Comment être libre ?

Date : ven 01 Fév 2019 Catégorie
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La question du libre arbitre nous importe à tous, croyants ou non. D’abord, parce que la responsabilité morale semble en dépendre : pourquoi m’accuser d’avoir volé un gâteau si je ne pouvais pas faire autrement ? De façon générale, l’idée que nos actions ne seraient, pour ainsi dire, pas vraiment les nôtres, mais les produits de processus physiques, chimiques et biologiques déjà en cours avant notre existence, a quelque chose de profondément dérangeant.

Le problème est d’autant plus difficile que la notion même du libre arbitre est fortement contestée. On a bien un concept intuitif de la ‘liberté’ d’action. Mais il suffit d’y réfléchir un peu pour voir qu’un tel concept est loin d’être précis. Si l’on veut répondre à la question du libre arbitre, encore faut-il savoir de quoi on parle.

Je propose d’aborder ce dernier sujet, bien que de façon indirecte. Je m’intéresserai principalement aux conditions nécessaires à l’existence du libre arbitre. A quelle sorte de monde, le nôtre doit-il appartenir pour pouvoir abriter des êtres réellement libres ? Je pense que c’est en répondant à cette question que nous pouvons nous faire une meilleure idée de ce qu’est au juste cette liberté tant convoitée.

 

 

1. Le libre arbitre dans un monde déterministe ?

Le déterminisme est la thèse selon laquelle l’état du monde à un moment futur donné est déjà fixé ou déterminé par l’état du monde à un moment précédent. Plus précisément, n’importe quel événement – y compris n’importe quelle prise de décision humaine – est le produit nécessaire d’événements et conditions précédant son déroulement. Ces derniers peuvent être, par exemple, des désirs et desseins divins, dans ce cas on aurait affaire à un déterminisme théologique. S’il s’agit au contraire de faits naturels, telles que les conditions initiales de l’univers, on parle de déterminisme naturel, voire physique.

A première vue, on voit mal comment des êtres réellement ‘libres’ peuvent exister dans un monde où règne le déterminisme. En effet, il semble que, afin d’être vraiment libre, une décision doit être sous le contrôle de celui qui la prend. Mais une décision déterminée par des causes antérieures, qu’elles soient naturelles ou divines, parait tout bonnement incontrôlable.

Cependant, certains philosophes, souvent influencés par David Hume, ont proposé une solution ingénieuse à ce problème : être libre, disent-ils, c’est faire ce que l’on désire. Or, nous sommes évidemment capables de faire ce que nous voulons, déterminisme ou non. Si ma décision correspond à mes désirs, que celle-ci soit ou non fixée par des causes précédant mon existence, je fais ce que je désire. Je suis donc ‘libre’, et ma liberté est parfaitement compatible avec le déterminisme le plus strict. C’est ce qu’on appelle le compatibilisme en métaphysique.

Aux yeux de certains, la solution compatibiliste exemplifie à merveille la méthode analytique, qui consiste à clarifier nos concepts afin de dissoudre les grands paradoxes de la philosophie. D’autres, moins convaincus, crient à l’arnaque. Pour eux, le compatibilisme rejette le problème du libre arbitre en redéfinissant ce dernier, au lieu de le résoudre. Ils justifient leur mécontentement par le biais de ce qu’on appelle une ‘réduction à l’absurde’ (reductio ad absurdum). Imaginons que mes décisions soient contrôlées par des chercheurs du CNRS, qui ont placé une puce dans mon cerveau sans que je le sache. Pour cacher leurs manigances, les chercheurs font en sorte de m’inculquer des désirs qui correspondent aux décisions qu’ils prennent pour moi. Par exemple, s’ils me font décider d’aller chercher une bière, ils ‘injectent’ le désir de boire une bière dans mon esprit. Suis-je libre ? La réponse semble évidente : je ne dispose d’aucun contrôle sur mes actions, et donc d’aucune réelle liberté. Pourtant, la définition compatibiliste du libre arbitre implique que, bien au contraire, je suis libre puisque je fais ce qu’il me plait.
C’est ce genre d’absurdité qui me conduit à sympathiser avec Kant, qui traite le compatibilisme de ‘misérable subterfuge’. Être libre au sens métaphysique du terme requiert bien plus que la capacité de ‘faire ce que l’on désire’.

