Scientifique et croyant ? (1) : Je crois que c’que je vois ?

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Scientifique et croyant ? La question qui tue

Il y a un peu plus d’un an, c’était avant le COVID, je me suis retrouvé membre d’un panel qui répondait aux questions des adolescents de mon église. En tant que scientifique de service j’ai donc répondu à : « comment peut-on être scientifique et croyant ?»

La soirée terminée, je demande son avis à ma benjamine qui avait assisté à la réunion. Elle me répond très directement,

Papa, je n’ai rien compris à ta réponse.

J’avais répondu à côté. C’est ainsi que je me suis rendu compte qu’il y a pas mal de raisons pour lesquelles les gens s’étonnent qu’un scientifique puisse être croyant. Ayant conduit ma petite enquête, j’ai pu en répertorier au moins trois[1] :

  1. Les scientifiques sont des gens qui ne croient que ce qu’ils voient. Que ce qu’ils peuvent démontrer par A plus B. Ce sont donc des gens qui ne peuvent pas avoir la foi.
  2. La science explique beaucoup de choses. On n’a pas besoin de Dieu pour les expliquer.
  3. La science contredit le récit de la Genèse.

Je reviendrai sous peu sur les 2 dernières raisons. Je m’attarderai plutôt ici sur la première. Pour faire court, je vais le faire au travers de 2 anecdotes qui, à mon sens, montrent que les scientifiques sont bien plus souples que l’image que l’on peut en avoir.

Je parlerai de mariage et de Laurent Schwartz.

 

Mariage

Qu’est-ce que le mariage vient faire là-dedans ? C’est assez simple : quand j’ai épousé Isabel il y a près de 25 ans, mon intention était de me lier à elle pour la vie. Lorsque je l’ai vue venir vers moi dans l’église, je n’ai pas du tout pensé « bon, on essaye un ou deux ans, et puis on verra ce qui se passe. Après tout, rien n’est certain ». Bien au contraire, l’idée était de finir ma vie avec elle.

Pourtant, qu’est-ce qui, en ce jour de novembre 1996, me prouvait par A plus B que nous allions rester ensemble pour la vie ? Rien. Certes, un faisceau d’indices me permettait d’avoir assez d’assurance pour décider de l’épouser. Mais aucun voyageur du futur n’était venu me rendre visite depuis l’année 2050 en me certifiant « pas de problème, le futur est clean : vous finissez ensemble pour le meilleur et pour le pire. Tu peux y aller ! ». Bref, j’avais la « foi » que ça marcherait[2].

Je ne suis pas le seul scientifique marié, et j’ose espérer que tous les autres ne l’ont pas fait en se demandant si la garantie était de 1 ou 2 ans. J’en déduis qu’un grand nombre de scientifiques ont, comme moi, pris au moins une fois dans leur vie une décision très importante fondée sur une sorte de foi.

 

Laurent Schwartz

Qu’est-ce que Laurent Schwartz vient faire là-dedans ? Laurent Schwartz fut l’un des grands mathématiciens français du siècle dernier, lauréat de la Médaille Fields en 1950. Dans ses mémoires, il fait part d’une anecdote remarquable. Plutôt que de le paraphraser je préfère lui passer la plume[3] ,

Le mathématicien-mécanicien Boussinesq, grand scientifique, perdit autrefois sa femme. L’enterrement, qui avait commencé par une journée très dégagée, se termina sous une pluie battante. Tout le monde fut trempé. Il se remaria et fut veuf à nouveau. Le même phénomène météorologique se reproduisit lors des obsèques. Lorsque sa troisième épouse mourut également, les funérailles se déroulèrent sous un ciel qui resta au beau fixe, mais tous les universitaires qui y assistaient avaient emporté un parapluie.

