Mort et douleur dans l’ordre créé 4/4 : Vers une solution possible

mort douleur oiseau
Posté par Keith Miller

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Vers une solution possible

La question qui demeure et qui a besoin d’être traitée est la suivante : comment la mort, la douleur et la souffrance peuvent-elles s’accumuler au bénéfice de la vie animale individuelle ? À mon sens, Austin Farrer est celui qui affronte au plus près le problème. Farrer porte son attention sur l’expérience de la vie animale individuelle et sa relation avec Dieu. Dieu se préoccupe de la vie et de l’activité de l’animal individuel – et par conséquent il se soucie vraiment du moineau.

(…) Dieu ne poursuit pas d’autres buts pour ses créatures ; il veut qu’elles existent pour leur propre bien, pas pour le sien.

 

La vie de chaque animal est une œuvre de Dieu. En quoi donc Dieu se soucie-t-il du moineau ? Farrer répond :

Dieu aime les créatures animales en étant Dieu pour elles, c’est-à-dire par la providence naturelle et le pouvoir créateur, et non en étant leur créature fraternelle, comme il l’est avec l’espèce humaine dans le miracle unique de son incarnation.[i]

 

Quel rôle la douleur et la souffrance jouent-elles dans la vie d’un animal ? Farrer explique ceci :

L’existence animale est en proie au bon et au mauvais, aux choses qui doivent être évitées et à celles qui appellent à être adoptées. L’activité animale se caractérise par l’évitement des unes et l’adoption des autres ; et aussi longtemps que l’animal survit, il y parvient plutôt que l’inverse (…). Vivre est sa seule justification, son seul bien.

Et d’ajouter :

Le Dieu de la nature procure à ses créatures animales des souffrances par amour pour elles, afin de sauver leurs vies (…). Redisons-le, par amour pour elles, Dieu touche ses créatures afin de leur permettre d’éviter les souffrances et de réparer leurs blessures, pour autant que leurs sens et leurs capacités le permettent.[ii]

Dieu ne s’intéresse pas simplement à l’avenir des espèces, il participe à la vie des créatures individuelles.

 

Pour autant, je crois que la question ne s’arrête pas là. La théodicée du « développement de l’âme » fournit un modèle pour réfléchir à l’épanouissement de l’existence animale. Comme Hick, nous pouvons nous demander comment serait la vie animale en l’absence de mort et de douleur. On peut avancer que c’est la présence de celles-ci qui rend possible l’accomplissement des vies animales individuelles. La mort et la douleur font partie intégrante du fonctionnement de tout système écologique et tout mode de vie animal. La défense, la protection, le camouflage, la chasse à la proie et ainsi de suite sont des ressorts puissants qui façonnent à la fois la biologie animale et le comportement. La pulsion de reproduction est un des traits les plus fondamentaux de la vie et, pourtant, elle n’existerait pas en l’absence de la mort. Sans la disparition continue de vies individuelles consécutive à la maladie, à la prédation ou aux blessures, le seuil de capacité de l’environnement serait très vite atteint et la reproduction deviendrait impossible. Songez à quel point la vie animale est vouée aux activités reproductives, tels la parade nuptiale, la défense des territoires, la préparation des nids, les soins prodigués aux plus jeunes, etc.

Que serait la vie animale sans la recherche de nourriture, la chasse à la proie, le besoin de se défendre ou la pulsion de reproduction ? En somme, la part dominante des activités et des interactions animales n’aurait, pour l’essentiel, pas lieu d’être ou serait impossible si la mort n’était pas une certitude universelle. On peut donc raisonnablement en déduire que c’est l’existence de la mort et de la douleur qui rend possible l’accomplissement des vies animales individuelles. Le « mal » naturel semble ainsi une composante nécessaire de l’environnement pour le « développement de l’âme », et dans la création humaine, et dans la création animale.

