Réflexions à propos de l’article de George Murphy: Human Evolution in Theological Context (1/2)

Posté par Bruno Synnott


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Augustin

Augustin

 

Adam dans une perspective évolutionniste

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article « Human Evolution in Theological Context » de George L. Murphy dont le texte est disponible ICI. L’auteur réfléchit sur l’origine de l’humanité en prenant en considération à la fois la Bible et la science. Comme son titre l’indique, il veut penser l’évolution humaine dans un contexte théologique. L’article aborde trois grands points. Premièrement le problème de la théorie de l’évolution pour l’interprétation traditionnelle de la Genèse qui, à la suite d’Augustin, interprète généralement Genèse 1-3 en son sens littéral. Deuxièmement, l’auteur s’interroge sur le rapport entre le péché et la mort physique; comment les deux peuvent-ils être inter reliés ensemble comme en Rom 5.12 ? Finalement, l’auteur esquisse une interprétation originale de l’œuvre expiatoire de Christ comme réorientation de la trajectoire de la création (« fiducial influence1 »).

Il y a beaucoup de bonnes choses dans l’article de Murphy; elles seront soulignés dans la première partie de cet article. Par exemple, Murphy reconnaît la valeur du modèle anthropologique d’Irénée de Lyon (130-202). Selon lui, ce modèle s’accorderait mieux que le modèle latin (Augustin) pour penser l’humanité naissante dans une perspective évolutionniste. Toutefois, Murphy s’écarte rapidement de ce modèle et retombe aussitôt dans la perspective augustinienne très pessimiste de la condition humaine, incapable, dit-il, de coopérer2 avec la grâce divine. Je me demanderai comment Murphy peut-il passer d’une anthropologie à l’autre, et comment gère-t-il les difficultés que cela soulève ?

Dans la dernière partie de l’article, je tenterai de montrer qu’il est possible et probablement préférable (j’aimerais entendre votre point de vue là-dessus) de demeurer conséquent avec l’anthropologie d’Irénée pour penser les conséquences de la chute originelle. Dans cette perspective, Adam, qui était « en régime de création » n’a pas vu son « image » affectée par la chute, mais sa « ressemblance »; l’humanité, créé à l’image de Dieu, n’est pas devenue ontologiquement mauvaise ni avant la chute ni après la chute. Ainsi, dans la perspective d’Irénée, le péché n’aurait pas affecté l’essence de  l’homme, mais seulement son existence, sa trajectoire. Le péché aurait détourné l’homme de sa vocation originelle, qui trouve son image et sa ressemblance parfaite en Jésus-Christ.

Partie 1

Au début de son article, et de façon fort intéressante, Murphy situe dans la perspective de la théologie de la croix la relation entre la foi chrétienne et la connaissance scientifique. C’est par la croix, dit-il, que Dieu se fait connaître. Le Christ crucifié et ressuscité est une façon de dévoiler son identité profonde, et pas seulement un remède pour solutionner le problème du péché.

Cette Révélation à la croix est « paradoxale » dit-il. En effet, à la croix Dieu se fait discret; il se cache en se révélant comme crucifié. Murphy y discerne là un indice pour comprendre le modus operandi de Dieu dans le monde. De même que Dieu s’autolimite en Christ (la kénose), ainsi son travail dans le monde se fait-il à l’intérieur des capacités de sa création, du mécanisme de l’évolution. La même observation peut être faite pour les Écritures : celles-ci contiennent des affirmations historiques et scientifiques qui ont pu s’avérer incorrectes avec la venue des sciences modernes. Mais les « erreurs » scientifiques reflètent seulement la compréhension des auteurs inspirés à leur époque. Elles témoignent de l’humanité des Écritures, qui « accommodent » les vérités inerrantes de la pensée de Dieu dans celle de ses auteurs humains et de ses premiers auditeurs. Le principe d’accommodation, exposé premièrement par Calvin, ne change en rien l’autorité de la Bible en matière de normes et de doctrines.

Murphy reconnaît que la science pose un défi à l’interprétation traditionnelle de la Genèse au sens littéral. Par exemple, il est devenu impossible de comprendre, comme dans la perspective latine, qu’Adam et Ève furent créés dans un état de justice originelle et dans un état de perfection morale. Ou encore, d’un point de vue scientifique, qu’ils fussent « le » premier couple à l’origine de « toute » l’humanité. Et finalement, il reconnaît que la chute primordiale n’a pas pu se dérouler telle que le rapporte littéralement le texte.

