicative. Dans l’exemple Wiki, j’avais pensé avoir affaire à une glose en raison du doublet repéré, et la glose a été confirmée. Dans ce passage de l’évangile de Jean, la phrase qui commence au v. 1 et se termine au v. 3 est interrompue par une explication. Son caractère de glose est confirmé quand l’on compare ce passage au v. 3.22, où il est dit que Jésus baptise: « Après cela, Jésus se rendit avec ses disciples dans le pays de Judée; il y séjourna avec eux et il baptisait. » Le fait d’introduire une contradiction – dont je ne discuterai pas ici la raison – conforte dans l’idée qu’il s’agit d’une intervention secondaire.

Maintenant que l’on sait qu’il s’agit d’une glose, on peut comparer l’exemple du Wiki à celui de Jean. La glose Wiki, comme celle de Jean, a été articulée avec ce qui précède afin de préserver une continuité: explicative chez Wiki (« En effet »); de précision pour Jean (« À vrai dire »). Ensuite, la glose Wiki a été renforcée dans sa dimension explicative grâce à une phrase introductive: « En effet, cela résulte d’un phénomène assez simple. » Le démonstratif (« cela ») fait le lien avec ce qui précède. Ce travail de rédaction rend la glose pratiquement indétectable, si l’on excepte le doublet. Chez Jean, elle est située au beau milieu d’une phrase, c’est pourquoi elle capte l’attention du lecteur.

B. Style et vocabulaire

Dans l’exemple biblique qui va suivre, nous allons rester dans la thématique de l’eau. Il sera question de l’épisode de la traversée de la mer Rouge. Voici le premier passage que j’aimerais proposer:

Ex 14.21-22:

21 Moïse étendit la main sur la mer. Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’est puissant et il mit la mer à sec. Les eaux se fendirent, 22 et les fils d’Israël pénétrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche.

Un lecteur attentif aura pu repérer quelque chose d’illogique dans ce qui est raconté. Avant d’aborder ce passage, voyons ce que Dieu avait ordonné à Moïse (v. 16): « Et toi, lève ton bâton, étends la main sur la mer, fends-la, et que les fils d’Israël pénètrent au milieu de la mer à pied sec. » Revenons à notre passage. Qu’est-ce qui ne va pas? Eh bien, la question est la suivante: comment s’est opéré le miracle? Est-ce que les eaux « se fendirent » au moment où Moïse étendit sa main, de sorte que les eaux formèrent une « muraille »? Ou bien le Seigneur fit souffler un vent toute la nuit qui mit la mer à sec? Nous
avons bien ici deux versions différentes du miracle qui ont la particularité d’être imbriquées l’une dans l’autre. Nous remarquons, à l’instar de l’exemple B de Wikipédia, qu’il y a une différence de vocabulaire bien que le phénomène décrit soit le même. Pour nous en rendre compte, séparons ces deux différentes versions:

version 1:

Moïse étendit la main sur la mer […] et les eaux se fendirent.

version 2:

Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’est puissant et il mit la mer à sec.

Quelles sont les différences notables? Dans la première version, le miracle est directement déclenché par le geste de Moïse et se réalise instantanément. Dans la seconde version, l’action du Seigneur est mise en valeur qui, par le moyen d’un « vent puissant » qui dure toute la nuit, finit pas assécher la mer. Ce n’est pas le seul passage de cet épisode à poser problème.

Ex 14.26-28:

26 Le SEIGNEUR dit à Moïse: « Étends la main sur la mer: que les eaux reviennent sur l’Égypte, sur ses chars et ses cavaliers! » 27 Moïse étendit la main sur la mer. À l’approche du matin, la mer revint à sa place habituelle, tandis que les Égyptiens fuyaient à sa rencontre. Et le SEIGNEUR se débarrassa des Égyptiens au milieu de la mer. 28 Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers; de toutes les forces du Pharaon qui avaient pénétré dans la mer derrière Israël, il ne resta personne.