 

 

2. Un indéterminisme insuffisant

Admettons donc que l’absence de déterminisme soit nécessaire à l’existence du libre arbitre. Evidemment, la simple négation du déterminisme total ne suffit pas pour autant. On peut concevoir un monde où certains processus subatomiques sont dirigés par des lois fondamentalement indéterministes, comme l’affirme l’interprétation dominante de la mécanique quantique, mais dans lequel les décisions humaines, elles, sont totalement déterminées par des processus neurochimiques, auquel cas nous ne sommes bien sûr pas libres. Précisons donc que l’indéterminisme doit s’appliquer aux prises de décisions humaines. Supposons que nos prises de décisions ne sont pas déterminées par des causes antérieures. Pouvons-nous maintenant dire que nous serions vraiment libres si une telle supposition était juste ?

 

Eh bien non. Revenons brièvement au monde subatomique. Les physiciens nous disent que le comportement des particules qui s’y trouvent n’est pas déterminé par des causes antérieures. Si, comme Stern et Gerlach, l’on fait passer des électrons dans un champ magnétique, ceci ne détermine pas leur destination finale après avoir traversé le champ (voir l’article d’Antoine Bret pour plus de détail à ce sujet). Mais il serait bien déraisonnable d’en conclure que les électrons sont eux-mêmes doués de libre arbitre ! L’électron, pas plus que le chercheur qui lui fait traverser le champ, ne dispose d’aucun contrôle sur son mouvement. Il ne ‘choisit’ pas d’atterrir à un endroit ou un autre.

On dira, en fonction de comment on analyse le concept de la ‘causation’, que le lancement de l’électron cause mais ne détermine pas sa destination finale, ou alors que rien ne cause cette dernière. Quoiqu’il en soit, l’électron n’est pas libre, même si son mouvement n’est pas déterminé par des causes antérieures.

L’indéterminisme n’est donc pas une condition suffisante du libre arbitre, même s’il est une condition nécessaire. Que nos prises de décisions ne soient pas déterminées par des causes antérieures ne garantit pas leur liberté.

 

 

3. Être la ‘cause première’ de ses choix

Mais alors, quel est l’ingrédient manquant, sans lequel nous ne pouvons être réellement libres ?  Distinguons d’abord deux notions complémentaires, fondamentales en métaphysique : potentialité et actualité. Chaque chose dispose de nombreuses potentialités, ou ‘pouvoirs’. Un cachet de paracétamol dispose d’une potentialité sédative, puisque qu’elle est capable de soulager mon mal de tête. Afin d’actualiser cette potentialité, certaines causes sont requises – il faut par exemple que j’avale le cachet. Idem pour l’électron, qui doit être lancé à travers un champ magnétique pour actualiser certaines de ses potentialités de mouvement.

Cependant, pour beaucoup de philosophes, historiques et contemporains, l’esprit humain bénéficie d’une capacité toute particulière : il est capable de déclencher l’actualisation de ses propres potentialités, sans avoir besoin d’une cause extérieure, par un acte de volonté. Je dispose de la potentialité de me lever pour aller chercher une bière. Je peux actualiser cette potentialité en choisissant de me lever et de me diriger vers le frigo. Mais quelle est la cause du fait que je choisisse de faire ceci ? Justement, il n’y en a aucune – ou, s’il y en a une, c’est moi. Je suis, pour ainsi dire, la ‘cause première’ de mes choix.

 

Cette théorie du libre arbitre, que les philosophes anglo-saxons nomment agent causation (‘causation par l’agent’) est actuellement défendue, entre autres, par Timothy O’Connor et E.J. Lowe.

On comprend maintenant pourquoi l’électron, dans l’exemple précédant, n’est pas libre. Il n’est pas lui-même la cause de sa trajectoire, puisque celle-ci n’est soit pas causée du tout, soit causée (bien que non déterminée) par le lancement de l’électron. En revanche, l’esprit humain, s’il est tel qu’il vient d’être décrit, est libre, puisque ses choix sont (du moins parfois) sous son contrôle.

On comprend mieux également d’où vient le problème posé au départ, concernant le déterminisme. On pourrait croire que le déterminisme exclut le libre arbitre, puisque dans ce cas, nos prises de décisions sont nécessaires. Or, l’insuffisance de l’indéterminisme montre que ce diagnostic est erroné. L’ennui provient du fait que, selon le déterminisme – et selon certaines formes d’indéterminisme – nos prises de décisions ont des causes autres que nous-mêmes.

