Le péché originel revisité (2)


>3 Articles pour la série : Le péché originel revisité
Print Friendly, PDF & Email

Partie 1

Cet essai en deux parties propose une façon différente de comprendre le péché originel (p.o.) comme un mode d’existence de l’humanité devant Dieu, plutôt qu’un « péché de nature contracté de naissance » tel que l’a conçu Augustin[1]. Dans cette première partie, nous proposons pourquoi il nous semble nécessaire de mettre de côté le caractère « essentialiste » des spéculations augustiniennes en faveur d’une perspective plus existentialiste du p.o. que nous élaborerons en seconde partie.

Nous nous demandons si un cadre de pensée « qui se désintéresse des essences, des possibles, des notions abstraites »[2] se marierait mieux à la pensée biblique des hébreux ? Nous savons que l’esprit sémitique ne médite jamais sur l’essence abstraite et théorique des choses, mais réfléchit plutôt à leur existence concrète et pratique[3]. L’homme, par exemple, n’existe pas comme étant composé de deux éléments, matériel et spirituel. Ge 2.7 ne dit pas que l’homme « a » une âme, mais « est » une âme vivante[4]. L’âme, la chair et l’esprit forment en l’homme une unité indissoluble et non divisible.

C’est un réflexe spéculatif tout à fait grec que de chercher dans l’homme, ou dans le monde, des principes matériels et immatériels[5]. Ce dualisme étranger à la Bible a teinté l’anthropologie augustinienne[6], ainsi que sa conceptualisation du p.o[7]. S’écarter du cadre philosophique néoplatonicien qui a aidé Augustin à élaborer sa doctrine permettra sans doute aux lecteurs modernes de redécouvrir l’intention originale derrière Genèse 3, et les réconcilier avec les découvertes scientifiques récentes sur l’apparition de l’homme.

Un changement de paradigme

La conceptualisation du p.o. par Augustin comprend trois éléments fortement remis en question au niveau exégétique et scientifique : La création d’un premier homme en état de grâce et de sainteté, un acte de désobéissance qui a déterminé le sort spirituel de toute l’humanité, et l’état de péché, ou péché de nature, transmis à tous par procréation.

Pour justifier cette doctrine, Augustin invoquait qu’elle était, au niveau scripturaire, la contrepartie nécessaire de la rédemption universelle en Jésus-Christ. À l’universalité de la grâce et du besoin universel de rédemption, correspond l’universalité du péché dont nul n’est exempt, pas même les nourrissons[8]. Il invoquait aussi la pratique traditionnelle du baptême, conféré pour « la rémission des péchés »[9]. Cette pratique sera remaniée par les réformateurs[10], pour qui les baptisés devront répondre par la foi.

Lors de la Réforme Magistérielle, ni Luther ni Calvin ne remettrons en question le cadre néoplatonicien qui a permis à Augustin de spéculer sur les modes d’être (sur l’essence) d’Adam avant et après « la chute ». Ils ne modifieront pas la compréhension traditionnelle d’un état adamique de sainteté et de justice; ils réaffirmeront la « justice originelle » de celui-ci comme faisant partie intégrale de son image, pas seulement de sa ressemblance[11]. Ils diront « that fallen humankind is not just deprived, but depraved »[12], voyant en cela une attitude mauvaise fondamentale de l’existence humaine, une corruption de sa liberté.

Augustin inaugurera un changement de paradigme théologique par rapport à la théologie orientale, dont il sera totalement ignoré[13]. Durant les 4 premiers siècles, les Pères ne se questionnent pas sur l’historicité du récit de la Genèse, ni sur le lien entre le péché d’Adam et la condition présente de l’humanité[14]. On appelait alors « péché ancestral »[15] le premier acte de désobéissance d’Adam duquel provenait la condition mortelle de l’humanité. On concevait la prolifération universelle du péché comme étant causée par sa condition mortelle, ainsi que par sa chair corruptible[16].

Par rapport à la création d’Adam, Irénée de Lyon[17] (130-202) disait qu’il réalisait naturellement, mais seulement « en germe », la ressemblance avec Dieu en tant qu’image de celui-ci. On le représentait souvent comme un enfant, créé parfait, quoique inachevé par respect pour sa liberté. Il devait actualiser ce potentiel, selon une conception dynamique, pour s’assimiler à Dieu par l’exercice de sa volonté[18].

Un glissement essentialiste

L’accent théologique change avec Augustin[19]L’anthropologie qui était autrefois plutôt ascendante, dynamique et généralement optimiste, deviens inexorablement statique, déclinante et pessimiste, du moins sans la régénération du baptême.

