Les difficultés du dogme du péché originel (partie 1)

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Retour sur la naissance du dogme

 

Le péché originel est un dogme central du christianisme conceptualisé à l’origine par Augustin en réaction aux pélagiens qui rejetaient l’idée que les nouveaux-nés puissent naître dans un état de péché hérité par propagation. Les pélagiens proposaient de faire une distinction entre le baptême des adultes et le baptême des enfants. Si le baptême, disaient-ils, remettait les péchés des premiers, il n’a pas la même fonction chez les seconds, puisque les tout petits n’ont aucun péché « actuel » et sont incapables de transgresser les commandements de Dieu. Ils proposèrent une autre interprétation théologique au baptême des enfants, et enseignèrent assez étrangement que les nouveaux-nés morts sans baptême auraient la vie éternelle, mais qu’ils n’entreraient pas dans le Royaume des Cieux. Les pélagiens proposaient une nouvelles catégories de personnes au ciel.

Dans ce contexte, Augustin a dû combattre cette fausse doctrine d’un lieu – et d’un état – intermédiaire au ciel. Dans son élan apologétique, il a développé un argumentaire théologique basé sur

  • A- la pratique traditionnelle du baptême des enfants dans l’église occidentale, et
  • B-sur la lecture traditionnelle des Écritures : tous ont besoin de rédemption, les nouveaux-nés inclus. Le péché originel, même s’il n’est pas actualisé, est suffisant pour damner à l’enfer. C’est pourquoi on baptise dans l’église d’occident in remissionem peccatorum, en rémission des péchés

Il faut mentionner que les pélagiens n’avaient pas tort sur tout; à la même époque, l’église d’Orient refusait explicitement l’expression « péché originel » pour décrire la condition des nouveaux-nés, rejetant surtout l’idée d’un « péché » chez les nourrissons. Par exemple, pour Jean Chrysostome qui fut archevêque de Constantinople à la même époque qu’Augustin, le baptême des enfants n’avait pas pour but « la rémission des péchés », puisque aucun péché actuel n’avait été personnellement commis. Le baptême donné aux petits enfants avait pour but de conférer « la sanctification, la justice, la filiation, l’héritage, la qualité de frère et de membres du Christ » (1). Suivant le péché du premier homme, on voyait en tous une perte de l’image de Dieu, de l’incorruptibilité, etc.

Avec les réformateurs Calvin et Luther, ce ne sera plus le baptême qui régénère, ôte le péché, redonne la grâce et le libre-arbitre. Le baptême recevra une nouvelle signification théologique. Il deviendra un signe d’alliance, mais celui-ci n’accompli pas le salut, puisque la foi future sera nécessaire pour valider le sacrement.

De régénération à signe d’alliance, les réformateurs radicaux tel que les anabaptistes du XVIe siècle iront plus loin en rejetant catégoriquement le pédo-baptême. Suivi ensuite par les baptistes et le mouvement évangélique, le baptême est accordé uniquement aux adultes ou personne confessante qui désirent s’unir à Christ et son église (Mat 28.19) en tant que disciples. Comme le dit Pierre, le baptême « n’est pas la purification des souillures du corps, mais l’engagement d’une bonne conscience envers Dieu » (1 Pi 3.21).

Est-ce un dogme encore pertinent ?

Je m’adresse maintenant aux anabaptistes et aux évangéliques dont je suis. Si les enfants naissent avec le péché originel, privé de la grâce, mort spirituellement, etc. et que l’église n’offre pas

  • a. la rémission des péchés (catholique),
  • b. l’union à Christ (orthodoxe),
  • c. le signe d’alliance (Protestant),

quel statut accorde-t-on aux jeunes enfants dans l’église ? Comment comprend t-on leur statut devant Dieu ? Sont-ils accueillis ou rejetés ? sous la grâce ou damnés ? Je vais reformuler ma question différemment. Croit-on que les enfants naissent avec une nature pécheresse héritée, une inclinaison naturelle vers le mal, et sont par conséquent ennemi de Dieu, sous sa colère, dès le sein maternel ?

Pourquoi une telle question ? D’abord parce que dans notre pratique ecclésiale nous semblons guère être préoccupé par la question du péché originel. Deuxièmement parce que la théologie traditionnelle du péché originel est tributaire d’une vision du monde et d’une exégèse de plus en plus délaissée.

  • A-La vision du monde dans laquelle Dieu a créé un premier individu saint et juste à l’état adulte est de plus en plus questionnée.
  • B-Les spéculations ontologiques sur une nature prélapsaire (avant la chute) et postlapsaire (après la chute) sont le fruit d’un effort spéculatif étranger à la pensée biblique.
  • C-Même l’exégèse historicisante, inerrante ou concordiste rencontre de moins en moins d’adeptes dans nos milieux, depuis notamment que l’on a appris à faire une lecture contextuelle qui tient compte des genres littéraires et du contexte socio-culturel des premiers lecteurs.

C’est pourquoi dans cette série nous voulons faire l’effort de penser ce dogme fondateur pour notre église à l’intérieur d’une culture devenue largement sécularisée, scientifique, relativiste. Ainsi, comment comprendrons-nous et expliqueront nous à nos contemporains, d’une façon originale et éclairée par la Bible, le péché des origines, la solidarité humaine dans le péché, et la nécessité pour tous de connaître Dieu par Jésus-Christ?

(1) Cité par Charles Baumgtner (1969), Le péché originel, Desclée, p.19

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1 Commentaire

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    Benoit Hébert jeu 29 Mai 2014 Répondre

    Salut Bruno,

    Si tu as le temps, peux-tu jeter un coup d’œil à l’analyse d’Henri Blocher du livre de Lytta Basset « oser la bienveillance ». Il me semble que dans le livre de LB, et que dans l’analyse qu’en fait HB, il y a des résonances avec tes préoccupations!

    http://lafree.ch/debat-free-blog/item/3178-pour-henri-blocher-lytta-basset-n’a-pas-bien-saisi-la-doctrine-du-péché-originel

    « Oser la bienveillance : une présentation
    Personnels, concernants, parfois très controversés… Les livres de Lytta Basset font chaque fois événement. Le dernier n’y coupe pas !

    Avec Oser la bienveillance, Lytta Basset nous propose un livre très personnel. Professeure à la Faculté de théologie de Neuchâtel, elle n’a jamais caché le mal qu’elle a subi durant son enfance, ses déboires avec sa propre culpabilité et le départ tragique de l’un de ses enfants… Dans ce contexte, elle dessine un chemin qui tente de dire l’Evangile de Jésus-Christ pour des contemporains dont la vie est plombée par la culpabilité et le mal subi.
    Renonçant à une vision négative de l’être humain qu’aurait véhiculé la tradition chrétienne occidentale, la spécialiste de l’accompagnement spirituel propose de voir l’homme comme ni bon, ni mauvais, mais tout simplement meurtri par l’expulsion du « paradis » intra utérin »

    HB
    « Le péché n’est plus moral
    L’écart où se tient Lytta Basset me semble moins celui qui concerne le péché originel, avec le rapport (incompréhensible, disait Pascal) entre la faute d’Adam et la nôtre – je renvoie là-dessus à mon livre (3) – que celui qui concerne le péché, et la perdition que le péché entraîne. « 

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