Transhumanisme, vers des superhommes éternels ? par Thomas De Koninck

Auteur : Marc Fiquet
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Notre volonté sur ce blog est d’ouvrir les discussions assez largement autour des questions science et foi. Ainsi des catégories comme l’éthique ont toute leur place dans cet espace que nous voulons ouvert au dialogue entre Bible et société.

C’est dans ce contexte que nous sommes heureux de partager cette contribution de Thomas De Koninck de l’université de Laval au Quebec (voir sa fiche) au panel du 26 mars 2014 sur le transhumanisme le posthumanisme, avec les professeurs Gilbert Hottois et Céline Lafontaine, organisé conjointement par la Chaire AELIES de l’Université Laval et la Commission de l’éthique en science et en technologie. La question posée était :

Jusqu’où peut-on repousser les limites du corps humain ?

A la suite de l’article, vous trouverez la vidéo de l’événement que nous avons calée sur le débat qui a suivi la conférence.

 

Marc Fiquet
webmaster

 

PS :
Ne cherchez pas de quel ami grossier le conférencier veut-il bien parler en introduction, mais s’adressant initialement à un public versé en philosophie, Thomas De Koninck épouse par mimétisme l’ironie de Socrate dans l’Hippias majeur de Platon, où Socrate parle d’un ami grossier qui est en fait Socrate lui-même…

 


  Jusqu’où peut-on repousser les limites du corps humain ?

            J’ai un ami plutôt exigeant, très direct, presque grossier parfois, qui m’a tenu des propos dont je voudrais vous faire part, car il s’agit de la question qu’on nous pose ce soir, et je ne sais trop quoi lui répondre. Que lui répondriez-vous à ma place? J’ai grand besoin de votre aide. Voici ce qu’il prétend, en trois étapes :

1/ La question est piégée au départ

Et on y flaire d’emblée ce que Whitehead appelait la fallacy of misplaced concreteness, «la localisation fallacieuse du concret», ou, si vous voulez, la substitution de l’abstrait, d’un aspect isolé, partiel, au concret, qui est toujours le tout vivant, «ce qui croît ensemble» — du verbe latin concrescere — , par exemple justement ce corps vivant, ce corps humain en pleine vie et mouvement, sentant, pensant, aimant etc.

S’agit-il de performance athlétique? Les Jeux Olympiques nous renseignent régulièrement à ce sujet. S’agit-il de perceptions sensibles? Les arts et les sciences nous permettent de dépasser ces dernières, par-delà la panoplie merveilleuse que nous offrent d’abord les sens de la vue, de l’ouïe, du toucher, du goût, etc. S’agirait-il de la pensée proprement dite? Elle s’avère d’emblée infinie, comme le manifestent déjà la main et la langue (voir André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole), l’inépuisable créativité humaine, la quête de sens qui n’a de cesse. Elle dépasse les frontières des sens, voire de la raison elle-même, vers des réalités invisibles.

S’agirait-il de l’intuition? De l’expérience inouïe de la beauté? S’agirait-il de la gamme et du registre de l’affectivité, de la passion, à commencer par l’amour, que la musique, par exemple, fait renaître en nous avec d’infinies nuances? Les neurosciences ne nous révèlent-elles pas chaque jour, pour leur part, l’exquise organisation du cerveau humain, et donc du corps humain dont il n’est qu’une partie essentielle, comme d’autres parties non moins essentielles, telle le cœur?

Aucune de ces parties, aucun de ces aspects particuliers n’est le corps humain, c’est-à-dire le corps de chacune et de chacun d’entre nous en cette salle, par exemple. Chaque fois, c’est de tout cela et bien plus, du tout si prodigieusement structuré que nous sommes, qu’il s’agit, dont les capacités sont, on le voit, proprement infinies. Il ne s’agit nullement d’une sorte d’ego et de corps séparés l’un de l’autre, il s’agit du corps que l’on est et non que l’on aurait — à la manière d’un vêtement, par exemple; il s’agit d’une perception de soi comme unitaire; d’un «je sens/je me sens» accompagnant tous les états de conscience. La vision crûment dualiste héritée d’une certaine lecture de Descartes est manifestement fausse.

Bref, lorsque Bergson insistait que la qualité principale de l’homme, c’est la capacité de se dépasser lui-même, ce sont bien ces innombrables capacités de notre être à chacune et à chacun de nous qu’il visait. Elles n’ont pas de limites et le corps humain se transcende constamment grâce à elles, chaque fois que nous assumons notre responsabilité, c’est-à-dire notre authentique liberté.