Statique parce qu’on retrouve chez Augustin un Adam créé pleinement adulte dans un état immobile de béatitude, de perfection morale achevé et d’immortalité. Adam participait pleinement, par grâce, au Verbe incarné, en qui Augustin  voyait les essences éternelles du monde des Idées Platon[20]. Plus que quiconque, Augustin éleva la condition adamique au-dessus de l’humanité actuelle, au rang d’une « surhumanité primordiale »[21].

Ne peut « chuter » que ce qui a été d’abord élevé à un rang qui transcende la condition humaine actuelle. C’est pourquoi son anthropologie devient déclinante. Il introduira dans le christianisme occidental les spéculations sur la structure anthropologique d’Adam avant et après la chute. Une idée qui se poursuivra avec Thomas d’Aquin qui dira que le péché qui a « infecté la nature ».

Pessimiste parce que l’humanité « chute » dans un niveau inférieur, décline vers le moins être[22] et vers le niveau inférieur de la réalité corporelle et matérielle. Elle s’aliène aussi le libre-arbitre en devenant captif des passions de sa nature charnelle. Pour finir, cette catastrophe originelle se propage en péché héréditaire, rendant coupable de « vrai péché » chaque être humain à naître.

Or il apparaît assez clairement que ce schéma n’est pas celui des auteurs de la Bible, mais ceux de la gnose. Rappelons seulement que la préoccupation centrale du gnosticisme était de répondre à la question : « d’où vient le mal et par quelle science je peux en être délivré ? ». Ils concevaient l’origine du mal comme venant d’une catastrophe survenue en Dieu, avant même l’apparition du monde. Le monde mauvais tire son origine de cette catastrophe. Ils considèrent que l’existence dans un corps est mauvaise parce que le mal est dans la matière, la matérialité des choses, du corps et du monde.

Certes, il est évident que l’évêque d’Hippone n’est plus gnostique[23]. Il croit que le monde créé par Dieu est « bon » et que l’existence corporelle est « très bonne ». Mais il continue de raisonner dans des catégories similaires : pour lui, le mal vient d’une catastrophe primordiale, qui a eut lieu au début de l’humanité, lorsqu’Adam a mangé le fruit défendu. Il fait reposer sur un seul acte de désobéissance la destinée de toute l’humanité. C’est pour lui un accident qui a une portée physique et cosmique.

Cette accusation de crypto-manichéisme n’est pas nouvelle. Elle a été suspecté très tôt, dès après sa nomination comme évêque[24]. Elle a été maintes fois soulignée dans la littérature récente[25]. Ce que beaucoup d’évangéliques croient être la bonne interprétation de Genèse 3 ne serait en fait qu’un « mythe dogmatique parallèle aux mythes de la gnose »[26].

Mentionnons cependant que cette interprétation littéraliste et historiciste de Genèse 3 a été élaborée par manque d’information sur le contexte du Proche Orient Ancien et de ses genres littéraires. Et jusqu’à une époque récente – l’église a toujours reçu le texte comme une sorte de révélation intemporelle donnée à Moïse par Dieu. Ce n’est que tout récemment que les découvertes archéologiques et les avancés exégétiques nous ont permis de dépasser cette interprétation.

Dans la deuxième partie, nous reformulerons dans un cadre plus existentialiste, les vérités théologiques qu’Augustin cherche à exprimer.

 

 


[1] La doctrine du péché originel a été forgée par Augustin vers 396-97 dans Ad Simplicianum, au début de son épiscopat. Il désigne le péché qui est « entré dans le monde » (Rom 5.12) par la faute du premier homme, et qui se transmet à tous ses descendants du fait même de leur naissance.

[2] P. Foulquié (1958), L’existentialisme, PUF, p. 35

[3] La pensée sémitique est plus pratique que théorique (G. Pidoux (1959), l’homme dans l’Ancien Testament, cahiers Théologiques 32, p.45). « La réalité pour la Bible n’est pas faite de choses immobiles ou passives, mais de puissance et d’action » (Idem, p.38). Est réel l’existence, ce qui existe, et non leur possible essence.

[4] L’esprit sémitique a été exploré et mieux compris depuis les travaux de Josh Pedersen (1946-47) Israël, its Life and Culture, oxford et Copenhagen, Tome 1-2

[5] Dans la philosophie grecque, le monde intelligible des idées est l’être véritable. Les substances immatérielles, d’essence divine, sont les modèles célestes qui servent de prototype à l’organisation du monde humain. À l’opposé, le monde sensible est une diminution. Il est éphémère, périssable et nécessairement imparfait. Pour Augustin, l’homme est intermédiaire entre les deux. L’âme, qui est de l’ordre de « l’esprit », est à l’image de Dieu et doit s’attacher au Verbe de Dieu qui ne passe point. Voir par exemple Confessions, 4,11; 12,11 et 13,11.

