Le mythe moderne de la Terre plate médiévale 2/2

terre plate


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La sphère terrestre médiévale

Monde Gossuin

Fig. 5

Alors que le monde romain occidental devenait morcelé, dans son unité et son organisation politiques, l’Occident latin finit par être détaché de la partie orientale grecque de l’Empire romain pendant un millénaire. Tandis que les œuvres des philosophes et des scientifiques de l’Antiquité continuaient d’être copiées et lues dans l’Est, et d’être transmises au nouvel Empire musulman, l’Ouest stagnait sur le plan intellectuel en raison de la rareté des textes traduits en latin, du faible nombre de personnes connaissant le grec et de la perte des communications dans le bassin méditerranéen. Certains ont douté que la sphéricité de la Terre fût toujours connue à cette époque, mais cette position semble exagérée. Quoi qu’il en fût, l’Église catholique médiévale ne fit jamais de déclaration sur la forme de la Terre, et déjà, avec le moine Bède (673-735) au nord de l’Angleterre, nous trouvons une défense solide de la sphéricité de la Terre.

Conscients de ce qui avait été perdu et héritiers de la tradition « conservatrice » des commentateurs de la fin de l’Antiquité, les intellectuels médiévaux s’efforcèrent de reconstituer les connaissances manquantes. Une telle démarche n’était pas fondée sur un mépris du passé, mais plutôt sur une vénération excessive des sommités anciennes de la connaissance, tels Platon et Aristote.

La « renaissance » carolingienne du VIIIᵉ siècle, la création d’universités à partir du XIᵉ siècle, l’activité frénétique des traducteurs au cours des XIᵉ et XIIᵉ siècles, la « renaissance » qui s’ensuivit au XIIᵉ siècle, les débats profonds et parfois les vives réactions critiques aux savoirs scolastiques anciens du XIIᵉ au XIVᵉ siècles sont autant d’événements qui témoignent d’une connaissance claire de la sphéricité de la Terre, ainsi que de l’astronomie et de la géographie anciennes, un savoir qui fut volontiers adopté par les chercheurs européens et les auteurs religieux (fig. 1 et 5).

Même des ouvrages aussi populaires que La Divine Comédie de Dante (début du XIVᵉ siècle) et l’œuvre fictionnelle Voyages de Jean de Mandeville (fin du XIVᵉ siècle), un des livres médiévaux les plus lus au cours des deux siècles suivants, soutiennent clairement la sphéricité de la Terre.

Terrarum Orbis Isodore

Fig. 6

 

Les véritables débats et inquiétudes avant Colomb

C’est l’incapacité de comprendre l’âge médiéval et le débat sur les Antipodéens, en aucune manière associés à la croyance en une terre plate, qui conduisit les historiens et les chercheurs à mal interpréter les preuves et à conclure que les hommes médiévaux vivaient dans les ténèbres et l’ignorance. Les fameuses « cartes TO » (fig. 6, la partie supérieure correspond généralement à l’Orient) sont une illustration parlante de cette incompréhension. Leur circularité n’était pas destinée à représenter une Terre en forme de disque. Elles visaient à identifier les seules parties de la Terre pertinentes aux yeux du lecteur, à savoir les trois continents connus de l’hémisphère nord à l’intérieur d’un cadre océanique circulaire (suivant les modèles qui semblent remonter à l’Antiquité romaine).

 

Novissime Hystoriarum repercussiones de Giacomo Foresti

Fig 7.

En fait, il n’est pas difficile de trouver ces cartes dans des livres qui comportent aussi des « cartes zonales » (d’origine romaine elles aussi). Ces dernières offrent un aperçu général de l’ensemble de la planète, avec, aux extrémités supérieure et inférieure, les pôles glacés, au centre l’équateur brûlant et, intercalées de part et d’autre, deux zones tempérées (dans certains cas, les deux cartes figurent côte à côte, fig. 7). Il existe aussi des modèles où les deux cartes fusionnent en une carte zonale qui contient une carte TO limitée à la zone tempérée de l’hémisphère nord à l’intérieur d’un cadre rectangulaire (fig. 8). La cartographie islamique faisait aussi figurer le monde habité par un cadre océanique circulaire qui, dans certains cas, comportait des lignes délimitant les zones climatiques (fig. 9, la partie supérieure correspond au Sud).

 

La sphéricité fut le postulat fondateur de l’aventure de Colomb (il en avait appris le principe dans les livres médiévaux écrits par des auteurs ecclésiastiques, comme Pierre d’Ailly). Lors des débats à la cour d’Espagne qui préludèrent à sa fameuse première traversée de l’Atlantique, les clercs fanatiques et platistes ne s’opposèrent pas à lui. Ils étaient plutôt préoccupés par la distance, les difficultés du retour, et par des spéculations relatives aux Antipodéens… Ironie de l’histoire, dans leurs débats avec Colomb, ils utilisèrent l’argument de la sphéricité de la Terre pour mettre en cause son plan de navigation !