Dans ce passage qui relate la mort des égyptiens, le lecteur se pose la même question: comment la mer revient-elle à sa place? Le verset 27 (excepté la première partie) rompt manifestement le cours du récit qui consiste dans l’ordre divin (v. 26) et sa réalisation (v. 27a et 28). Cependant, nous trouvons insérée entre l’ordre divin et sa réalisation ce que l’on pourrait appeler une « seconde fin » différente de la première. Comparons-les:

Première fin:

27 Moïse étendit la main sur la mer. […] 28 Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers; de toutes les forces du Pharaon qui avaient pénétré dans la mer derrière Israël, il ne resta personne.

Seconde fin:

27 […] À l’approche du matin, la mer revint à sa place habituelle, tandis que les
Égyptiens fuyaient à sa rencontre. Et le SEIGNEUR se débarrassa des Égyptiens au milieu de la mer.

J’ai souligné en gras l’élément central de ces deux passages. Notons qu’il y a une différence de vocabulaire: dans un cas ce sont les eaux qui reviennent, dans l’autre c’est la mer.

Ce qu’il faut dire pour finir, c’est que la première fin adopte des traits semblables à la première version que nous avons vue au passage précédant (voir plus haut); tandis que la seconde fin a les caractéristique de la seconde version. On peut donc en conclure que d’un bout à l’autre, le récit de la traversée de la mer Rouge fait état de deux récits entrelacés. Jean-Louis Ska, qui par ailleurs a beaucoup travaillé sur ce texte (clic), parle de polyphonie. Un phénomène semblable de retrouve dans le récit du Déluge (Gn 6–9).

_________________

Bibliographie

Les exemples puisés dans l’Ancien Testament sont présentés dans Jean-Louis SKA, Introduction à la lecture du Pentateuque, Bruxelles, Lessius, 2000. Certains exemples du Nouveau Testament sont issus de Marie-Émile BOISMARD, Arnaud LAMOUILLE, La vie des évangiles. Initiation à la critique des textes, Paris, Cerf, 1980.

Avatar

17 Commentaires

  1. Avatar
    Marc mar 08 Mai 2012 Répondre

    Ca m’étonne de ne pas trouver de commentaires sur cet article (du coup je me sens un peu seul en ce moment !…)

    Daras, Benoit, où s’arrête le comparatif entre Bible et WIkipedia ?
    L’effort didactique de la démarche est je dois dire assez intéressant même impressionnant, mais quelques questions subsistent :

    1. Les itérations présentes sur certains manuscrits proscrivent-elle l’inspiration divine de ces ajouts ?
    Où sommes-nous dans une démarche de la « haute-critique » qui chercherait à faire le tri entre ce qui serait recevable de la part de Dieu et les addenda à attribuer à l’homme ?

    2. Certaines explications ne semblent-elles pas un peu « tirées par les cheveux » si on cherche à trop les promouvoir comme règle d’investigation ? Par exemple, le même récit sous 2 angles différents n’oblige pas systématiquement à 2 sources différentes. Un même auteur peut très bien exprimer une idée de 2 façons justement pour aider à la compréhension non ?

    3. Dans Wikipédia, on corrige les erreurs des autres, c’est normal, mais ce principe ne se prête guère au texte inspiré. (c’est juste un commentaire pour éviter toute extrapolation tendancieuse qui pourrait être tentente à la lecture de l’article)

  2. Avatar Auteur
    Benoit Hébert mar 08 Mai 2012 Répondre

    Bonjour Marc,

    merci de lancer la discussion!!

    Je ne suis pas un spécialiste de la « haute critique », aussi je laisserai Daras te répondre plus précisément!

    Je donne simplement l’avis de qq qui étudie Genèse 1-11 depuis plusieurs années, et qui a été convaincu par les spécialistes que ce texte avait deux sources différentes.

    Comme je crois aussi en l’inspiration du Saint Esprit de toute la Bible, la conséquence logique est que les sources multiples ne sont en rien en compétition avec l’inspiration. Par contre cela suscite inévitablement d’autres types de question comme celles de l’historicité de chaque détail, voire du récit complet comme dans le cas de Noé.

