Les deux auteurs de Genèse 1-11

Posté par Benoit Hébert
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Envisager sérieusement que Moïse ne soit pas l’auteur de Genèse 1-11 est un sujet hautement sensible, pour ne pas dire explosif pour beaucoup d’évangéliques marqués par les attaques du libéralisme théologique contre l’inspiration des Ecritures saintes, et on peut le comprendre. En effet, la « théorie des sources », popularisée par le théologien Wellhausen a souvent été associée à une vision libérale de la Bible. Beaucoup d’évangéliques  ne veulent donc plus entendre parler de plusieurs sources possibles pour la Genèse. Avant d’aller plus loin, j’aimerais rappeler mon attachement à l’inspiration et à l’autorité de la Bible qui font la grande force du mouvement évangélique. Mais c’est une erreur de rejeter une idée, simplement parce qu’elle est associée à une autre idée que l’on sait être fausse. Par exemple, beaucoup d’évangéliques rejettent la macro-évolution, parce que popularisée par Darwin. Cette théorie est pour eux associée au nazisme, à l’eugénisme, au communisme ou toute autre extrapolation idéologique incongrue. Ils jettent donc le bébé avec l’eau du bain.

 

Ce ne sera pas facile pour moi de présenter les « preuves » qui ont convaincues de nombreux spécialistes de l’A.T. du fait que Genèse 1-11 était la « compilation » inspirée par le Saint Esprit de deux sources différentes, elles même inspirées par le Saint Esprit ! Ce qui compte en définitive, c’est la source de l’inspiration et pas l’instrument de cette inspiration, Pierre, Paul ou Jacques !Il faudra à mes lecteurs un peu de patience, avant que ne s’accumulent au fil des articles une partie des indices qui m’ont personnellement convaincus. Je ne parlerai pas du reste du Pentateuque, car j’avoue mon incompétence en la matière, n’ayant approfondi « que » les 11 premiers chapitres de la Genèse depuis plusieurs années maintenant.

 

Pierre Grelot  résume magnifiquement la situation en nous parlant de la structure de Genèse 1-11 en quatre étapes dans Homme, qui es-tu ? aux éditions du cerf.

 

Structure de Genèse 1-11

 

  1. Evocation des origines (1-3)
  2. Evocation de la genèse de l’humanité, des origines aux déluges (4-5)
  3. Le récit du déluge (6 :1, 9 :17)
  4. La rupture de l’unité humaine 9 :18-11)

 

Cette structure générale peut être retenue, quitte à en préciser la valeur. Mais une lecture un peu attentive fait rapidement découvrir que deux fils conducteurs s’enlacent dans cette trame : deux auteurs d’ « histoires saintes » ont traité parallèlement le même sujet et le compilateur final de la Genèse a amalgamé leurs textes avec beaucoup d’habileté, au prix de quelques omissions… (après le retour d’exil à Babylone, note de B. Hébert)

 

Quels sont les auteurs ?

 

Le plus ancien est l’historien qu’on appelle communément le « Yahviste » parce qu’il appelle Dieu « Yahvé » (on désigne son œuvre dans le Pentateuque par le signe J). On parlerait plus justement d’une histoire sainte judéenne. Elle fut écrite à Jérusalem, probablement sous le règne de Salomon, mais elle utilise, à l’occasion, quelques morceaux plus archaïques…Pour les récits du déluge, les deux récits des sources sont enchâssés… (Ceci fera l’objet de plusieurs articles, note de B. Hébert)

 

L’autre fil conducteur est celui de l’histoire sainte sacerdotale (désignée par le sigle P = Priesterkodex). Son auteur est un prêtre de Jérusalem, écrivant pendant la captivité à Babylone (entre 580 et 538). Sa ligne d’horizon est fixée par la construction du « tabernacle » au désert et l’institution du sacerdoce, prototype du temple et du sacerdoce qu’il faudra restaurer après l’exil. »

 

Passages de Genèse 1-11 attribués à l’auteur yahviste (nom de Dieu en hébreux : Yahvé)

 

1. Evocation des origines, chapitre 2 : versets 4b à 24

2. Evocation de la genèse de l’humanité, des origines aux déluges, 3 : 1 à 24, 4 : 1 à 26

3. Le récit du déluge : à suivre dans un article

4. La rupture de l’unité humaine 9 : 18 à 27, 10 : 8, 9, 19,25 et 11 : 1 à 9

 

Passages de Genèse 1-11 attribués à l’auteur sacerdotal (nom de Dieu en hébreux : Elohim)

 

