« Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres »

Posté par ROGER LEFEBVRE
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Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres 

(Jésus : Jean 8:32)

 

Le travail du théologien présente certaines similitudes avec celui de l’historien. Dans un cas comme dans l’autre, il faut « faire parler » les matériaux dont on dispose, à travers toute une série d’authentifications, de datations, de comparaisons, de contextualisation, de recoupements, de vérifications et d’analyses diverses.

Dans le cas du théologien, le travail portera en priorité sur le texte lui-même qui, aussi bien pour l’Ancien que pour le Nouveau Testament, ne peut se limiter à l’une ou l’autre version française. Car, comme le dit le célèbre adage italien : « Tradittore, traditore » (Traduire, c’est trahir). Chaque version en langue actuelle, est le reflet d’une seule lecture biblique : celle qui a reçu les faveurs du ou des traducteurs. Heureusement, les versions « sérieuses » – je ne parle pas des fantaisies sectaires – proposent un texte relativement consensuel, car aucun traducteur ne voudrait voir sa crédibilité scientifique compromise par un travail bâclé ou incohérent.

En passant d’une version à l’autre – protestante ou catholique, libérale ou évangélique – on remarque toutefois, qu’en fonction de leurs convictions particulières, les traducteurs s’orientent vers le choix d’expressions, de formulations et de vocables différents, tout en demeurant « techniquement » légitimes sur le plan linguistique. Les lecteurs exigeants de la Bible auront également remarqué que les versions dites « d’étude » proposent souvent l’une ou l’autre variante textuelle en notes de bas de page. Il faut savoir que ces quelques variantes ne sont que les plus significatives parmi les milliers contenues dans les manuscrits originaux, comme en témoignent les éditions complètes de la Bible hébraïque et du texte grec du Nouveau Testament.

Quelle que soit la qualité de nos versions modernes de la Bible, le théologien ne peut donc faire l’impasse sur ces multiples variantes textuelles, en vue de discerner celles qui s’avèrent les plus cohérentes avec l’ensemble de la révélation biblique – s’il est évangélique – ou pour mettre en valeur les variantes qui pourraient mettre à mal la doctrine « officielle », s’il conteste l’autorité de l’Église ou l’inspiration divine de la Bible.

À tout cela, s’ajoute un travail qui identifie encore davantage le théologien à l’historien, travail qui consiste à recouper les sources ; à savoir, celles qui se trouvent dans la Bible comparées à celles qui lui sont extérieures. Nous ne parlons pas seulement de la traduction des textes bibliques dans certaines langues de l’Antiquité : elles sont déjà inclues dans les variantes textuelles dont nous venons de parler. Nous envisageons plutôt la comparaison des récits bibliques avec les annales des pays voisins d’Israël ou du Moyen-Orient en général ; ou encore, la comparaison d’éléments culturels, d’artéfacts divers mis à jour par l’archéologie, etc. Autant d’éléments qui font appels à des technologies modernes toujours plus pointues, et qui conduisent toujours à une meilleure compréhension des textes bibliques ; qui, dans tous les cas, permet d’éviter de lire ces textes avec nos yeux d’occidentaux vivant au XXIème siècle.

De tout cela, il ressort que toute bonne théologie s’inscrit dans une démarche essentiellement dynamique. Certes, en ce domaine comme en beaucoup d’autres, il existe des fondamentaux intangibles, des éléments de la foi qui ne peuvent être mis en cause sans provoquer l’effondrement de tout l’édifice. Mais on ne peut les confondre avec les poncifs d’une tradition largement influencée par la patristique, les conciles et les philosophies classiques. Dès lors, plusieurs aspects des textes restent ouverts à une lecture plus proche de l’intention des rédacteurs et à une meilleure inculturation de la révélation biblique au sein de la pensée contemporaine… Deux démarches qu’on ne peut négliger sans prendre le risque de réduire la Bible à un document obsolète, incapable à trouver un écho suffisant ou à éveiller une réelle émotion dans le cœur de nos concitoyens.