    Je vois une réelle analogie entre l’étude de la nature par la science et celle de la Bible par des méthodes plus poussées.

    Dieu est le créateur d’absolument tout ce qui existe, des nouvelles espèces qui apparaissent encore de nos jours…et ce n’est pas une explication scientifique qui enlève à Dieu son rôle de créateur, même si cela enlève le côté « magique » d’une création instantanée.

    De même, comprendre davantage le contexte culturel, historique…pouvoir comparer les genres littéraires n’enlève rien à l’inspiration mais permet de comprendre comment Dieu a choisi de s’y prendre pour inspirer.

    Dans les deux cas, nous ne sommes pas en position de juger du bien fondé des choix de Dieu, nous ne pouvons que les constater et nous en remettre à la sagesse infiniment variée de notre Seigneur!

  3. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre

    Bonjour Marc,

    Merci pour ton commentaire!
    Je te réponds point par point.

    1. Ce que j’ai tenté de décrire est un phénomène littéraire, sans entrer dans des questions doctrinales comme celle de l’inspiration. Pour répondre à ta question, que de tels phénomènes littéraires se présentent dans les Écritures n’empêche pas de croire qu’elles sont inspirées.

    2. Quant à la plausibilité des explications, cela dépend. C’est au cas par cas. Si l’on prend l’exemple du récit de la mer (Ex 14), il est à mon avis davantage tiré par les cheveux de prétendre que c’est un récit homogène qui intègre simplement deux angles d’approche. Ce que nous observons, ce ne sont pas deux angles, mais deux versions contradictoires imbriquées l’une dans l’autre (c’est un fait). Comme pour d’autres récits, les indices littéraires relatifs à la syntaxe et au vocabulaire sont accablants et confortent de loin l’idée qu’il y a plusieurs sources.

    3. Dans la Bible, il y a une pluralité de courants et de tendances à l’oeuvre sous la surface des textes qui ne sont pas toujours d’accord les uns avec les autres. Par exemple, dans l’Ancien Testament, certains passages défendent une stricte rétribution divine avant la mort: le méchant est puni, le juste est récompensé; obéir à la Loi apporte le bonheur, y désobéir le malheur, etc. Un autre courant s’oppose à cette vision, comme par ex. le livre de Job. Parfois, plusieurs points de vues peuvent être décelés dans un même livre biblique, ce qui trahit aussi une pluralité de sources et de rédacteurs. D’autres fois, on observe une dissémination d’une courant théologique à travers toute une série de livres. C’est par ex. le cas de ce que l’on appelle les rédactions de type deutéronomistes qui sont issues d’un certain milieu; d’autres de type sacerdotal qui mettent en avant leurs particularités propres. Etc. Ces choses sont exposées en long et en large dans des livres tels que ceux de Jean-Louis Ska que j’ai cité, puis aussi dans l’Introduction à l’Ancien Testament (2009, éd. Labor et Fides).

  4. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre

    Petite parenthèse: les termes de « haute-critique » et de « basse-critique » n’ont plus cours à ma connaissance en exégèse. On parle de critique textuelle, critique littéraire, critique des traditions, critique des sources, etc.

    À mon 3e point, j’ajoute aussi que les spécialistes pensent que même les histoires patriarcales relatives à Abraham, Jacob et Joseph (que l’on appelle des cycles), étaient indépendantes à l’origine et issues de milieux différents, avant d’être réunies à un stade ultérieur.

  5. Avatar Auteur
    Benoit Hébert mar 08 Mai 2012 Répondre

    Bonjour Georges!

    L’inspiration pourrait résider dans le fait que des courants complémentaires s’expriment, nous révélant chacun un aspect de la révélation?