Par rapport à Paul, l’auteur dit que d’un point de vue scientifique Paul se trompe3 « was wrong » en pensant 1- qu’Adam était le premier humain sur terre et que 2- par son péché la mort est entré dans le monde. Il dit avec raison que cela va à l’encontre des évidences fossiles qui montrent que la mort des animaux et des pré-humains existe depuis le début de la création. Il dit aussi que cela va à l’encontre des évidences génétiques montrant que l’humanité ne découle pas d’un seul couple primitif (monogénisme), mais d’un polygénisme.

La vérité que Paul communique se trouve, pour lui, sur le plan théologique : tous les hommes meurent « en Adam » (1 Co 15.22). Il voit Adam comme le représentant des premiers hominidés4, avec qui Dieu était en communication, même si on ne doit pas chercher selon lui à les identifier avec des personnes historiques.

C’est pour cela que Murphy admet que l’anthropologie d’Irénée est davantage compatible avec l’idée de l’évolution5. Rappelons brièvement qu’Irénée de Lyon (130-202) fut très près de la tradition des apôtres. Il fut le disciple de Polycarpe qui fut lui-même le disciple de l’apôtre Jean. Irénée est particulièrement attachée à transmettre le dépôt apostolique. Bien avant Augustin, celui que l’on surnomme le premier grand théologien d’occident ne croyait pas qu’Adam et Ève furent créés parfaits. Pour lui, seul Dieu est parfait en lui-même. Ce qui est créé est nécessairement devenir et imperfection6. L’humanité fut plutôt créée à l’état d’enfance, immature en quelque sorte, appelés à progresser dans les vertus7. Deux éléments de la théologie d’Irénée intéressent théologiens et scientifiques aujourd’hui : une liberté qui se développe dans le temps. Irénée voit l’humanité comme devant coopérer avec Dieu vers son développement à la ressemblance de Christ.

Adam n’était pas détenteurs d’une intelligence ou d’une moralité parfaitement éclairée. Celle-ci est venue avec Jésus-Christ. Il est le « prototype » de celui qui devait venir; il est créé « pour Jésus » qui est l’image parfaite de Dieu (Hé 1.3; Col 1.15) celui en qui « Dieu a voulu faire habiter toute plénitude » (v.19). La nature d’Adam avant la « chute » n’était pas semblable à celle du Fils de Dieu incarné. Créé à l’état d’enfance, Adam devait acquérir les vertus qui sont en Jésus (2 Pierre 1.3ss). Dans cette perspective, il n’y a pas de « chute » dans le sens augustinien, dans le sens d’une corruption de nature et d’une rupture de l’humanité avec Dieu. Le péché dévie l’homme de sa trajectoire. Comme un marcheur qui s’égare en forêt.

C’est ainsi que le « péché originel » des premiers hominidés créés à l’image de Dieu n’a pas radicalement transformé l’essence humaine. Le marcheur égaré a toujours des yeux et des jambes, mais il perd ses points de repère. Le péché ancestral a certes entraîné le genre humain dans le péché et les a chargé de culpabilité. Mais le péché originel n’a pas entraîné la perte d’une nature spirituelle, ni la grâce de Dieu pour le genre humain (Rom 5.25). La raison est simple : Adam fut premièrement créé « âme vivante » (Ge 2.7). Sa nature n’était pas originellement parfaite et spirituelle, mais naturelle et mortelle (1 Co 15.42-47). Comme le dit Saint-Paul : « L’Écriture ne déclare–t–elle pas : Le premier homme, Adam, devint une âme vivante, douée de la vie naturelle ? Le dernier Adam est devenu un être spirituel qui communique la vie. Mais ce qui vient en premier lieu, ce n’est pas ce qui appartient au règne de l’Esprit, c’est ce qui appartient à l’ordre naturel ; ce qui appartient au règne de l’Esprit ne vient qu’ensuite. Le premier homme, formé de la poussière du sol, appartient à la terre. Le « second homme » appartient au ciel.» (1 Co 15.45-47)

Ainsi Adam fut créé d’abord dans la condition d’ « âme vivante » avec un corps mortel et non pas comme « être spirituel » avec l’immortalité. L’immortalité et l’incorruptibilité, dit Paul, viennent seulement après la résurrection des morts. Adam ne fut pas créé à l’origine en état de perfection, mais avec la possibilité de s’unir à Dieu, et d’être transformé de plus en plus à son image et à sa ressemblance. Le péché originel a affecté l’existence d’Adam, c’est-à-dire sa ressemblance, sa trajectoire, sa vocation. Mais le péché n’a pas affecté son essence, sa nature humaine, son image, qui correspond à son aptitude à pouvoir être en relation avec Dieu, ainsi que son rôle d’ambassadeur pour Dieu dans le monde. Nous allons revenir et mieux définir « l’image de Dieu » dans la prochaine section, et mais aussi la question de la grâce qui a couvert le péché d’Adam.

