Article 1 sur un total de 3 pour la série :

Science & Foi Au bonheur de l’esperluette


Introduction (Science & Foi) :

Michel SalamolardL’équipe Science & Foi remercie chaleureusement Michel Salamolard pour cette série de trois articles concernant les rapports Science/Foi chrétienne. « M.S. est prêtre catholique du diocèse de Sion (Suisse), diplômé de l’Institut catholique de Paris. Il a exercé des ministères variés : en paroisse, auprès d’enfants et de jeunes en difficulté et auprès d’adultes (formations aux services de l’Eglise). Le fil rouge de ses engagements est l’annonce et l’approfondissement de la foi au contact de l’expérience humaine. » (extrait de sa présentation tirée de son livre en finir avec le « péché originel? » chez Fidélité).

Les lecteurs de ce blog ont déjà pu profiter des réflexions de M.S. lors de cette discussion animée par Benoit à propos de cet ouvrage. Nous précisons qu’en tant qu’invité sur ce blog, les propos et commentaires de M.S. n’engage pas Science et Foi. Nous avons précisé « ce que nous croyons » dans cette rubrique.

 


 

Science & Foi Au bonheur de l’esperluette

 I.  Principes

Que signifie l’esperluette, le petit signe qui relie deux mots – science, foi – dans le titre de cet article et dans le nom de ce site internet ? De toute évidence, il indique une distinction nette entre les deux termes. Mais peut-être aussi un point commun ? Ce pourrait être le suivant. Science et foi sont deux modes de CONNAISSANCE, par lesquels les humains cherchent des réponses à certaines QUESTIONS, qu’ils se posent.

Un jour, en Éden…

Voici un premier sujet d’étonnement, qui fournit une clé, trop souvent inaperçue, pour pénétrer dans notre sujet. L’homme se pose des questions et manifestement il est le seul animal à le faire. S’il en est ainsi c’est parce que l’homme ne sait pas tout. De naissance, il est singulièrement dépourvu de connaissances. Contrairement aux animaux, équipés d’un instinct qui leur tient lieu de connaissance. Le chat n’a pas besoin d’apprendre à être chat. La « chatitude » est dans ses gènes.

L’homme et la femme, Adam et Ève, sont nus, dépourvus d’instinct, ils ne possèdent pas la connaissance du bien et du mal. Ils ignorent ce qui est bon ou mauvais pour eux. Il leur est interdit de cueillir cette connaissance sur quelque arbre symbolique, extérieur à eux. Pourquoi cet interdit ? Parce qu’ils sont appelés à développer deux compétences que les animaux n’ont pas. La première consiste à acquérir une certaine maîtrise sur la nature. En Genèse 2, elle se manifeste par la mission de cultiver le jardin et, surtout, par le pouvoir de nommer les animaux. Cette nomination signe l’apparition du langage comme filet jeté sur le monde, afin de le « capter ». Elle met aussi en évidence la dissemblance, sur fond de ressemblance, entre l’homme et l’animal.

La seconde compétence tient précisément à la ressemblance divine inscrite dans la relationnalité humaine, au plus haut point dans le rapport entre l’homme et la femme. « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance… Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » : valse ou tango du singulier et du pluriel, de l’un et l’autre, de l’Un qui sème quelque chose de soi dans les nombreux, appelés à s’aimer afin de parvenir à ne faire qu’un dans l’Unique.

L’humanitude n’est pas objet de savoir, mais de quête. De quête infinie – puisque la ressemblance attire l’homme vers l’Infini, dont il est d’abord l’image ébauchée.

Science ou sagesse

Grâce à Adam et Ève, nous pouvons préciser en quoi consistent les deux compétences évoquées à l’instant. La première est ce mode de connaissance que nous appelons la SCIENCE. Son objet est le réel naturel dans son immensité et sa complexité, que nous n’en finissons pas d’explorer. Ce réel, les savants l’observent et s’efforcent de le nommer, comme Adam assistant au défilé des animaux. Ils accumulent les faits, les données. Ils les interrogent sans fin. Ils jettent sur le monde infini le vaste filet des équations et des mathématiques, pour les sciences « dures », celui des modèles et des reconstitutions aussi fidèles que possible, pour les sciences « humaines ».

