Le récit adamique a-t-il une fonction « étiologique » ? (3/7)


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Genèse 2-3 est-elle une « parabole historique » ?

Nous sommes encore à la recherche ici du genre littéraire du récit adamique.

L’auteur de Genèse 2-3 cherche-t-il à expliquer l’origine du péché et de la mort par des « faits réels » situable dans le temps réel ? C’est la thèse défendue par H. Blocher et M. Richelle dans le livre Adam, ou es-tu ?. L’exégète évangélique Mathieu Richelle conclut au terme du second article qui traite du rapport de Genèse 2-3 à l’histoire qu’il y a une « dimension étiologique et historique »[1] au texte. Il dit arriver à la même conclusion que le Père Lagrange, grand exégète et pionnier de la méthode historico-critique dans le milieu catholique : l’auteur avait en vue des « faits réels » représentée de manière essentiellement symbolique[2]. Le fond serait historique, alors que la forme est totalement littéraire[3]. Avec d’autres exégètes évangéliques anglophones (G. Wenham et B. Waltke) , l’exégète français conclue que Ge 2-3 « peut être appelé « parabole historique » » (p.47). Et selon lui, pour comprendre ce genre littéraire particulier, dans lesquels sont racontés de façon figurative des événements réels survenus dans le passé, « il suffit de se référer à Ézéchiel 16,17,19,23, etc.) ou à l’Apocalypse pour les exemples les plus frappants » (p.47).

M. Richelle nous a étonné de faire le rapprochement littéraire entre Ge 2-3 et Ézéchiel 16 sans le discuter. Il l’assume comme allant de soi. Or, je lance le défi aux lecteurs de lire ces chapitres pour voir si cela va de soi. Le lecteur constatera rapidement et intuitivement que Genèse 2-3 et les paraboles d’Ézéchiel ne sont pas semblables. Mon but tout au long de cette série sera de montrer qu’il s’agit assurément de deux genres littéraires différents. En voici un aperçu.

Ézéchiel 16, il est vrai, peut être compris comme une parabole « historique » car on fait clairement référence à l’histoire réelle. Au début du chapitre, il est mentionné: « Par ton origine et ta naissance, tu es du pays de Canaan; ton père était un amoréen, et ta mère était une Hétienne » (v.3). La parabole est ainsi située clairement dans une continuité historique. Mais le récit de Genèse 2-3, lui, est clairement an-historique, c’est-à-dire au-delà de l’histoire.

Comment le prouver ? Mentionnons rapidement trois pistes de réflexion que nous élaborerons plus en détails ultérieurement.

  • La postérité du ciel et de la terre (Ge 2.4)

Des généalogies (héb. toledot, engendrement, postérité, histoire familiale) introduisent les grandes section du livre. L’expression « Voici les toledot de… » apparaît dix fois et marque la structure du livre de la Genèse.  le « toledot » qui introduit Ge 2-3 est différent des autres. Les 9 autres « toledot » qui concernent des personnages historiques (Adam, Noé, Abraham, Ismaël, Isaac, etc.). Mais en Genèse 2-3, nous lisons:  « le toledot du ciel et de la terre« . L’auteur veut ainsi mettre en lumière un temps différent, un temps inaugurateur de l’histoire, un temps fondateur qui fait comprendre l’existence humaine depuis Adam. Ce temps primordial est assumé lorsque commence en Genèse 5,  le « toledot de la famille d’Adam » (Ge 5.1)[4].

  • L’Adam-collectif de Ge 2-3

Soulignons également comme piste de réflexion qu’avant Genèse 5, il est attesté que le nom Adam (héb. ha adam, l’humain) est pris en son sens collectif. Par exemple en Ge 1.26-27 et Ge 3.22-23 le terme se réfère aux deux genres « mâle » (ish) et « femelle » (isha) qui forment l’ha adam.  En Ge 2, la création du couple en deux étapes séparée montre bien que l’homme et la femme sont fait pour être « un » (même vérité qu’en Ge 1.27); sans la femme, l’Adam n’est pas réellement complet. La première mention d’un Adam-individu se trouve peut-être en Ge 4.25 et assurément en 5.1.[5]. Il est même possible que l’ha Adam de Ge 1.26 soit un collectif plus grand qu’un seul couple: « Dieu créa les hommes… » (trad. Bible Semeur). Ce qui nous amène à évoquer un autre point:

  • Un bond dans l’histoire en Genèse 4?