1. Evocation des origines, chapitre 1 : versets 1 à 31, 2 : 1 à 4a

2. Evocation de la genèse de l’humanité, des origines aux déluges, 5 : 1 à 32

3. Le récit du déluge : à suivre dans un article

4. La rupture de l’unité humaine 9 : 28 et 29, 10 : 1 à 7, 10 à 18, 20 à 24, 26 à 32 , 11 : 10 à 27a

 

Dans les articles qui suivront, je mettrai progressivement en évidence les caractéristiques de l’auteur yahviste et de l’auteur sacerdotal, en matière de contexte historique, de style, de vocabulaire, d’utilisation des nombres…

Sur ce blog, Peter Enns, théologien évangélique travaillant avec la fondation biologos a déjà traité ce thème

La seconde histoire biblique de la création et l’épopée d’Atrahasis

Genèse 1 et un récit babylonien de création

 

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6 Commentaires

  1. Avatar
    Peel Olivier ven 08 Juil 2011 Répondre

    Cher Benoit,

    Je m’étonne quelque peu de tes arguments. Le livre de Pierre Grelot a vieillit et n’est plus à jour. Même la dernière édition n’a pas changé un iota de ce que l’auteur disait fin des années 70!!

    L’hypothèse documentaire est très largement remise en question depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, on se concentre plus particulièrement sur la question littéraire et le genre littéraire du texte. C’est notamment la position de Enns. Le fait que l’on distingue le document Yahviste et Elohiste n’a plus de pertinence théologique. Après les études sur l’époque proche orientale d’avant Abraham, on a constaté qu’il était courant que les peuples de cette époque utilisaient plusieurs noms pour signifier un même dieu.

    Mais a contrario des autres religions du Proche-Orient, le thème de Genèse 1 et 2 n’exprime pas la manière dont Dieu crée mais le fait que Dieu en est le Créateur et qu’il crée à partir de rien (creation ex nihilo). Mais tu connais ces choses.

    Je ne pense pas que la solution de Genèse 1-11 se trouve du côté de la théologie des sources mais plutôt du côté du genre littéraire. De plus, rien ne prouve que Moïse n’ai pas eu connaissance de ce récit lorsqu’il fut 40 jours sur cette montagne de l’Horeb. Qu’est-ce que Dieu lui a montré sur cette montagne? Va-t-on savoir?
    C’est ce qu’enseigne l’une des plus anciennes traditions bibliques qui soit, la tradition juive.

  2. Avatar Auteur
    Benoit HEBERT ven 08 Juil 2011 Répondre

    salut Olivier,

    Je comprends tout à fait ta réaction, et sache que j’aurais certainement eut la même il y a quelques années. Encore une fois, je ne demande à personne de me croire sur parole, mais de juger des preuves qui seront avancées dans les articles qui suivront les prochaines semaines.

    Ce pourrait-il que Pierre Grelot ait été en avance de 30 ans sur les évangéliques et que nous soyons en train de comprendre des choses qui ne font même plus débat chez certains catholiques depuis plusieurs décennies?
    Ce pourrait-il qu’il n’ait changé à cette édition parce qu’il n’y a rien de nouveau sur la question depuis la fin des années 70?

    Peter Enns reconnait tout à fait les sources différentes de genèse 1-11, tout comme Denis Lamoureux.

    L’étude des genres littéraires n’entre absolument pas en compétition avec l’étude des sources. Je crois en avoir donné quelque indices en publiant sous forme parallèle l’épopée de Gilgamesh et d’Atrahasis et le texte biblique.

    Beaucoup de spécialistes pensent que Genèse 1 ne décrit pas la création ex nihilo (bien que ce soit une doctrine enseignée ailleurs dans la Bible), mais la création d’un ordre à partir d’un état chaotique dominé par les eaux, comme dans les mythes babyloniens. j’ai déjà évoqué cette question et je continuerai de le faire.

    http://www.scienceetfoi.org/2010/02/24/bara-ne-signifie-pas-creatio-ex-nihilo/

    Je crains que notre monde évangélique ne soit qu’en retard de qq décennies sur ces questions!

  3. Avatar
    Peel Olivier dim 10 Juil 2011 Répondre

    Cher Benoît,

    Je comprends tes arguments. J’ai étudié la théologie dans un Institut libéral et j’ai été enseigné sur toute l’histoire de la théologie des sources. Ce fut pénible. C’est durant cette période que je me suis rendu compte que tout cela reposait sur des a-priori et des « probables », « on pense que » et ainsi de suite. C’est une construction intellectuelle mais qui ne prouve pas grand chose. C’est enrichissant sur le plan intellectuel mais sur le plan spirituel…

    Quand je dis que Pierre Grelot avance des arguments vieux de plus de 30 ans, c’est parce qu’ils n’ont plus raison d’être aujourd’hui. Les nouvelles approches comme celle que l’on trouve chez Jean-louis Ska, Thomas Römer, R. Alter et autres démontrent que la théorie des sources est au point d’être corrigé voir de disparaître. Pourquoi?