 

 

L’essor du mythe de la Terre plate chrétienne

Bible Arnstein (XIIᵉ siècle)

Fig. 8

  1. B. Russell, en désignant Irving et Letronne comme les seuls coupables de l’invention de l’ « erreur plate » (présumant que tout homme médiéval croyait en la Terre plate), a été suivi par bien d’autres au cours des vingt-cinq dernières années. D’autres historiens ont cependant livré une explication plus complexe pour rendre compte de la manière dont l’ « erreur plate » avait été élaborée.

Rudolf Simek et Reinhard Krüger ont mis en évidence l’importance de la redécouverte de Cosmas en 1706 et, plus encore, celle de la préface republiée de Montfaucon dans laquelle l’auteur se perd dans une vaste généralisation, accusant les premiers écrivains chrétiens et les Pères de l’Église d’adopter le point de vue de Cosmas sur la Terre plate. D’autres éléments avérés dévoilent l’existence d’une préhistoire encore plus complexe de l’ « erreur plate » avant le XIXᵉ siècle, mais aussi d’une préhistoire de la conception conflictuelle des rapports entre la science et la foi. Je mène en fait actuellement une étude détaillée sur les transformations idéologiques liées à cette question, pour la période s’étendant de la fin du Moyen Âge au XVIIIᵉ siècle.

L’invention d’un « âge des ténèbres » par les savants de la Renaissance est une histoire complexe. Les humanistes voulaient faire renaître l’étude des auteurs classiques et des textes originaux sans passer par les érudits du Moyen Âge, car la transmission médiévale des connaissances était jugée déficiente dans plusieurs domaines.

Carte du monde traité d’Al-Idrisi (1154)

Fiq. 9

Paradoxalement, la Renaissance, souvent considérée comme une période très progressiste, a non seulement occulté de nombreuses avancées antérieures, mais fut aussi moins progressiste qu’on l’a souvent imaginé, car en définitive elle se caractérisa par l’aboutissement de l’ancien dessein des commentateurs romains et médiévaux. Ce fut une Re-naissance, mais tout de même un mouvement rétrograde exaltant Aristote et d’autres sages anciens. Pour compliquer les choses et les rendre plus paradoxales, la Réforme du début du XVIᵉ siècle ainsi que la confrontation et la polarisation qui s’ensuivirent donnèrent aux intellectuels européens bien moins de liberté qu’au cours de l’ère scholastique pour exprimer leur désaccord avec les autorités religieuses et les conceptions traditionnelles. Malgré cela, de nombreux protestants renforcèrent leurs préjugés à l’encontre du Moyen Âge qu’ils considéraient comme une période d’oppression catholique. Les intellectuels du siècle des Lumières n’avaient pas une meilleure opinion et dénigraient le passé chrétien tout entier (quelle que fût la confession) jusqu’à leur propre époque.

À un certain stade de cette période, et tout particulièrement après la redécouverte de Cosmas et les critiques grandissantes de la tradition chrétienne, la prétendue croyance en la Terre plate des chrétiens médiévaux devint le sujet idéal pour concentrer toute la rancœur des modernes envers le passé. Le mythe qui fut alors fabriqué subsiste encore aujourd’hui, il est enseigné à nos enfants à l’école et il est sans cesse répété par les médias de masse, les films, les romans, etc. Il est une pièce centrale du grand mythe contemporain du conflit entre la science et la foi. Un mythe qui, étonnamment, ne meurt pas, malgré le fait qu’au XVᵉ siècle, personne n’avait peur de tomber du bord de la Terre.

 

 

 


Notes

Fig. 1. L’Image du Monde de Gossuin de Metz (XIIIᵉ siècle, copie du XIVᵉ siècle) illustrant la sphéricité de la Terre © Wikimedia commons.

Fig. 2. Exemple typique d’une carte TO (Terrarum Orbis) dans Étymologies d’Isodore (VIIᵉ siècle, copie du XIIᵉ siècle) © Wikimedia commons.

Fig. 3. Exemple côte à côte d’une carte TO et d’une carte zonale dans Novissime Hystoriarum repercussiones de Giacomo Foresti (1483, première édition illustrée 1486 ; cette illustration provient de l’édition de 1503 et ne semble pas apparaître dans les éditions précédentes, du moins pas avant 1492) © Wikimedia commons.

Fig. 4. Carte zonale contenant une carte TO de la zone tempérée septentrionale, tirée de la Bible Arnstein (XIIᵉ siècle) © British Library.

Fig. 5. Carte du monde tirée d’une copie du traité d’Al-Idrisi (1154, copie datée de 1553) © Wikimedia commons.

 


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Pablo de Felipe
Pablo de Felipe prépare actuellement un doctorat en théologie à l’université de Bristol (Grande Bretagne). Il mène une recherche sur les origines historiques de l’erreur de la Terre plate. Le Faraday Institute for Science and Religion a soutenu ses premières années d’études doctorales. Pablo de Felipe est docteur en chimie (biologie moléculaire) de l’Universidad Autónoma de Madrid (Espagne). Il a travaillé en tant que chercheur associé à l’université de Saint Andrews (Royaume-Uni) avant de rejoindre l’Agence Espagnole du Médicament. Il est professeur à la Faculté de Théologie Evangélique SEUT et coordonne le Centre de Science et Foi (www.cienciayfe.org) de la Fondation Federico Fliedner (www.fliedner.es).

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