Mais bref, pour Irénée de Lyon, la grâce était présente avant et après le péché originel. La grâce divine a toujours soutenue et interpellée « l’homme naturel » vers sa transformation spirituelle à l’image et la ressemblance de Christ.

Partie 2

Nous allons maintenant comprendre comment Murphy quitte la perspective d’Irénée pour retourner dans ses pantoufles augustinienne. Murphy confesse bien sûr l’universalité du péché : tous les hommes, y compris les premiers humains, sont pécheurs et séparés de la gloire de Dieu (Rom 3.23). Il affirme avec raison que le péché n’était pas nécessaire, autrement il aurait été essentiel à la nature de l’homme, mais qu’il était toutefois « inévitable ».

Pourquoi et comment le péché était-il inévitable ? Murphy dit que la génétique (« genes ») et la culture humaine (« inculturation ») hérités de l’évolution historique rendaient « inévitable » le péché des premiers humains. C’était pratiquement impossible de ne pas tomber pas dans la tentation de suivre leur héritage animal. En ses propres termes il affirme : «Sur le plan biologique, nous avons une tendance égoïste qui résulte de la sélection naturelle. En outre, nous sommes nés et nourris en tant que membres d’un peuple éloignée de Dieu. Nous respirons une atmosphère toxique et idolâtre dès notre premier souffle » (p.4). Aussi, «Augustin avait tort à propos de Adam et Ève, mais il avait raison sur la gravité de notre état de péché et notre incapacité à faire confiance à Dieu par nous-mêmes. Cette séparation d’avec Dieu, la source de notre vie, est, comme Éphésiens 2:1-2 et Colossiens 2:13 le dit, une condition semblable à la mort à partir de laquelle nous ne pouvons échapper par nous-mêmes. Nous ne le voulons même pas. Dans cette condition, les gens sont, comme la théologie Réformée a insisté, incapables de coopérer avec Dieu dans la conversion: Les morts ne coopèrent pas. »8

Comme vous l’avez remarqué, la position de Murphy s’écarte de la position d’Augustin sur la perfection originelle d’Adam, mais il s’y aligne de nouveau quant à la condition de dépravation totale de la nature humaine. N’a-t-il juste pas remplacé l’événement de la chute historique d’Adam et Ève par les « gènes »9 et la « culture » viciée ? Si l’auteur ne va pas jusqu’à naturaliser le péché, il semble à mon avis s’en approcher dangereusement. C’est une quasi forme de naturalisation du péché qu’il fait en rendant les gènes responsables des comportements égoïstes, et donc pécheurs de l’homme. La seule nouveauté que je vois, c’est qu’au lieu d’une chute historique, c’est l’effet résiduel de l’évolution qui rend l’homme non seulement captif du péché (ce que je reconnais), mais dans un état d’opposition intrinsèque à Dieu, corrompu et incapable de répondre positivement à la grâce divine.

Cela soulève beaucoup de questions.

Si Murphy semble vouloir demeurer dans le sillon d’Augustin, pour qui toute l’humanité devient une masse damnée croulant sous la concupiscence et la culpabilité, sa position me semble moins solide. Augustin lui-même pourrait arguer ceci : En quoi ta position donne une vraie chance à l’humanité de suivre Dieu (comme moi, en créant Adam parfait) ? Ou encore : cela ne remet-il pas en question le caractère « très bon » de l’humanité créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (comme je la vois dans la perfection morale) ou comme Luther la voyait dans la justice originelle10 ?