Le concept d’accomplissement animal est utilisé aussi par Christopher Southgate dans sa tentative de développer une théodicée appliquée à l’échelle de la créature individuelle[iii]. Southgate soutient que l’on peut considérer les vies animales comme « accomplies », « tendant vers l’accomplissement », « ressentant la frustration » ou « transcendant leur propre être ». Il définit le terme « accompli » comme « un état où la créature est tout à fait elle-même, dans un environnement où elle s’épanouit en disposant d’un accès aux sources d’énergie nécessaires et aux possibilités de reproduction ». Les animaux « frustrés » sont freinés dans leur accomplissement, et les animaux qui « transcendent leur existence individuelle » sont ceux qui ont exploré en eux de nouvelles possibilités d’être. Selon Southgate, Dieu se réjouit de l’épanouissement des créatures et les « invite » à tendre vers la transcendance. Cette thèse est, me semble-t-il, semblable à la conception de Farrer selon laquelle Dieu veut que ses créatures soient simplement ce qu’elles sont. Mais qu’en est-il des créatures dont l’existence est « frustrée » ? Southgate émet l’hypothèse que

 tout ce dont souffre la créature frustrée et tout ce qui a existé sans frustration sont conservés dans la mémoire de la Trinité.

 

En définitive, de nombreux auteurs considèrent que la réponse finale et complète au problème de la souffrance de la création non humaine gît dans la promesse d’une création nouvelle dans laquelle toute la création prend part. L’espérance eschatologique d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle nous porte vers la rédemption finale de toute chose en Christ.

 

Conclusions

Que veut donc dire tout ceci pour nous ? Comment pouvons-nous répondre concrètement au défi de la théodicée ?

De cette réflexion sur le caractère donné par Dieu à la création non humaine, je tire les conséquences suivantes.

  1. La création est bonne. La mort et la douleur inscrites en elle font partie de la volonté de Dieu et de son but pour la création. La création n’est pas une chose déchue qu’il faut conquérir et contrôler, mais un don divin que nous devons servir, régir et apprécier en tant qu’intendants de Dieu.
  2. Plutôt que de nous attarder sur la chute présumée de la création, conséquence de notre désobéissance passée, nous devons reconnaître notre mauvais traitement actuel de la mission qui nous est confiée dans la création. Nous devons répondre à l’appel de servir et de prendre soin de la création en tant qu’images-témoins de Dieu.[iv]
  3. Puisque la seule fonction des animaux sur terre est simplement d’être et puisqu’une fois morts ceux-ci ne peuvent plus glorifier Dieu de cette manière, il relève de notre responsabilité, en tant qu’intendants, de ne pas les entraver mais plutôt de les aider à être ce qu’ils sont. Nous devons favoriser l’épanouissement de l’existence animale.
  4. La souffrance humaine due aux événements ou aux processus naturels est, pour la plus grande part, la conséquence de notre choix moral libre ou de notre non-respect du fonctionnement de la nature.
  5. La douleur et la souffrance offrent à la création non humaine les conditions d’une vie animale riche et accomplie. Pour ce qui nous concerne, la mort, la douleur et la souffrance physiques nous offrent les possibilités de nous développer à l’image du caractère du Christ. Cela ne veut pas dire que nous sommes contraints d’embrasser la mort et la souffrance ; c’est plutôt dans la lutte pour comprendre celles-ci et les dépasser que s’expriment nos pensées et nos actions les plus à l’image du Christ et les plus riches de sens.
  6. Le Dieu crucifié prend part à la souffrance et à la mort dans sa création. Dieu n’est pas distant, il nous accompagne sur notre chemin de vie pour devenir à son image et il accompagne la créature dans son cheminement vers l’accomplissement.