Mon père était officier ; j’ai donc été élevé dans un milieu plutôt « martial ». – C’était l’époque où les enfants devaient se taire à table en écoutant sagement les « grandes personnes ». – Si bien qu’en partageant ces quelques réflexions, il me revient des propos entendus autour de la table familiale entre collègues ayant intégré l’armée américaine jusqu’à sa jonction avec les Russes en Tchécoslovaquie. Il y était question de la stratégie des vieux généraux pétainistes qui avaient cru bon de continuer à fortifier la Ligne Maginot, en un temps ou le général De Gaule – alors colonel – s’efforçait de convaincre ses supérieurs d’une évidence : à savoir que la prochaine guerre allait être une guerre de mouvement, propices aux blindés et à l’aviation, et non plus une guerre de tranchées et de positions comme celle de 14-18. On connaît aujourd’hui les dégâts imputables à ce manque de vision et d’imagination militaire.

Il n’est pas ici question de faire l’apologie de la guerre ou d’encourager la modernisation de nos armées ! Je veux seulement dire que certains de nos collègues – théologiens, pasteurs et responsables d’églises – me paraissent perpétuer la même erreur que celle des vieux généraux de l’entre-deux guerre. Leurs efforts portent sur le renforcement des positions doctrinales acquises par leurs prédécesseurs, en établissant un rempart de tranchées et de fortifications sensées les protéger contre les attaques de leurs adversaires… Or, cela fait déjà un bail que ceux-ci ont traversé leurs lignes de défense et qu’ils se trouvent désormais dans leur dos. Je veux parler du libéralisme théologique, de l’athéisme rampant, du relativisme intellectuel sans parler du matérialisme qui inonde l’esprit de nos jeunes gens en même temps que celui de la société occidentale toute entière. À tout cela, les arguments proposés par une approche littérale traditionnelle des textes bibliques ne peuvent plus proposer de réponses adéquates et suffisantes.

Certes l’essentiel de la foi chrétienne n’est pas à remettre en cause. Mais lorsque certains points secondaires sont mis en question – et surtout quand ils le sont à juste titre – il arrive de façon quasi systématique que nos contemporains soient tentés de « jeter le bébé avec l’eau du bain »… Et pas seulement les non-croyants, d’ailleurs, mais aussi des croyants encore trop jeunes dans la foi pour résister au chant des sirènes. Voilà donc pourquoi je plaide pour une théologie dynamique, ouverte, et courageuse – voire imaginative – aux dépens d’une théologie réactionnaire et timorée, même si l’essentiel de cette dernière se doit d’être préservé avec le plus grand soin.

 

Roger Lefèbvre, pasteur

ROGER LEFEBVRE
De formation Ingénieur agronome, et après ses études à la faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, Roger devient pasteur de l’église protestante évangélique d’Ath, en Belgique, où il travaille aussi comme professeur de religion protestante dans divers lycées jusqu'à sa retraite en 2009. De 1998 à 2013, il assure la présidence de l’Alliance Évangélique Francophone de Belgique (AEFB).

6 Commentaires

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    Manu ven 20 Fév 2015 Répondre

    Bonjour,

    « Je plaide pour une théologie dynamique, ouverte, et courageuse – voire imaginative – aux dépens d’une théologie réactionnaire et timorée, même si l’essentiel de cette dernière se doit d’être préservé avec le plus grand soin. »

    Chiche ! La fidélité n’est pas la fixité. La véritable fidélité est dans le courage des évolutions. Alors qu’est-ce qu’on attend pour en finir avec le dogme du péché originel ? Plutôt que d’employer des circonlocutions pour respecter la doxa « évangélique » en disant : il se pourrait que la doctrine du péché originel ne soit pas tout à fait exacte, il faut la reformuler, etc., pourquoi ne pas dire courageusement que « le roi est nu » et que la doctrine du péché originel est une erreur, une erreur ancienne certes, une erreur traditionnelle, mais une erreur quand même, qui déshonore Dieu (« Il n’y a point de bon père qui voulût ressembler à notre père céleste » disait Diderot) et qui ne dit pas la vérité sur l’homme, lequel n’a pas une nature pécheresse, corrompue, déchue, mais une nature animale, imparfaite c’est-à-dire inachevée : l’homme ancien est à l’homme nouveau ce que la chenille est au papillon. Mais peut-être que le péché originel fait partie de l’essentiel qui doit être préservé avec le plus grand soin, ce que ne manque pas de faire le magistère des facultés de théologie évangélique. Courageux, oui, mais il ne faudrait pas risquer de passer pour un libéral ou un hérétique. Courageux mais « jusques au feu exclusivement » comme disait prudemment Rabelais.

    Manu

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    Benoit Hébert ven 20 Fév 2015 Répondre

    Bonjour Manu !