Poursuivons;  si Dieu invite l’humanité à lui obéir, mais que celle-ci, par nature, est fortement inclinée à suivre ses propres instincts animals, pourquoi Dieu déclare-t-il toute sa création « très bonne », c’est-à-dire capable d’atteindre l’espérance placée en elle ? À mon avis, Murphy sacrifie ainsi la liberté humaine et l’amour divin. Où est la liberté d’Adam s’il ne peut s’écarter sa nature animale ? Ou si tout en lui et hors de lui joue en sa défaveur ? Et pourquoi Dieu abandonne-t-il dans cet état premier (involontaire) de dépravation certains individus et en choisirait-il d’autres pour les réorienter au salut ? Et l’amour de Dieu et la liberté humaine est sacrifié ici.

Nous croyons retrouver dans cette position une doctrine augustinienne similaire et amoindrie. Similaire car elle naturalise quasiment le péché, où les gènes rendent l’homme hostile à Dieu par nature et sans réelle possibilité de coopérer avec la grâce divine. Amoindrie parce qu’elle ôte l’élément le plus fort du système augustinien : sa théodicée (défendre Dieu d’être complice avec le mal). Dans le système augustinien et calviniste, on affirme que Dieu est responsable de tout le bien et l’homme est responsable de tout le mal. Mais dans la position de Murphy, Dieu apparaît comme à moitié responsable du péché, laissant Adam aux prises avec des pulsions animales incontrôlables au milieu d’un environnement perverti.

 

Bruno Synnott

1 On pourrait traduire par « Influence de la foi », qui se résume en disant que Dieu crée la foi au travers de l’œuvre et de la prédication de la croix (p. 8)

 

2 “the dead do not cooperate” (p.4)

 

3 “From a scientific perspective, he (Paul) was wrong about physical death itself having originated with the first humans…” (p.6)

 

4 « Adam and Eve can be seen as theological representations of the first hominids with whom God somehow communicated” (p.3)

 

5 «the interpretation of the Genesis stories by Greek theologians like Irenaeus is a better match to the general idea of evolutionnary developpement than is the picture drawn in the Latin tradition” (p.4)

 

6 Adv Haers (Contre les hérésies) 4,11,2

 

7 Pour d’autres information, consulter mon article précédent: L’homme est-il mortel à cause du péché ou par nature ?

 

8 « Biologically, we have selfish tendencies that result from natural selection. In addition, we are born and nurtured as members of a tribe estranged from God. We take in a toxic atmosphere of idolatrous views and values with our first breaths» (p.4). Aussi, « Augustine was wrong about Adam and Eve but right about the seriousness of our sinful state and our inability to trust in God by ourselves. This separation from God, the source of our life, is, as Ephesians 2:1-2 and Colossians 2:13 put it, a deathlike condition from which we can’t escape by ourselves. We don’t even want to. In this condition people are, as the confessions of the Reformation insisted, unable to cooperate with God in conversion: The dead do not cooperate. » (p.4)

 

9 « the selfish tendencies that result from natural selection » (p.4)

 

10 Sur ce point, la position de Luther est beaucoup plus pertinente que celle de Calvin.

 

 Partie 3 à suivre!!

 


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3 Commentaires

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    Benoit Hébert sam 23 Fév 2013 Répondre

    Bonjour Bruno!

    Un grand merci pour cet effort considérable afin de répondre à ma question concernant l’article de Murphy!

    Tu réussis à mettre des concepts et des mots sur des idées que j’entrevoyais intuitivement, sans arriver à les exprimer. La force de ton analyse réside dans le retournement de situation que tu proposes: tout en voulant s’éloigner D’augustin, Murphy en reste en fait très proche, voire aboutit à une vision plus faible qu’Augustin lui-même!

    Je comprends mieux pourquoi j’étais à la fois attiré par la vision de Murphy, et en même temps dérangé.

    Ton article suscite en moi pas mal de réflexions, et je ne vais pas tout écrire dans un seul commentaire.

    Une rque plus qu’une question. Tu écris
     » La même observation peut être faite pour les Écritures : celles-ci contiennent des affirmations historiques et scientifiques qui ont pu s’avérer incorrectes avec la venue des sciences modernes. Mais les « erreurs » scientifiques reflètent seulement la compréhension des auteurs inspirés à leur époque. Elles témoignent de l’humanité des Écritures, qui « accommodent » les vérités inerrantes de la pensée de Dieu dans celle de ses auteurs humains et de ses premiers auditeurs. Le principe d’accommodation, exposé premièrement par Calvin, ne change en rien l’autorité de la Bible en matière de normes et de doctrines. »