Je suis donc convaincu qu’afin de disposer d’un réel libre arbitre, nous devons être capables d’être les ‘causes premières’ de nos choix.

 

 

4. Libre arbitre, naturalisme et Dieu

J’ai commencé cet article en posant la question suivante : A quelle sorte de monde le nôtre doit-il appartenir pour pouvoir abriter des êtres réellement libres ?

Nous avons vu qu’un tel monde doit contenir des êtres pour le moins mystérieux. En effet, les choses ‘ordinaires’ qui peuplent la nature participent à de longues et complexes chaines de causes à effets, leur comportement causant et étant causé par le comportement d’autres membres du système. Mais ce monde comprendrait également des créatures tout à fait différentes, capables de démarrer de nouvelles chaines de causes à effets en exerçant une capacité tout particulière – celle de la volonté libre. Cela implique une forme de dualisme, d’après lequel les esprits humains (et – pourquoi pas ? – certains esprits animaux) appartiennent à une catégorie fondamentalement différente de celle des choses ‘non-volitionelles’, c.à.d. sans volonté.

Si tel est le prix du libre arbitre, nous ne serons pas tous prêts à le payer. La philosophie dite naturaliste cherche à réduire, d’une façon ou d’une autre, le chimique au physique, le biologique au chimique, le psychologique au biologique, et ainsi de suite. Il me semble donc que ceux qui souscrivent au naturalisme doivent rejeter toute théorie impliquant l’irréductibilité de l’esprit. Or, on voit difficilement comment réduire un acte de volonté libre à un processus biologique, même s’il est possible que la capacité d’agir librement soit un produit de l’évolution.

En ce qui concerne la philosophie théiste, c’est une toute autre histoire. Le théiste, par définition, postule l’existence d’une ‘cause première’ de l’univers, toute puissante et totalement libre. S’il existe un tel être, l’existence de ‘petites’ causes premières parait beaucoup moins surprenante, surtout si l’on accepte que l’homme est en quelque sorte fait ‘à l’image de Dieu’, comme le dit la Genèse. Le lien entre le théisme et le libre arbitre a été reconnu par certains défenseurs de ce dernier, notamment Roderick Chisholm :

 

Si nous sommes responsables (…) nous avons un privilège que certains n’attribueraient qu’à Dieu : chacun d’entre nous, lorsqu’il agit, est une cause première [prime mover unmoved]. En agissant tel que nous le faisons, nous causons le déroulement de certains événements, et rien – ni personne – ne nous fait causer ces événements.

Roderick Chisholm1

 

 

Ironiquement, cette thèse nous conduit à un retournement de situation. Certains, notamment Sartre, accusent le théisme d’enlever à l’homme sa capacité de choisir librement, et donc sa responsabilité morale. On nous dit qu’un Dieu omnipotent ne peut qu’interférer avec notre liberté de choix (Dieu tout-puissant, incapable de se retenir d’interférer ? Mais passons…). Pourtant, si ce que nous venons de dire est juste, l’existence d’un réel libre arbitre est bien plus plausible sous l’hypothèse du théisme que celle, par exemple, du naturalisme. C’est donc plutôt aux naturalistes et aux scientistes qu’il faut demander, « comment pouvez-vous être libres ? »

 


Notes

[1]Chisholm, R. (1964). Human freedom and the self. [Lawrence]: [Dept. of Philosophy, University of Kansas].

 

 


 

A propos de l’auteur

  Christophe de Ray s’est tourné vers la philosophie après avoir fait des études de biologie. Il poursuit actuellement (2019) un doctorat de philosophie au King’s College London. Son sujet de thèse concerne le débat entre réalistes et instrumentalistes en philosophie des sciences, qui porte sur le statut de nos meilleures théories scientifiques : sont-elles vraies, ou simplement utiles ? Christophe s’intéresse également à la métaphysique et à la philosophie de la religion.
Il est très heureux de pouvoir participer aux discussions cruciales ayant lieu sur ce site.

Il partage parfois ses réflexions sur son blog, https://chrisderay.wixsite.com/mysite

 

 

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