La « création évolutive » et le cours de Religion protestante dans les écoles secondaires de Belgique

 

Comme annoncé précédemment, en ce début mai 2014, j’ai eu l’occasion de participer, en tant que « formateur », à deux journées pédagogiques destinées aux professeurs de Religion protestante de l’enseignement secondaire. Je mets le mot « formateur » entre guillemets, puisque face de mes anciens collègues, j’ai, préféré présenter ma prestation comme le témoignage d’un cheminement personnel, et non comme un cours ex-cathedra. (Pour mémoire, en Belgique, des cours philosophiques sont organisés dans l’Enseignement officiel, depuis la première primaire jusqu’au bac, à raison de deux heures par semaine. Les élèves ont le choix entre les religions catholique, protestante, orthodoxe, juive, musulmane et la morale laïque.) Suite à la parution de mon livre « Le faux, problème de l’évolution« , sous-titré « Pour une réconciliation de la science et de la Bible à propos de l’évolution », et bien que pensionné de l’Enseignement, j’ai été « réactivé » par Xavier Ravet, mon ancien inspecteur, pour présenter notre approche de la « création évolutive ».

Chaque session regroupait une trentaine de professeurs différents, mais se déroulait de la même façon : un collègue en matinée, et moi l’après-midi. En l’occurrence, Bernard Locoge est professeur, mais aussi chargé de la catéchèse en l’église du Musée à Bruxelles… Accessoirement il est aussi homme de théâtre, et c’est en tant que tel qu’il dirigeait un atelier théâtre destiné à initier une approche du thème biblique de la création avec les élèves de nos cours. Les professeurs présents furent donc engagés comme acteurs pour jouer sa dernière pièce : « La dernière folie de Dieu ». En quelques mots : c’est l’histoire de Dieu qui au soir du sixième jour de la création rassemble tous ses anges dans le ciel pour leur faire part de sa dernière idée : créer un être libre qui pourrait le tutoyer, l’homme ! Tous les anges s’empressent de mettre Dieu en garde contre les dangers que représente une telle innovation, sauf le diable, bien sûr, qui entrevoit le potentiel d’un « maillon faible » qui lui permettrait d’utiliser cette « mauvaise » bonne idée pour saboter l’œuvre du Créateur… Cette pièce est joliment tournée, pleine d’humour, d’allusions bibliques diverses, et surtout de sujets de réflexion : une excellente introduction pour ma propre intervention !

Car pour ma part, je marchais sur des œufs. Il faut savoir que dans le Protestantisme belge, les évangéliques sont plus nombreux que les réformés et les libéraux. La tendance fondamentaliste – et donc « créationniste » – est donc également majoritaire au sein du corps professoral chargé de ce cours. Dit autrement : accepter l’évolution c’est prendre automatiquement le risque d’être assimilé à l’un de ces affreux libéraux… Vous savez bien : ces gens qui se disent chrétiens et qui ne croient pas en la Bible !

Bref ! Me voici donc amené à présenter le danger d’opposer un fait avéré – l’évolution – à une « croyance » : l’inspiration divine de la Bible. Car alors, nos étudiants, comme toutes les personnes de bon sens d’ailleurs, auront tôt fait d’opter pour la science « contre » la Bible ! D’où la nécessité de « bien lire » la Bible pour ne pas trahir l’intention de Dieu : ce qui s’avère être le cas quand on lit de façon historique ou littérale, des textes qui se veulent manifestement symboliques ou allégoriques.

C’était pour moi l’occasion de dire que mes propos n’impliquaient aucune condescendance à l’égard des convictions de qui que ce soit, étant moi-même passé par tous les stades : le créationnisme « terre jeune », le concordisme, le dessein intelligent… Pour finalement opter pour la « création évolutive », du fait qu’elle est la seule approche à distinguer radicalement ce qui relève de la science : le « quand » et le « comment » de nos origines, et ce qui relève de la foi : le « qui », le « pour qui » et le « pourquoi » de notre présence en ce monde.

En fait, toutes les options fondamentalistes – même le dessein intelligent, qui est une forme déguisée de créationnisme – font appel à un Dieu « bouche-trou » pour expliquer les carences de la science. Mais pour les croyants, une telle démarche est suicidaire – c’est « scier la branche sur laquelle on est assis ! » – car le jour où la science trouve enfin l’explication qui lui faisait défaut, elle démontre que tous ces soi-disant mystères sont tout simplement de vraies difficultés, certes, mais en attente d’une explication rationnelle.

J’ai également insisté sur le fait que reconnaître la portée symbolique des trois premiers chapitres de la Genèse ne remet absolument pas en cause l’inspiration de ces textes, pas plus que leur inerrance. Si Dieu n’intervient pas au niveau des différentes étapes de l’évolution, il n’en demeure pas moins l’incomparable et irremplaçable « concepteur ». D’autre part, si Adam symbolise bien l’humanité (l’hébreu « ah-adam » signifiant « l’homme » au sens générique du terme), c’est précisément parce que « tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ; et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est dans le Christ–Jésus. » (Romains 3:23-24) D’ailleurs, lorsqu’au niveau de l’évangélisation, on aborde la Genèse de cette façon, chacun se trouve directement confronté à ses propres responsabilités et n’a plus l’occasion de les contourner en ergotant sur l’invraisemblance associée à une lecture littérale de la création.

Lors du débat qui a suivi, j’ai été favorablement impressionné par les réactions des participants qui n’ont pas vraiment remis mes propos en question, mais ce sont plutôt interrogés sur la façon de faire passer le message auprès de leurs élèves : la plupart des jeunes vraiment concernés par la foi sont aussi très liés par un sentiment de loyauté à l’égard de la lecture traditionnaliste de leurs parents ou de leurs pasteurs. De plus, une prise de position trop radicale du professeur peut entraîner la décision des parents de retirer leur enfant du cours de Religion protestante. C’était donc l’occasion de rappeler que le professeur de religion n’est pas là pour catéchiser les élèves qui lui sont confiés, et donc qu’il n’a pas à leur dire ce qu’ils doivent croire ou ne pas croire. Son rôle consiste à amener les élèves à plus de maturité dans une foi qui demeure personnelle, à travers une démarche qui les encourage à s’interroger sur la pertinence de ce qu’ils croient ou refusent de croire. Autrement dit, conduire à des croyants qui savent « pourquoi ils croient ce qu’ils croient », mais sans préjuger du contenu de ce qu’ils croient.

En résumé, ces deux journées m’ont paru particulièrement positives pour progresser dans une réflexion qui concerne un sujet particulièrement sensible aujourd’hui, mais qui deviendra sans doute complètement obsolète dans une trentaine d’années. Personnellement, j’ai même la conviction qu’en 2050, tous les évangéliques seront évolutionnistes, à l’exception peut-être, de l’une ou l’autre secte marginale.

Roger Lefèbvre, pasteur

Ex-prof’ de Religion protestante