    C’est encore et toujours l’un des noeuds du pb pour la théologie évangélique la plus répandue. J’ai découvert un article très intéressant de Jean Michel Maldamé (théologien catholique)qui cerne très bien qu’au fond, la question est de savoir comment on comprend la notion d’inspiration (bien qu’il présente une version quelque peu caricaturale):

    http://bibliotheque.domuni.eu/IMG/pdf/La_Genese_face_a_la_science.pdf

    « Il faut se demander quel est le sens de la notion d’inspiration. Deux conceptions s’affrontent. Dans la première, l’écrivain humain est un instrument passif entre les mains de Dieu ; dans la seconde, il est véritablement auteur. Si on tient la conception autoritaire de l’action de Dieu, l’auteur (Moïse, David, Isaïe, Jean… tout comme Mahomet) n’est qu’un instrument passif dans la main de Dieu. Il écrit ce qu’il ne comprend pas. Dans la deuxième conception, au contraire, Dieu respecte l’auteur humain qu’il associe à son projet. L’écrivain est un véritable écrivain. Pour cette raison, le texte sacré est circonstancié. Il est lié à une certaine culture et à un certain état du savoir. Une lecture, même superficielle, des textes bibliques le montre ; chaque livre a son style et sa manière de dire et de penser. C’est ce que dit la doctrine catholique dans le texte cité plus haut : « Il faut donc que l’interprète cherche le sens qu’en des circonstances déterminées, l’hagiographe, étant donné les conditions de son époque et de sa culture, a voulu exprimer et a de fait exprimé à l’aide des genres littéraires employés de son temps » (Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 21). Dans cette perspective, il est nécessaire pour comprendre le texte, de mettre en œuvre des exigences d’analyse littéraire, de critique historique, d’inscription dans un contexte, de considération sur l’intention de l’auteur humain qui est un véritable auteur. Ceci ouvre sur des débats théologiques : comment s’accordent l’action de Dieu et l’action de l’homme ou plus généralement les processus de la nature  »

    L’élément le plus polémique de la partie 1 est pour moi ceci:

    « Bien avant Augustin, celui que l’on surnomme le premier grand théologien d’occident ne croyait pas qu’Adam et Ève furent créés parfaits. Pour lui, seul Dieu est parfait en lui-même. Ce qui est créé est nécessairement devenir et imperfection. L’humanité fut plutôt créée à l’état d’enfance, immature en quelque sorte, appelés à progresser dans les vertus »

    Pourrais-tu développer davantage ce point stp? En particulier ce qu’Irénée comprenait par la notion de perfection. Le contraire de parfait est-il pécheur? Le péché faisait-il partie pour Irénée de la marche vers la perfection? (je me doute de ta réponse mais je pense que ce point mérite d’être précisé.) Qu’est-ce que l’imperfection, est-elle différente du péché pour Irénée? En quoi cette imperfection originelle est-elle différente de la notion de « péché inévitable » présentée par George Murphy?

  2. Avatar Auteur
    Bruno Synnott lun 25 Fév 2013 Répondre

    Bonjour Benoit,
    Je réponds plus clairement à ta question dans les 3 derniers paragraphes. Mais juste avant, mentionnons ceci pour mettre en contexte.

    Adam est vu par Irénée comme le principe de la première humanité. J-C, le second Adam, est le principe de l’humanité nouvelle. Adam ne pouvait donner la vie divine. Le second Adam est celui qui donne la vie spirituelle. Le premier est soumis au devenir et à l’involontaire; il communique la vie naturelle. Le second est rempli de l’Esprit et communique la vie spirituelle.

    Dans la théologie d’Irénée Adam se réfléchit à la lumière du Second Adam. Le premier a été fait pour le second. Adam est la figure « de celui qui devait venir » (Rom 5.14). « ce qui vient en premier lieu, ce n’est pas ce qui appartient au règne de l’Esprit (pneumatikon), c’est ce qui appartient à l’ordre naturel (psychikon); ce qui appartient au règne de l’Esprit ne vient qu’ensuite. » (1 Co 15.46). Christ est celui qui parachève, par son obéissance, la création d’Adam et vient réaliser l’humanité parfaite. C’est l’homme spirituel; il est l’accomplissement de la création.