Il semble que Ge 4 sous-entend un bond dans l’histoire. Caïn laisse fortement penser qu’il a peur des ennemis potentiels qu’il pourra rencontrer et le tuer:  » Je serai errant et fugitif sur la terre et si quelqu’un me trouve, il me tuera » (4.14). Puis le texte dit: « Caïn s’unit à sa femme, elle devint enceinte et mit au monde Hénoc. Ensuite Caïn bâtit une ville… » (4.17). On voit que 1- pour avoir peur d’ennemis potentiels hors de la famille, 2- pour prendre une femme dans un pays lointain, le pays de Nod (nom symbolique signifiant « Errance ») et 3- pour bâtir une ville (il semble y avoir allusion à la vie sédentaire, ce qui ne correspond pas au début de l’humanité) … pour ces raisons, il faudrait voir ici un saut dans l’histoire, atténuant encore plus la nécessaire « historicité » de Ge 2-3.

Ézéchiel 16

Si nous examinons Ézéchiel 16, nous y  trouvons une narration, sous forme parabolique, de la naissance d’Israël, « né d’un père Amoréen et d’une mère Hétienne (ou Hittite) » (v.3b). Le texte poursuit en mentionnant l’abandon des parents naturels : « Au jour de ta naissance, on t’a pris en dégoût et tu as été jeté au milieu des champs » (v.5). Le texte continu en disant que cette jeune femme était « complètement nue » : la nudité représente généralement le dénuement et la honte. Une fois adulte, elle est devenue la femme du Seigneur et comment sa beauté « était parfaite, grâce à la splendeur dont je (YHVH) t’avais paré » (v.14). Et là,  soudainement, le texte opère un renversement aussi soudain que radical: il dénonce la subite (et sans raison) prostitution (religieuse) avec tous les passants (les peuples païens), son infidélité et le le bris d’alliance avec le Seigneur (v.15-26). À lire ce chapitre, le lecteur est frappé par le message théologique et prophétique – condamner l’idolâtrie (v.1-34), annoncer la colère de Dieu (v.35-58) et renouveler l’alliance (v.59-63).

Le genre littéraire est-il le même qu’en Ge 2-3 ?  Il semble que non. Au niveau étiologique (gr. etia, cause),  le texte d’Éz 16 surprend par le caractère totalement irrationnel du péché d’idolâtrie de la jeune femme. Le texte ne donne aucune raison ou motifs de la faute originelle d’Israël. De plus, il situe la « chute » d’Israël dans un contexte historique et géographique précis, ce qui n’est pas le cas de Ge 2-3. qui situe l’action au « jardin d’Éden », qui est plus symbolique (litt. jouissance) que géographique. Il est clair que les deux textes ont des intentions fort différentes et visent deux temps différents.

Vraisemblablement le genre littéraire de la « Parabole historique » proposé n’est pas satisfaisant. Car Genèse 2-3 semble moins spéculer sur des événements historiques et des causes exactes de la faute, mais cherche plutôt à enseigner des vérités de foi et de vie à partir de référents symboliques connus pour les auditeurs qui ont en vue la conquête de la terre promise. Dans un prochain blog, nous allons définir plus longuement le genre littéraire de Ge 2-3, comme « récit fondateur » révélant les modèles exemplaires.


 

[1] M. Richelle (2013), Adam, ou es-tu ?, p.63

[2] Idem, p. 44,47

[3] Tous les détails du texte sont « presque tous figuratifs »Idem, p.27

[4] C’est la postérité complexe du ciel et de la terre, dans laquelle l’humain n’est pas seulement responsable du mal, mais aussi victime, comme cible d’un serpent issu de la création. La postérité du ciel et de la terre n’est pas un monde idyllique et bucolique sans souffrance; la réalité du ciel et de la terre, bien que « très bonne », n’exclut pas l’adversité. C’est un monde à ordonner et à dominer. Tout en plaçant l’homme dans un monde « très bon », Dieu permet que sa créature d’élection soit éprouvée et testée par le serpent, symbole de tout ce qui viendra tenter, diviser et séparer l’homme.

[5] Robert Murray (1998), Adam, dans Dictionnaire critique de théologie, PUF, p.6


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