Or voici qu’on déclare pourtant : The Singularity is Near («La singularité est proche»), le titre d’un ouvrage désormais classique datant de 2005, par un transhumaniste bien connu, Ray Kurzweil. «La singularité», pour les transhumanistes, désigne le moment où l’esprit humain sera supplanté par l’intelligence artificielle, dont la croissance serait supposément exponentielle. La date prédite par Kurzweil est 2045 (retenez cette date, les jeunes ici présents, vous m’en donnerez des nouvelles!). Ce qui est visé c’est la fusion du vivant et de la machine – l’Homme-Machine de La Mettrie (publié en 1748) redivivus. Il s’agit par conséquent d’une visée beaucoup plus radicale et réductrice que la simple amélioration des capacités physiques, cognitives, de l’humeur, de la longévité, de la qualité du vieillissement etc., qui est aussi ancienne que la médecine, et qui se contente d’un recours à de nombreux moyens thérapeutiques pour des fins non thérapeutiques. Dans les excellents termes de Jean-Michel Besnier, nous avons affaire bien plutôt à

«l’utopie de la sortie de soi de l’humain qui caractérise si bien les dépressifs disposés à fusionner avec les machines, à se débarrasser du corps — de «la viande» — auquel ils reprochent sa vulnérabilité, à se laisser happer par les délices de la virtualisation […]. Incapable d’affronter la complication de l’existence, le dépressif consent à se laisser réduire à l’élémentaire des comportements résilients, au pulsionnel de la vie animale, aux automatismes de la vie machinique. L’animal comme la machine s’imposent à lui comme un alibi à la haine de soi»[1].

Non seulement, dès lors, réduirait-on le corps humain à une fonction prétendument «intellectuelle», mais on réduirait l’intelligence elle-même à des fonctions algorithmiques, lesquelles sont si peu «intelligentes» qu’elles sont plus efficacement assumées par des machines, comme la profusion de gadgets qui agrémentent nos vies le démontrent assez. Bref, c’est à une régression, et pas du tout à un progrès, que nous sommes invités par le transhumanisme et le posthumanisme en question.

 

Mais il y a pis encore, si c’est possible, poursuit mon ami, à savoir

2/ la dimension éthique

Dans un entretien tout récent accordé à la revue Cités, un autre transhumaniste notoire, Bruce Benderson, affirme sans ambages ce qui suit :

«Les gens avec l’intelligence, l’éducation et/ou les richesses pour augmenter leurs corps et leurs cerveaux deviendront une espèce qui aura des pouvoirs très supérieurs à ceux de l’espèce humaine. Je parle de l’évolution dans le sens darwinien du terme. Les gens qui, pour une raison ou une autre, n’évolueront pas dans le même sens, s’ils existent, deviendront l’espèce humaine incapable de survivre ou ne pouvant survivre que pour servir d’esclaves ou de viande pour les autres (comme les vaches aujourd’hui)». Et Benderson de déplorer ensuite qu’on s’avère «fixés sur des questions morales»[2].

Voilà donc resurgir le spectre du totalitarisme, où l’on fait fi de l’éthique, témoin Auschwitz. Au siècle dont nous sortons, deux idéologies, le nazisme et le léninisme avec ses versions stalinienne, maoïste, cambodgienne et autres, ont relégué les massacres de jadis au rang de performances d’amateurs. Et comme l’a rappelé Hannah Arendt, le nazisme, pour un, «était pris dans une logique d’épuration toujours à perfectionner qui aurait dû englober des catégories de plus en plus vastes si l’expérience n’avait été arrêtée après douze ans»[3]. Or le transhumanisme révèle lui aussi, nous l’avons entrevu, une haine de l’humain qui confine à la barbarie. Christian Godin l’a bien résumé :

«Mais alors que jadis l’idée de changer la réalité venait de la magie, aujourd’hui, elle s’appuie sur les technosciences et l’économie. C’est l’un des grands triomphes du capitalisme contemporain que d’avoir fait basculer la fantasmatique humaine dans la sphère économique. Nous sommes entrés dans l’ère des délires financièrement rentables. La barbarie, dont on connaît la puissance de séduction, est la destruction de l’humain et de la civilisation. Le transhumanisme et le posthumanisme doivent être résolument dénoncés comme des formes de barbarie. L’homme augmenté est un individu sans affectivité, ni sensibilité»[4].

On se souviendra avec quel à-propos Adorno, dans Éduquer après Auschwitz, dénonçait «l’idéal de la dureté» dans l’éducation promue par les Nazis, le jugeant «parfaitement erroné» — un «masque à un masochisme» qui «ne s’associe que trop facilement au sadisme»[5].

 

3/ Ironie de la démarche

Le plus ironique, ajoute mon ami, c’est que ce soit au moyen de ce mal là qu’on prétende éradiquer des maux comme la maladie, la mort etc., par une fuite en avant qui ne devrait pourtant tromper personne. S’avérant incapables de guérir encore beaucoup trop de cas de cancer, de sida etc. etc., on déplace le problème en projetant la fabrication de zombies à venir qui, eux, seront «immortels»!

«Les technologies vont-elles faire de nous des surhommes immortels ou des légumes assistés par ordinateur?»,

demande le journaliste Xavier de la Porte[6].