    On s’est rendu compte ses dernières années que les différents noms divins (en particulier Elohim et Yahvé) pourrait résulter d’une pratique stylistique plutôt que de la présence des sources. Du moins, ça s’explique aussi de cette manière. De plus, et je l’ai déjà dit, l’usage de multiples noms pour un dieu dans un même texte est relativement courant dans les documents extrabibliques du Proche-Orient. Ceci remet à ce niveau la théorie des sources.

    Je ne nie pas qu’il existe des doublets , d’épisodes analogues ou proches. A ce propos, les études récentes du style littéraire sémitique laissent penser que de telles répétitions étaient employées dans la littérature de façon consciente pour produire un certain effet. R. Alter montre que ces doublets correspondent en fait à « une convention littéraire consciemment déployée » qu’il nomme « scènes types » (L’art du récit, éd. Lessius, 1999, p.73). Alter définit une scène type comme un schéma narratif récurrent par lequel l’auteur met en lumière des analogies afin d’attirer l’attention du lecteur sur les rapports qui existent entre deux histoires. Ainsi, Alter oppose cette explication littéraire de la présence de « doublets » à l’hypothèse d’une pluralité de sources.

    Maintenant que parmi les exégètes évangéliques il y en a de plus en plus qui reconnaissent que le Pentateuque contient des sources pré-mosaïques de même que des gloses post-mosaïques n’est pas nouveau. Déjà en 1987, Gordon Wenham pensait que P était une source ancienne et que J était l’auteur-rédacteur final (en qui il reconnaît implicitement Moïse). Ross, autre exégète évangélique, inverse les sigles, suggérant que J est la source et que P est Moïse.

    Désolé d’avoir été quelque peu long. Mais je voulais simplement dire et partager que l’on ne peut s’arrêter à cette simple « théorie » (hypothèse et non fait) P et J alors que l’on va vers d’autres hypothèses tout aussi valables. Que choisir? Qui a raison?
    Pour terminer, je dirais que nous ne pouvons faire l’impasse sur les traditions très anciennes (dans le Judaïsme et chez les Pères de l’Eglise) qui attribuaient déjà une grande partie de la rédaction de la Genèse à Moïse. Des hommes de leur temps me diras-tu. Mais ceci ne prouve pas que tout cela est faux pour autant. La tradition orale est gigantesque.

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      Benoit HEBERT dim 10 Juil 2011 Répondre

      Merci Olivier pour ce commentaire très enrichissant. La théorie des sources est souvent associée à une théologie libérale et les découpages du pentateuque varient d’un théologien à l’autre, effectivement de quoi rester perplexe!!

      Pourtant, en ce qui concerne Genèse 1-11, il semble qu’il existe un consensus assez large sur les passages attribués à P et J. S’il n’existait que des noms de Dieu différents, j’avoue que je partagerais ton avis.

      Ce qui m’a convaincu, c’est que ces noms sont associés à des expressions typiques, à un vocabulaire particulier, une utilisation des nombres spécifique, à une vision de Dieu différente et complémentaire. Il y même certaines « contradictions » qui ne s’explique simplement que si on pense à une compilation de 2 auteurs. Beaucoup de théologiens ont tendance à les minimiser ou à chercher des explications peu convaincantes, j’y reviendrai en détail. Alors, pourquoi ne pas penser qu’il s’agit du même auteur? personne ne peut l’exclure absolument.

      Pour ma part, je trouve plus naturel de croire, comme encore un très grand nbre de spécialistes, qu’il s’agit d’auteurs différents.

      Je suis d’accord qu’un intérêt excessif sur cette question laisse le coeur « sec ». mais ceci a tout de même un intérêt si cela nous explique à comprendre dans quel contexte et dans quel but genèse 1-11 a été écrit

  4. Avatar
    Peel Olivier dim 10 Juil 2011 Répondre

    Benoît,

    Je prends en compte tes remarques et je te laisse le soin d’éveiller notre intérêt sur la question. Il est probable que je réagirai encore mais j’attends les prochains articles sur le sujet.

    • Avatar Auteur
      Benoit HEBERT dim 10 Juil 2011 Répondre

      Cher Olivier,

      Encore merci pour ta contribution précieuse à ce blog, tant sur le fond que sur la forme. Je ne suis pas là pour imposer à quiconque un avis mais pour partager…et je sais que nous sommes sur la même longueur d’onde ;)

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