    Je ne sais pas si vous avez lu les articles de Bruno Synnott à propos du péché originel, dans sa version augustinienne. Si c’est le cas, vous verrez qu’il est d’accord avec la première partie de cette phrase:
    « lequel n’a pas une nature pécheresse, corrompue, déchue ». par exemple:

    http://www.scienceetfoi.com/bonte-originaire-justice-originelle-et-perfection-morale-dadam-12/

    Je ne vais pas parler pour Bruno, mais la deuxième partie de votre phrase me paraît plus problématique quant à la logique du salut, et du rôle du Christ.

    Le Christ est-il simplement venu pour nous permettre à l’homme d’accéder à un stade spirituel supérieur de l’évolution voulue par Dieu, pour quitter son « animalité », conséquence inévitable de son passé évolutif? Ou bien le Christ est-il venu pour délivrer l’homme de ses mauvais choix et de son péché? Le péché est-il la conséquence de la nature « animale » de l’homme? dans ce cas la responsabilité du mal n’incombe-t-elle au Créateur?

    Je crois qu’on peut accepter la première partie de votre phrase (c’est mon cas), et ne pas agréer la seconde. Il existe d’autres voies que de « biologiser « ou « animaliser » le péché.

    Un petit extrait de l’excellent article de Bruno:

    « Cette troisième voie s’appuie sur la conviction fondée bibliquement et scientifiquement que l’humanité n’a pas été créée moralement « accomplie » ou « achevée » dès sa création. Nous dirons plutôt qu’elle a progressée et traversée différents stades dans son développement moral : loi naturelle, loi mosaïque, loi de Christ (Rom 5.13). Et que créé avec la capacité d’atteindre – avec l’aide du Fils et de l’Esprit – l’espérance du créateur, nous dirons que le péché n’est ni un gène, ni une inclinaison naturelle ou innée au mal (pré ou post chute), mais tout simplement un manque de foi/confiance/obéissance dans la révélation divine disponibles à l’humanité à chacun des stades de son développement moral et spirituel. »

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    Roger Lefèbvre ven 20 Fév 2015 Répondre

    Bonjour Manu,
    L’âge me permet sans doute de te tutoyer sans que cela paraisse de la suffisance, et encore moins une garantie de sagesse. En vous lisant l’un et l’autre, Benoît et toi, je me demande si vous n’êtes pas en train de parler de la même choses avec des approches différentes ?
    Je viens justement de faire une recherche dans la Bible (AT hébreu et grec du NT) pour voir ce qu’elle dit de la « chute » d’Adam ou de l’homme, ou encore de leur « déchéance »… RIEN ! Absolument rien en ces termes ! (C’est peut-être à vérifier, Bruno ?) Paul parle seulement de la « chute d’Israël » en Romains 11, chute qui a ouvert la porte de la foi aux païens que nous sommes. (Yesss !)
    Cependant, pas de « chute » de l’humanité ne veut pas dire absence de « péché » (dans son sens hébreu de « manquer le but »), du fait que chacun, à sa manière, reproduit cette sotte prétention au mirage de liberté dont la Genèse nous donne un exemple symbolique en « Adam » ; qui, du coup, devient simplement l’image de chacun et chacune d’entre nous, esclaves que nous sommes de nos passions les moins avouables… Du moins dans nos moments de lucidité : ce qui, aux dires de mon épouse, m’arrive rarement !
    Donc pas de « péché originel » à porter au compte de « l’essentiel à préserver » (Pour t’en convaincre, tu peux éplucher mes deux bouquins !) Par contre, et c’est ici « l’essentiel » : nécessaire réconciliation de l’homme avec Dieu en Jésus-Christ pour permettre à la « chenille » que nous sommes de commencer sa mutation… C’est-à-dire (je schématise) son évolution d’une dimension surtout somatique (relations avec la création) et psychique (relations avec les autres créatures), vers une pleine spiritualité (relation avec le Créateur) , objet de sa vocation première. Sans nier l’existence d’autres formes de spiritualité, le propre du Christianisme est donc de croire qu’à travers la personne et l’œuvre de Jésus-Christ, l’esprit de l’homme peut réellement entrer et vivre une relation spirituelle d’amour avec Dieu… « L’Esprit de Dieu témoignant à notre esprit que nous sommes devenus ses enfants, » comme dit Paul en Romains 8… Mais là, justement, on entre dans le domaine de la foi : domaine où personne n’est obligé de nous suivre, même si je me sens personnellement poussé à y inviter mes amis?
    En fait, ce partage (quand il n’est pas prosélytisme !) fait précisément partie de « l’essentiel » de ce que tout chrétien a envie de partager avec ceux qu’il aime… Allez ! Montrons-nous magnanimes : avec ceux qu’il n’aime pas aussi ! ;-))
    Mais en ce qui te concerne, je n’hésite pas à t’adresser mes très amicales salutations.
    Roger