[6] Placide Deseille dit : « Le privilège de l’âme sur le corps est cette fois certain : c’est en rentrant en soi-même que l’âme découvre Dieu » Il cite De vera religione XXXIX, Deseille (1998) âme-cœur-corps, dans Dictionnaire critique de théologie, PUF, p.30

[7] « Sa conception pessimiste de la condition corporelle prend place dans une réflexion sur le péché originel et s’explique aussi sans doute par le caractère polémique de nombre de ses écrits sur la grâce et la liberté » Deseille (1998), p. 31

[8] Il est difficile d’apprécier l’importance de la doctrine augustinienne du p.o. si on ne saisit pas qu’elle est comme l’antitype de la rédemption, dont nul ne peut être exempté.

[9] Les pélagiens croyaient que les bébés morts sans baptêmes allaient dans un lieu intermédiaire (Concile de Carthage) et auraient part à la vie éternelle puisqu’ils étaient indemnes de tout péché personnel, ne pouvant transgresser les commandements de Dieu. Augustin répliquait que malgré que le péché ne fût pas actualisé en péché personnel, il demeurait le « péché originel » qui était suffisant pour condamné à l’enfer, puisque tout enfant se retrouve à participer en Adam à sa désobéissance.

[10] Pour les réformateurs, ce n’est plus un baptême qui régénère, efface la tare du p.o. et redonne la grâce du libre-arbitre. Ils ont compris la signification du baptême dans le contexte d’une théologie de l’alliance (Stanley Grentz (1994), Theology For The Community of God, Eerdman’s, Grand Rapid, p.525). Il est un signe d’alliance qui n’accomplit pas le salut, puisque la foi future sera nécessaire pour « valider » le sacrement (Idem, p. 529).

[11] S. Grentz, TCG, p. 170

[12] S. Grentz, TCG, p. 171

[13] H. Khün (1994), Le Christianisme, Seuil, Paris, p. 405

[14] L. Sentis (1998), Péché Originel, dans Dictionnaire critique de théologie, Quadrige/PUF, Paris, p.881

[15] D. Haynes (2011), The Transgression of Adam And Christ The New Adam : St Augustine & St Maximus The Confessor On The Doctrine Of Original Sin, St Vladimir’s Theological Quartely 55, p. 293

[16] Athanase Sage, Le péché originel dans la pensée de saint Augustin, de 412 à 430, p. 75. Texte disponible sur internet.

[17] 130-202 ap. J-C. Le premier grand théologien d’Occident, mais issu de l’église orientale

[18] J-C Larchet (2000), Thérapeutique des Maladies Spirituelles, Cerf, Paris, p. 19

[19] Elle passe de la liberté et la déification eschatologique de l’homme à une forte théologie de la grâce, doublée d’une forte théologie des sacrements. Pensons à la formule demeurée célèbre : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu

[20] Cité par Foulquié (1958), idem, p.15

[21] P. Ricoeur (1960), Finitude et Culpabilité, Aubier, Paris, p. 219

[22] On comprend mieux, replacé dans ce contexte, les termes empruntés à la philosophie néoplatonicienne qui ont aidé Augustin à conceptualiser sa pensée sur le p.o. Des termes tels que  « diclinatio », en latin « déclinaison » de ce qui a plus d’être vers ce qui a moins d’être (Augustin, inclint ab… ad, 12); ou celui de « defectivus motio », en latin « mouvement défectueux », mouvement venant du non-être et allant vers le non-être; ou encore celui de « corruptio », terme qui désigne chez Augustin un « defectus dans une natura » (Ricoeur (1969), Le Conflit des Interprétations, Seuil, Paris, p. 271).

[23] Augustin fut membre avant sa conversion d’une secte gnostique – le manichéisme – durant 9 ans, de 20-29 ans.

[24] Peter Brown (1967), Augustine of Hippo, University Of California Press, p. 203. Ce genre d’accusation fut repris par Julien d’Eclane, Idem, p. 393

[25] Rodhes Eddy (2009) Can a leopard change its spots ?: Augustine and the crypto-Manichaeism question. Scottish Journal of Theology 62, p. 316-346 ; Johannes van Oort (2011) Augustine’s Manichaen Dilemma in context, Vigiliae Christianae 65, p. 543-567

[26] Ricoeur (1969), Le Conflit des Interprétations, Seuil, Paris, p. 272

 


Navigation dans la série<< Le péché originel revisité
Le péché originel revisité (partie 3) >>
Avatar

0 Commentaire

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*