  6. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre

    Pour moi, la Bible est davantage témoignage (donc forcément humain) de la révélation divine que révélation avec qui il ne pourrait se confondre. La Bible est un témoignage, une réponse humaine à la révélation, reflet multiforme et pluriel inhérent à notre condition et nos moyens de communication. C’est cela qui explique la richesse et la complexité de la Bible. C’est pourquoi aussi cette tendance à dire que « Dieu se sert » des moyens humains, que c’est « Dieu qui a choisi » de le faire de cette manière est fort réductrice du côté humain (voir ma note ici: http://exegeseettheologie.wordpress.com/2011/02/24/si-adam-na-pas-existe/#ref2)

    À mon avis, l’inspiration ne peut pas se déceler ni résider quelque part: elle ne peut être que confessée, quelle que soit la manière dont la Bible est écrite. De la même manière, tu ne peux que confesser que Dieu soit le créateur de tout ce que tu observes dans la nature, tu ne peux pas y déceler l’acte même de création, caché derrière un réseau complexe de causes secondes.

  7. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre
  8. Avatar
    Marc mar 08 Mai 2012 Répondre

    Merci Georges pour ces compléments de réponse.

    Oui il va falloir que j’attaque un jour ce sujet au travers de qq lectures complètes. (je commencerai pas celle que tu proposes)

    @Benoit,
    Il n’est bien sûr pas question de remettre en cause les choix divins.
    Il est cependant « un peu étrange » (carrément hérétique pour d’autres) d’avoir une approche aussi chirurgicale des Ecritures avec l’arrivée TRES récente de l’étude critique. Pendant des siècles l’église s’en est très bien passée… Il faut donc des arguments solides pour vivre de telles transitions !..

  9. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre

    Marc,

    Si tu veux dans un premier temps une excellente première introduction à des questions d’histoire et de composition des textes du Pentateuque sans te ruiner, il y a par exemple Olivier Artus, Le Pentateuque, histoire et théologie (http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?n_liv_cerf=9233)

    Plus substantiel, il y a encore (du moins cher au plus cher!):

    – Felix García López, Comment lire le Pentateuque (éd. Labor et Fides). http://www.laboretfides.com/?page_id=3&category=11&product_id=600006

    – Jean-Louis Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque (éd. Lessius) (lien en fin d’article);

    – Collectif, Introduction à l’Ancien Testament (éd. Labor et Fides); http://www.amazon.fr/Introduction-lAncien-Testament-Thomas-R%C3%B6mer/dp/283091368X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1336501346&sr=1-1

  10. Avatar
    Marc mar 08 Mai 2012 Répondre

    T trop bon, merci !!

    je mets ça dans ma ToRead List !

  11. Avatar Auteur
    Benoit Hébert mar 08 Mai 2012 Répondre

    @Georges,

    Les croyants de toutes les époques ont pourtant « décelé » l’inspiration de la Bible, et en ont constitué le canon…même s’il est certain que l’action du Saint Esprit reste indispensable pour éclairer l’intelligence spirituelle du lecteur. Il faut sûrement dépasser l’apparente contradiction entre l’aspect pleinement humain et l’aspect divinement inspiré de la Bible. je serais curieux de savoir comment tu envisages la notion d' »autorité biblique ».

    @Marc
    Ne te méprends pas, je n’ai jamais affirmé que j’adhérais à toutes les affirmations de la « critique biblique ». je pense simplement que les évangéliques ont souvent rejeté celle ci en bloc par peur, à cause de certains excès, et que cette attitude est très largement à l’origine des conflits entre la science et l’interprétation « évangélique » de la Genèse. Je suis reconnaissant à la nouvelle génération de théologiens évangéliques (surtout anglo saxons): Denis Lamoureux, Peter Enns, Paul Seely, Alister McGrath…qui sont à la recherche d’un nouvel équilibre. Conserver le caractère « surnaturel » tout en tenant compte des progrès de la connaissance.