C’est ce dernier point qui me semble le plus important. Dieu est présent à nos côtés, ainsi qu’avec toutes les créatures, tandis que chacun d’entre nous vit l’appel de Dieu dans sa vie. Ce n’est que sur ce chemin de vie, qui comprend en particulier la douleur et la souffrance, que le plan de Dieu pour sa création (humaine et non humaine) peut s’exprimer. Et de la manière la plus profonde, Dieu participe avec nous, et avec le moineau, à ce combat de vie. « Alors l’univers est pour lui comme une Crucifixion. »

 

 


Notes

[i] Austin Farrer, Love Almighty and Ills Unlimited, Garden City, NY : Doubleday & Company, 1961, 91-3.

[ii] Ibid., 74, 92.

[iii] Southgate, The Groaning of Creation, 64-5.

[iv] L’idée de « refléter Dieu » activement dans la création est développée par Douglas John Hall dans Imaging God: Dominion as Stewardship (Grand Rapids, MI : Wm. B. Eerdmans Publishing, 1986).

 

 

 

crédit image : https://fr.123rf.com/profile_tanor


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Keith Miller
Keith Miller est membre de l’ASA (American Scientific Affiliation) et rédacteur en chef de l’ouvrage collectif Perspectives on an Evolving Creation (Points de vue sur une création évolutive). Il est titulaire d’un doctorat en géologie de l’université de Rochester et, depuis 1990, il enseigne à l’université de l’État du Kansas. Il s’est abondamment exprimé, par écrit et oralement, sur des questions à l’interface de la science évolutionniste et environnementale et de la foi chrétienne. Il contribue aussi activement à aider le grand public à mieux comprendre la nature de la science et ses limites.

2 Commentaires

  1. Avatar
    Temaro mer 29 Jan 2020 Répondre

    Bonjour,

    Keith Miller (le centurion qui a bu de la fausse potion magique et que j’évoquais dans mon précédent commentaire – partie 3 de la série) est donc parvenu à soulever sa  » petite pierre  » à grand renfort de supputations théologiques au mépris de l’explication rationnelle.

    Il reconnait néanmoins avec cet espoir en forme d’aveu d’impuissance:
     » En définitive, de nombreux auteurs considèrent que la réponse finale et complète au problème de la souffrance de la création non humaine gît dans la promesse d’une création nouvelle  »

    C’est ça: wait and see !

    Encore une fois, au prétexte de justifier un finalisme dans la nature en enrobant les phénomènes naturels (catastrophes naturelles, épidémies, prédation, mort en bas âge, etc…) dans une vision providentielle, l’auteur commet ici une entorse grave au principe de rationalité qui n’implique rien de plus que des explications mécanistes ou relations de nécessité… Toujours jusqu’à preuve du contraire !

  2. Avatar
    him sam 01 Fév 2020 Répondre

    Le point dur de la théodicée est de donner du sens au mal naturel au niveau individuel. On ne voit pas comment la mort physique fait partie du développement d’une âme individuelle dans une perspective chrétienne lorsque l’individu meurt en bas age, voire avant la naissance. Il fut un temps pas si lointain où un quart de la population humaine ayant atteint la naissance mourrait avant l’age de un an. Il faut noter particulièrement « ayant atteint la naissance ». Grace au taux de 3 pour mille que nous avons atteint de nos jours, il devient rare que l’on connaisse quelqu’un ayant perdu un enfant avant un an lorsque celui ci est né. Par contre je connais beaucoup de gens ayant perdu un enfant par fausse couche naturelle. Et plus on se rapproche du moment de la conception plus le taux de fausse couche augmente. Et d’après ce que je crois savoir le moment de la nidification est un moment périlleux pour les embryons et les fausses couches à ce niveau passent généralement inaperçues. Or la théologie chrétienne considère généralement que l’âme individuelle existe dès la conception.
    Il est donc bien difficile de considérer la mort physique comme faisant partie du développement de l’âme individuelle, en cas de mort prématurée. Il est même probable que la mort prématurée ait été le lot de la majorité des âmes (dans une perspective chrétienne) dans l’histoire de l’humanité.

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