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    Manu ven 20 Fév 2015 Répondre

    L’homme est en devenir. « On ne naît pas chrétien, on le devient. » (Tertullien) On ne naît pas enfant de Dieu, on peut le devenir (Jn 1,12-13). L’homme ne naît pas
    ami ou enfant de Dieu, il ne naît pas non plus ennemi de Dieu. « Ce qui est mauvais, ce n’est pas d’être chenille, c’est de refuser la transformation par laquelle la chenille devient papillon. » (Claude Tresmontant). Autrement dit, ce qui est mauvais ou péché, ce n’est pas d’être homme ancien/animal, c’est de vouloir rester un homme ancien/animal, c’est de refuser la transformation/métamorphose/régénération (opérée par Dieu) par laquelle l’homme ancien/animal/charnel devient homme nouveau/spirituel.

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    Manu mar 24 Fév 2015 Répondre

    Bonjour,

    J’ai lu l’article de Bruno Synott, et comme il y a beaucoup de références, cela prend du temps.

    Cet article vise notamment à démontrer la bonté originaire de l’homme. En effet, « tout ce que Dieu a créé est bon » (1 Tim 4,4). « Dieu aime la matière. C’est lui qui l’a inventée. » (C.S. Lewis).

    Bruno Synott cite le nom de Daryl P. Domning : c’est un scientifique (paléontologue) américain, chrétien (catholique), qui a écrit depuis le début des années 2000 sur l’évolution, le mal physique et le mal moral (péché). Ses réflexions sont très éclairantes.

    On trouve de lui sur la toile (malheureusement pour les francophones, tout est en anglais) :

    http://americamagazine.org/issue/350/article/evolution-evil-and-original-sin

    http://washtheocon.org/wp-content/uploads/2012/10/EvolutionOriginalSin1-corrected.pdf

    Par référence à l’expression « péché originel », il parle souvent de l' »égoïsme originel ». C’est le titre de son livre Original Selfishness, publié en 2006 : http://www.ashgate.com/isbn/9780754653158

    Ce qu’il appelle « égoïsme originel », c’est l’instinct vital qui est en tout être vivant et qui le pousse à tout faire pour assurer sa survie et/ou celle de ses descendants (ou de son groupe). Il ne s’agit pas de « biologiser » le péché. C’est un simple constat que tout être vivant, dont l’homme, naît avec cet instinct vital. Mais l’homme naît aussi avec une capacité d’empathie, (qui existe à un moindre degré chez certaines espèces animales), et bien sûr, le propre de l’homme : la conscience, notamment la conscience du temps, une certaine liberté morale : « nos gènes codent pour un certain libre arbitre » (Virginie Népoux, L’évolution du vivant expliquée à ma boulangère, In Libro Veritas, 2009, p. 80).

    On naît égoïste (comme tous les êtres vivants), mais on n’est pas obligé de le rester, puisque Dieu nous donne sa Parole et son Esprit pour devenir ses enfants (imparfaitement) altruistes. « Reconnais dans ton cœur que le SEIGNEUR, ton Dieu, t’éduque comme un homme éduque son enfant. » (Dt 8,5). Nos cousins chimpanzés ne peuvent pas devenir plus altruistes, nous oui, car notre nature « à l’image de Dieu » le permet, une nature bonne, inachevée/imparfaite et perfectible.

    Tout cela n’a rien à voir avec la doctrine du péché originel.

    Manu

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    Roger Lefèbvre mar 24 Fév 2015 Répondre

    « Alors Jésus appela un petit enfant, le plaça au milieu d’eux et dit : En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. C’est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi–même. Mais si quelqu’un était une occasion de chute pour un de ces petits qui croient en moi, il serait avantageux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on le noie au fond de la mer. » (Matthieu 18:2-6)
    Dans la pensée de Jésus, l’enfance ne demeure-t-elle pas le point de départ de toute « évolution » ou de la croissance « normale » de l’homme avec Dieu ? Une sorte de passage obligé par lequel il faille passer ou repasser en cas de « ratage »… Et cela, sans qu’il soit ici question de « péché originel ».

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