    Concernant la « nouveauté » de la démarche, je souris à l’ironie de la situation. La « doctrine du baptême dans le Saint Esprit », de quand date-t-elle? et le dispensationalisme qui influence si fortement l’eschatologie des évangéliques? le prétribulationnisme?…

    C’est un fait, ce n’est qu’au 19ème siècle que l’on a découvert les origines biologiques de l’homme! et les textes anciens qui permettaient de « calibrer les genres littéraires » de la Genèse. Je trouve cela très exaltant de penser que nous appartenons à une génération qui a la possibilité de comprendre certains aspects de la Bible dans leur contexte…

  12. Avatar
    Georges Daras mar 08 Mai 2012 Répondre

    Benoît,

    Il ne me semble pas que le canon se soit constitué en « décelant » l’inspiration (comment se présente-elle?). L’histoire même du canon et les nombreux tâtonnement le prouvent suffisamment. L’inspiration ne constitue pas un critère de sélection. Par contre, un critère possible de canonicité pourrait être celui de l’apostolicité et la conformité aux enseignements fondamentaux du christianisme naissant résumé dans le kérygme. Là, c’est concret. De plus, il existe différents canons. Certaines églises admettent par ex. le livre d’Hénoch, sans parler de l’Église orientale qui se fonde sur l’Ancien Testament grec, non sur l’hébreu.

  13. Avatar Auteur
    Benoit Hébert mer 09 Mai 2012 Répondre

    Georges, je suis plus qu’étonné (pour ne pas dire en désaccord) avec l’affirmation « L’inspiration ne constitue pas un critère de sélection ». Je suppose que Paul et les autres apôtres ont écrit d’autres lettres qui n’ont pas été retenues dans le canon, et dont l’enseignement ne pouvait être que conforme!

    La variété des canons donne certainement à réfléchir, mais c’est un autre débat…

  14. Avatar
    Georges Daras mer 09 Mai 2012 Répondre

    Benoît,

    J’aimerais bien alors que tu m’expliques sous quelle forme s’est manifestée cette inspiration pour qu’elle puisse constituer un critère discriminatoire.

  15. Avatar Auteur
    Benoit Hébert mer 09 Mai 2012 Répondre

    Je répondrai par la réponse évangélique « classique ». L’inspiration biblique ne peut pas seulement se mesurer par des critères purement rationnels ou littéraires. Outre les éléments que tu as déjà mentionnés, elle se reconnait aussi par l’impact spirituel appuyé par la conviction du Saint Esprit. Même s’il n’a pas été immédiat ni évident pour tous les livres du canon, cet impact particulier et le caractère universel de certains écrits se sont peu à peu imposés spirituellement, sous la direction du Saint Esprit.
    Il existe donc forcément une part de subjectivité dans ce choix selon des critères purement rationnels. Le chrétien fait aussi confiance à Dieu dans son rôle de gardien de sa Parole et de guide dans le choix de ces livres particuliers. Je doute que cette réponse pas assez « objective » te convienne, mais je suis moi aussi curieux d’entendre tes arguments.

  16. Avatar
    Georges Daras mer 09 Mai 2012 Répondre

    Benoît,

    D’après ce que tu écris, l’inspiration ne peut pas constituer en soi un critère étant donné qu’on ne peut pas l’isoler et l’observer. Personne n’a observé l’inspiration dans un texte pour dire: « ça c’est inspiré » ou « ceci n’est pas inspiré ». On dit plutôt que c’est inspiré parce que, en raison de quelque chose de rationnel et de compréhensible, mais qui demeure néanmoins insuffisant dans une perspective croyante. Néanmoins, dans cette perspective, ce n’est pas a priori mais après coup que les livres bibliques retenus sont confessés d’âge en âge comme des documents canoniques et inspirés; c’est aussi après coup, par le regard rétrospectif de la foi, que l’on conçoit cette collation comme l’oeuvre de l’Esprit Saint.

    Comme tu vois, je ne nie pas l’inspiration ni l’oeuvre de l’Esprit Saint. En fait, nos positions ne sont pas si différentes, dans la mesure où nous confessons ensemble ces réalités.

    • Avatar Auteur
      Benoit Hébert mer 09 Mai 2012 Répondre

      Merci Georges pour ces précisions, le blog a le mérite de permettre à chacun de s’expliquer! Je me rends compte (et ce n’est pas la première fois) que l’utilisation du langage théologique n’est pas toujours la même. Moi, avec mon contexte typiquement évangélique, et toi avec ta culture académique…ce qui nécessite parfois des compléments!

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*