    Retournement intéressant : Christ n’est pas venu à cause du péché d’Adam. C’est le contraire. Adam a été créé parce que c’est dans la nature divine de sauver. L’homme est créé parce qu’un saveur lui préexiste. « Dès avant la création du monde, Dieu l’avait choisi (Christ) pour cela (se sacrifier à la croix), et il a paru, dans ces temps qui sont les derniers, pour agir en votre faveur. » (1 Pi 1.20). C’est dans la nature divine de sauver.

    La perfection de Christ vient de ces deux natures, humaine et spirituelle. Dans ce sens, seul Dieu est parfait. L’imperfection d’Adam ne réside pas dans une tare de nature (par exemple son bagage biologique) mais parce que Christ est le terme et l’accomplissement de la nature humaine. En quoi Adam est parfait ? Il est à l’image de Dieu (Ge 1.28). Et parce qu’il a été récapitulé en Christ (Éph 1.10). En quoi il est imparfait ? Parce que seul Christ est pleinement à l’image et à la ressemblance parfaite de Dieu (Col 1.15, Hé1.3). Parce que le corps est semé corruptible (1 Co 15.42ss) et ressuscite incorruptible. Parce que Christ est l’aboutissement de l’humanité adamique, dont Adam est le type de celui qui devait venir (Rom 5.14).

    Étant créé à l’état d’enfance, Adam devant acquérir les vertus et les qualités qui sont à la ressemblance de J-C. L’idée d’enfance est liée à celle de développement. Comme un bébé est créé parfait, mais il n’est pas encore « saint » ni « achevé ». Il a le potentiel d’être en relation avec Dieu par la grâce qui, première, le soutiendra et le guidera dans l’acquisition des vertus

    L’imperfection d’Adam est moins tragique qu’Augustin. Car Dieu a déjà récapitulé Adam en Christ dès la fondation du monde (Éph 1.10). Adam était sauvé avant de pécher ! Mais ce salut n’est imputé que par la foi. Il est donc entièrement par grâce, par foi, et par Christ.

  3. Avatar
    Benoit Hébert lun 25 Fév 2013 Répondre

    Merci Bruno pour ta réponse.

    tu touches des sujets qui sont au coeur de mes préoccupations depuis plusieurs années.

    J’y avais été sensiblisé, sans avoir été vraiment convaincu par cet article de John Schneider.

    http://www.asa3.org/ASA/PSCF/2010/PSCF9-10Schneider.pdf

    C’est sur, tu vas avoir envie de réagir aussi à cet article!

    « John Schneider proposes that it is important for traditional Protestants to consider alternatives to this essentially “Augustinian” view. He invites readers to examine Eastern thinking (mainly in Irenaeus of Lyon) together with a minority of Protestants (such as Karl Barth and supralapsarian Calvinists), for whom the Incarnation and Atonement are the purpose of creation from the beginning. Their understanding differs from the execution of divine “Plan B,” as implied by the Augustinian western version of an unintended “fall” from utopian first conditions. Schneider appeals to a fresh
    reading of the book of Job in support of an “aesthetic supralapsarianism,” which sustains Protestant virtues of biblical authority, divine sovereignty, and grace, while
    opening avenues to compatibility with evolutionary science. »

    Tout comme l’article de Murphy, j’ai été attiré mais aussi plus que dérangé, en particulier qd l’auteur fait part de ses vues universalistes. Il me semble que comme Murphy, il naturalise le péché et le rend « inévitable ».
    « Furthermore, the Genesis story has another extremely important role to play, not only in Protestant theology, but also in western Christian theology:
    it frames Christian “theodicy,” or defense of God against the charge that God is the responsible cause of evil. In the Augustinian version of the historical
    Fall, the purpose is to exonerate God from this charge, and to pin all the blame on creatures—demonic and human. As we will see, the narrative of human evolution makes it very hard, if not impossible, to maintain this position and its approach to theodicy. For it seems, on this science, that not just natural evils, such as animal suffering and violent episodes in nature, but also the disposition for human moral evils, are practically part of God’s original design. »

    Dans la vision que tu proposes et qui s’appuie effectivement sur certains versets, le sacrifice expiatoire du Christ semble faire partie du plan initial de Dieu, non parce qu’il sait que l’homme va pécher, mais parce que ce sacrifice sera indispensable pour que l’homme parvienne à la stature de Christ, c’est bien ça? De toute manière Christ devait mourir sur la croix?

    Cela semble un peu contradictoire avec la notion de « rançon » ou de « réparation », non? Peut-être touchons nous là des mystères semblables à celui de la prédestination et du libre arbitre…

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