Connaissance objective

La science vise une connaissance objective de la réalité naturelle, par approximations toujours plus fines. Pour elle, la subjectivité est l’ennemi absolu. La science abolit en quelque sorte le sujet. Celui-ci est toujours à l’arrière-plan, caché derrière ses instruments et ses équations, aussi invisible que de l’autre côté d’un miroir sans tain.

C’est ainsi que la science permet à l’homme d’exercer une certaine maîtrise sur la nature, qui se traduit par les innombrables technologies et inventions de la science appliquée, fille de la recherche fondamentale et « désintéressée ».

Pour le savant, celui de la préhistoire comme celui des temps modernes, tout commence toujours par une question – qui est la signature de l’ignorance et de la curiosité conjuguées : qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que cela ? Cela, c’est le monde des choses, depuis les corpuscules et les ondes subatomiques jusqu’à la courbure et au mouvement de l’univers, en passant par tout le reste. Y compris l’homme lui-même – quand il est pris comme « objet » de science, en psychologie ou en sociologie.

L’objet des sciences est infini, il ne sera jamais totalement connu, sa découverte n’a pas plus de limite que l’univers lui-même. En revanche et paradoxalement (en apparence), cet univers infini est clôturé. Par son objectivité. La science ne peut connaître le réel qu’en le considérant comme un objet. Objet infini, mais objet quand même. La subjectivité échappe à la prise scientifique.

Un savant peut, comme tout homme, goûter et pratiquer la poésie, la musique ou la peinture, la philosophie. À condition de quitter momentanément sa blouse et ses lunettes de scientifique. Dans ces moments-là, naîtront en lui, au moins de temps en temps, des questions d’un autre ordre. Qui sommes-nous ? Notre vie a-t-elle un sens ? Pourquoi la souffrance et la mort ? Pour quoi l’amour ? Qu’est-ce que le bonheur ? Quel est l’origine ou la cause de tout ce qui existe ? Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Ces questions appellent l’autre mode de connaissance, celui de la SAGESSE. Pourquoi sagesse et non foi ? Avant tout pour n’exclure personne. La foi est certes une forme éminente de sagesse, mais elle s’enracine dans un espace plus large, commun à tous.

Connaissance subjective

La sagesse vise une connaissance subjective de la réalité. Ici, le mot « subjectif » n’a pas le sens faible de vague croyance, d’opinion, d’imagination, de rêve ou de lubie. Il est pris, au contraire, dans un sens fort. La connaissance subjective est centrée sur le sujet lui-même en rapport avec tout le réel, visible ou invisible. Cette connaissance implique un je situé face à un tu. C’est le sujet en son manque et en son désir d’amour – à recevoir, à donner. C’est le sujet en son manque et en son désir de joie, de bonheur, de plénitude. C’est le sujet en son manque et en son désir de vie totale, épanouie, immortelle.

Née et développée dans le réseau infini des relations entre sujets, la connaissance subjective ne se replie pas sur la singularité individuelle, mais vise l’universel. Dans ce qu’il y a de plus vrai au fond de la singularité de chacun, elle veut trouver ce qui est commun à tous. Cela se partage précisément par l’amour, sous toutes ses formes authentiques.

Comme la science, la sagesse repose sur l’observation, ou plutôt la contemplation, du monde invisible, intérieur, que chacun porte en soi, qu’il devine chez les autres, qu’il partage avec ceux et celles qu’il aime et s’efforce de comprendre. La sagesse jaillit de la méditation, qui peut devenir prière, d’un regard contemplatif sur le monde et sur toute chose, non pour les analyser, mais pour en découvrir les significations de vie ou de mort, de peine ou de joie, d’appel et d’orientation.

Comme la science, la sagesse fructifie aussi en retombées concrètes, en applications vitales : c’est tout le domaine complexe et dynamique des valeurs et de l’éthique, de l’art de vivre ensemble, de réussir sa vie en tant que personne humaine. L’espace exploré en permanence par la sagesse est, comme celui de la science, infini, sans bord. On n’en aura jamais fait le tour.