Faisons une pause. Que faisaient donc ces gens avec un parapluie par beau fixe ? Quel rapport peut-il y avoir entre la météo et l’enterrement de la troisième épouse de ce pauvre Boussinesq ? Aucun. Pourtant, Schwartz est très clair : tous les universitaires avaient emporté un parapluie. Comme le montre la suite de la citation, certains, comme nous, s’étonnèrent de la chose[4],

Émile Borel (grand manitou des probabilités à la Sorbonne) se tourna vers Polya, mathématicien étranger qui se trouvait à ce moment-là en France, et il lui dit :

Écoutez, Polya, n’est-ce pas lamentable ? Nous sommes des universitaires, nous ne sommes pas superstitieux, je suis probabiliste, je sais pertinemment qu’il ne peut exister aucun rapport entre la pluie et l’enterrement de Mme Boussinesq. Et cependant j’ai apporté mon parapluie. – Pas du tout, répondit Polya, nous travaillons sur des faits scientifiques. Or c’est un fait scientifique avéré qu’il pleut souvent à l’enterrement de la femme de Boussinesq.

Ne nous méprenons pas. Nous sommes ici en présence de mathématiciens de premier plan. Une recherche Google vous montrera rapidement l’influence qu’ont eu Émile Borel ou Georges Polya sur les mathématiques de leur temps. Et pourtant, Borel, honnête homme tout autant que mathématicien rigoureux, se lamente de constater que tous les universitaires présents à l’enterrement ont cédé à une sorte de « superstition », que la blague finale de Ploya ne fait que réhausser.

 

Alors, les scientifiques sont-ils donc des gens qui ne croient qu’en ce qu’ils voient et peuvent prouver par A plus B ? Il semble bien que non. C’est peut-être même pour cela que ceux d’entre eux qui excellent en science, excellent. Mais ça c’est une autre histoire.

 

 


Notes

[1] Si vous en connaissez d’autres qui soient foncièrement différentes, je suis preneur.

[2] Le fait que pour le moment, ça marche, ne change rien. L’idée est que cette décision très importante ne pouvait, en 1996, se prendre 100% par la vue.

[3] Laurent Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle, Odile Jacob, 1997, p. 156.

Schwartz ajoute juste après les passages cités : « Cette histoire circula quelque temps puis tomba dans l’oubli, car la plupart de ses protagonistes avaient disparu. Polya, que je rencontrai aux États-Unis en 1960, restait probablement le seul témoin de cette affaire. J’étais curieux de savoir si mes souvenirs étaient fidèles et je priai de me le confirmer, ce qu’il fit. Je suis à présent le dernier dépositaire de cette histoire que je livre au public. »

[4] La parenthèse avec “grand manitou” n’est pas de moi. Elle est dans le texte original.

 

 

Crédit illustration : 123rf.com/Elnur 


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Antoine BRET
Antoine est physicien chercheur et enseigne à l’Université Castilla-La Mancha près de Madrid. Auteur ou co-auteur de plus de 100 articles dans des revues à comité de lecture, il est régulièrement « chercheur invité » au département d’astrophysique de l’université de Harvard. Il a également travaillé pour une église évangélique française pendant 8 ans et a été pasteur à Madrid pendant une année.

1 Commentaire

  1. Avatar
    Temaro dim 24 Jan 2021 Répondre

    Bonsoir Antoine,

    Je suis bien sûr entièrement d’accord avec ta conclusion (précision faite que  » croire que ce qu’on ne voit  » ne mène jamais tres loin) mais celle-ci n’eclaire pas vraiment la question, à mons sens.

    Je pense en effet que tu négliges le fait important suivant: la  » foi  » du scientifique, à l’instar de celle qui peut determiner certains de nos choix de vie n’aura jamais le haut indice d’irrationalité qui caractérise la foi religieuse, car cette dernière pointe par définition, sur un  » objet  » définitivement inaccessible.

    Par conséquent, on peut certes, être scientifique et croyant, comme on peut être à la fois menuisier et musicien, mais on ne peut jouer à la fois du piano et de la varlope.

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