Déjà en 1965, André Leroi-Gourhan ne constatait-il pas que le «paradoxe biologique du robot […] hante l’esprit humain depuis des siècles à travers les automates»? «À l’image, ajoutait-il, de l’ancêtre singe […], expression d’un repli nostalgique vers les profondeurs, s’oppose non pas l’image spirituelle de l’ange ou du corps glorieux, mais celle de l’homme parfaitement fabriqué, double mécanique de l’Anthropoïde, dans la constellation qui fait graviter, autour de l’homme de chair, Tarzan, l’astronaute et le robot…»[7].

À de telles visions à la fois prométhéennes et narcissiques s’oppose celle de toutes les cultures, car, à toute époque, un fragment de tragédie, une épigramme, un texte législatif, un proverbe, une inscription funéraire, un conte, une chanson, une œuvre d’art, une œuvre de sagesse, auront témoigné de ce que Paul Ricœur a décrit avec bonheur comme « une exigence plus vieille que toute formulation philosophique» ; cette exigence a toujours été que « quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain »[8]. La reconnaissance de cette exigence se précise à mesure que s’affirment les civilisations, la plus remarquable étant celle qu’on y accorde d’emblée aux plus faibles et aux plus démunis, la place centrale de la mansuétude et du respect à l’égard des humains en état de dépendance et de faiblesse. En Inde, les Lois de Manu, d’origine ancienne, déclarent: «Les enfants, les vieillards, les pauvres et les malades doivent être considérés comme les seigneurs de l’atmosphère». Je pourrais donner une liste de propos semblables de toutes origines, mais le temps manque pour cela. C’est la fragilité, mieux encore, la vulnérabilité de l’être humain qui est alors mise de l’avant pour signifier sa grandeur? Pourquoi donc, faut-il se demander.

Omniprésente également dans l’expérience humaine consignée en toutes les cultures est la question du spirituel, de la transcendance, du religieux. Nul n’est contraint d’y adhérer, mais la question est là, de même que celle de l’après-vie, dont témoigne magnifiquement le célèbre soliloque de Hamlet (To be or not to be…) qui, selon Levinas, montre que «le néant est impossible».

Non moins absente des visions réductrices en cause est la communication humaine, aspiration pourtant fondamentale et paradigme central de la culture, qui est tout autre chose que l’information. Elle est recherche de l’autre et partage entre des personnes concrètes, grâce par-dessus tout au langage, mais aussi à l’empathie, ce qui exclut le «virtuel».

 

conclusion

Mais je dois conclure et arrêter ici la charge de mon ami, tout en vous demandant à nouveau quoi lui dire.

Pour ma part, je me contenterai d’avancer qu’il faut sans doute de toute façon «remplir le mot», selon une belle expression de Saint-Exupéry dans Citadelle. Quel mot? J’entends ici le mot humanisme qui en a tellement besoin, tant il est galvaudé. Pour citer Saint-Ex:

[…] Il convient en permanence de tenir réveillé en l’homme ce qui est grand et de le convertir à sa propre grandeur»[9].

Et de conclure qu’il n’est dès lors pas de tâche plus vitale pour nos sociétés – d’autre priorité absolue pour nos gouvernements — que l’éducation et la culture, dont le sens est précisément de porter à des sommets toujours plus élevés le potentiel inouï qui définit notre humanité proprement dite, nos corps inclus. Convenons ensemble que l’université s’avère un bon lieu pour le dire et pour tenter d’y contribuer.

 

Thomas De Koninck

Chaire «La philosophie dans le monde actuel», Université Laval – Canada

 

Notes

[1] Jean-Michel Besnier, D’un désir mortifère d’immortalité. À propos du transhumanisme, dans le dossier Aujourd’hui, le post-humain?, Cités 55 2013, p. 22-23; et cf. Simone Bateman et Jean Gayon, De part et d’autre de l’Atlantique : enhancement , amélioration et augmentation de l’humain, in L’humain augmenté, dir. Édouard Kleinpeter, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 32.

[2] Cités, op. cit. p. 75-76.

[3] Rémi Brague, que je cite et paraphrase ici, renvoie à Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism (1951), New York, Schocken, 2004, p. 533, dans Cités, op. cit. p. 102; cf. 101.

[4] Christian Godin, Cités, op. cit. p. 88-89.

[5] Theodor W. Adorno, «Éduquer après Auschwitz», in Modèles critiques, trad. M. Jimenez, E. Kaufholz, Paris, Payot, 1984, p. 211-212.

[6] L’homme, une machine comme les autres?, Beaux-Arts Magazine, no. 346, avril 2013, p. 34.

[7] André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, II- La mémoire et les rythmes, Paris, Albin Michel, 1965, p. 51.

[8] Paul Ricœur, « Pour l’être humain du seul fait qu’il est humain », dans Les enjeux des droits de l’homme, sous la direction de Jean-François de Raymond, Paris, Larousse., 1988, p. 233-237. Je reprends ici des propos que j’ai déjà tenus ailleurs.

[9] Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, in Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1954, respectivement p. 580-581; 552.

La conférence en vidéo (débat)

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