Voilà donc la personne humaine face à deux univers infinis, mais qui se situent à des plans différents. Chacun avec ses démarches, ses méthodes, ses règles, ses critères de vérification propres. Ce qui vaut dans l’un ne vaut pas dans l’autre. Dans le monde de la science, l’objet prend toute la place. Dans le monde de la sagesse, le sujet est au centre, avec ses relations à d’autres sujets. Les objets étudiés par la science deviennent alors des signes, qui renvoient à autre chose qu’eux-mêmes.

Qu’est-ce qui caractérise la FOI en tant que forme particulière et éminente de la sagesse ? C’est sans doute la relation consciente et libre avec un sujet divin. En ce qui concerne la foi chrétienne, elle-même enracinée dans la foi juive, sa marque, à mon avis unique, est l’accueil d’une révélation par laquelle le sujet divin : (1) s’est fait connaître ; (2) au sein d’une histoire ; (3) créatrice d’une communauté d’alliance ; (4) potentiellement aussi vaste que l’humanité.

Science et sagesse

Ce qui précède laisse entendre qu’il vaut mieux ne pas mélanger les genres, celui de la science et celui de la sagesse. En revanche, il est non seulement normal, mais utile de les articuler. C’est le sens conjonctif de l’esperluette. Le Psaume 8 illustre cette articulation sans confusion. En voici quelques extraits :

O Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom, par tout l’univers.

À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,

La lune et les étoiles que tu fixas,

QU’EST-CE QUE L’HOMME pour que tu penses à lui ?

Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu.

Tu mets toute chose à ses pieds :

Les troupeaux et même les bêtes sauvages…

En romain, le langage de la science qui observe et nomme (et pour cela met à distance) : l’univers, le ciel, la lune et les étoiles. En italique, des affirmations de la foi. Comment le psalmiste passe-t-il de l’un à l’autre ? Par un saut, d’un mode de connaissance à un autre. Il prend son élan sur le tremplin de l’univers qui lui fait signe et renvoie à autre chose que lui-même, au Dieu créateur. (Paul reprendra ce thème en Romains 1, 19-20.) Cette foi s’exprime spontanément sous forme de dialogue : le « je » humain parle au « tu » divin, lequel s’est d’abord manifesté à l’homme, sans paroles (cf. Psaume 19, 2-5), à travers ses œuvres.

Au centre, la question essentielle et décisive : Qu’est-ce que l’être humain ? Elle ne surgit pas de la seule contemplation de l’univers, mais de l’expérience humaine elle-même. L’homme a conscience d’occuper dans l’univers une place à nulle autre pareille. Il connaît sa capacité d’exercer une maîtrise sur une nature pourtant plus grande et apparemment plus forte que lui. Tout se trouve en quelque sorte à ses pieds, notamment les animaux qu’il parvient à domestiquer et même les bêtes sauvages – ajoutons les virus ! –, dont il sait se protéger.

Représentons-nous l’auteur de ce psaume. C’est sans doute un cultivateur-éleveur. Dans ses activités ordinaires, il met en œuvre toutes les ressources de la science et des techniques de son époque. Il s’efforce sans doute de les perfectionner. Le soir venu, un soir de sabbat peut-être, il cesse de travailler et se met à contempler cet univers qui l’entoure. Un nouveau regard s’éveille en lui, d’où naît son dialogue avec son Dieu.

Ajoutons encore un autre point commun entre science et sagesse. Ces deux types de connaissances se développent à travers deux expériences successives, qui se nourrissent l’une l’autre. La première est une INTUITION. Avant d’établir sa théorie de la relativité, Einstein en a eu comme une perception intuitive, venue on ne sait comment. Avant de demander le baptême et de s’y préparer, un adulte d’aujourd’hui est touché en son cœur par une approche du mystère divin.

La seconde expérience est celle de la RAISON, de la logique, qui vérifie, explique, approfondit, thématise. Les deux, intuition et raison, en science comme en sagesse, cherchent à répondre à une question pivot, autour de laquelle toutes les autres s’organisent. Pour la science, c’est QU’EST-CE QUE CELA (le monde en tant qu’objet) ? Pour la sagesse, c’est QU’EST-CE QUE L’HOMME (la personne en tant que sujet) ?

Que pouvons-nous conclure pratiquement de ces réflexions ? Le deuxième volet du présent article essayera de répondre à cette question.

 

 

Michel Salamolard


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