Le bénéfice du doute

Auteur : Pete Enns
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L’article d’aujourd’hui a été rédigé par Pete Enns. Pete Enns est  en charge des Etudes Bibliques à la Fondation Biologos et auteur de plusieurs livres et commentaires, dont le livre populaire Inspiration et Incarnation : Les Evangéliques et le Problème de l’Ancien Testament, qui s’intéresse à trois questions posées par les spécialistes bibliques qui semblent menacer les vues traditionnelles de l’Ecriture.

L’original de cet article paru sur le site de la fondation biologos est consultable ici


 

Le bénéfice du doute

Personne n’aime être dans un état de doute.

Le doute est déstabilisant et nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’éviter. Ceci est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de la foi. Le doute et la foi s’excluent mutuellement. C’est soit l’un, soit l’autre. Et si vous êtes dans un état de doute, votre travail est d’en sortir.

Le doute est un assaut contre la foi. Nous le savons parce que le doute produit des émotions destructrices telles que la dépression, la colère, l’irritabilité et le stress.Il est évident que Dieu ne veut pas que nous doutions, n’est-ce-pas?

Non, c’est faux.

Il y a un bénéfice dans le doute. Le doute est un don de Dieu pour nous faire passer de la confiance en nous-mêmes à la confiance en lui.Le doute nous oblige à réexaminer ce que nous croyons à propos de Dieu- et cela peut être troublant. Ce que nous pensions être notre « foi en Dieu » se transforme en foi en nous mêmes- notre propre capacité à saisir Dieu, à le posséder à notre façon, à le comprendre pleinement.

Le doute est la façon dont Dieu met à terre nos propres idées à son propos- les endroits où ce que nous pensons de Dieu n’a plus besoin d’être approfondi, n’est plus sujet à croissance. Les doutes ne signifient pas que Dieu est « en train de mourir » pour nous. Les doutes sont le signe que nous sommes en train de mourir à nous mêmes, et c’est généralement une expérience douloureuse.

Pour certains théologiens, le doute nous aide à abattre les idôles que nous avons construites en faisant Dieu à notre propre image. Ou, pour emprunter un terme de psychologie, le doute nous aide à voir la faillite de notre moi , ce moi que nous avons construit pour faire face à la confusion de la vie, et pour mettre toutes choses -« Dieu » y compris- en bon ordre. Le doute nous pousse dans un coin et nous oblige à regarder au delà de nos dysfonctionnements et de nos erreurs, de celles des « idôles du coeur », pour une plus grande intimité avec Dieu, ou Il contrôle et pas nous.
Ne résistez pas au doute mais passez au travers avec patience et honnêteté. Accueillez le comme un cadeau. Demandez à Dieu ce qu’il veut vous apprendre sur sa personne, et sur vous même.Vous n’êtes pas seul. Lisez les Psaumes de lamentation dans lesquels le doute est une réalité douloureuse. Lisez l’Ecclésiaste où l’univers entier de signification du Qohelet s’effondre devant lui s’ébranle jusqu’à s’interroger sur Dieu lui même. Lisez l’histoire de Job dans laquelle le récit de sa vie personnelle est en train d’être effacé et réécrit devant ses yeux.Ces trois exemples bibliques ne sont pas là pour nous avertir mais plutot pour nous montrer ce à quoi ce processus de déstabilisation et de désorientation peut ressembler.

Les doutes qui ébranlent même nos convictions les plus profondes font partie intégrante de la vie spirituelle normale. En traversant de telles moments- et pas en les contournant- nous ressortons spirituellement plus forts et plus intimes avec Dieu.

Le théologien mystique du 16ème siècle Jean de la Croix a parlé de la « nuit noire de l’âme »; Cette nuit sombre représente le sentiment d’aliénation douloureuse et de distance vis à vis de Dieu qui produit la détresse,l’ anxiété et la dépression chez le croyant. Les chrétiens en font l’expérience à un moment ou à un autre, et certains voudraient alors tout abandonner. Puisque Dieu semble si lointain, et puisqu’ils ont perdu leur ancien sens familier d’appartenance à Dieu, ils en concluent qu’ils n’ont plus la foi. Et leur désespoir est encore plus grand.Mais tout comme une cloche d’église dans une nuit claire d’hiver, c’est dans l’obscurité du doute que la voix de Dieu nous conduit plus loin et plus clairement. La grande découverte de Jean de la Croix est que cette nuit est un signe particulier de la présence de Dieu, où notre faux sens du confort nous est enlevé où nous sommes laissés nus devant Dieu et où il nous demande simplement de lui faire confiance. Là nous commençons à comprendre que notre « sentiment  d’aliénation douloureuse  » ne correspondait en rien à la réalité. Cette nuit noire est ce moment où Dieu nous demande d’abandonner la petite version de sa personne que nous avons transporté avec nous et de nous préparer à quelque chose de plus profond.
Rachel Held Evans dit bien que:

« En fin de compte, le doute a sauvé ma foi. »1

Elle nous rappelle que la vie chrétienne est un voyage; il nous faut apprendre à « vivre dans les questions ». Nous apprendrons à attendre de Dieu, non pas les réponses promises toutes faites, mais la promesse de nous transporter de nos zones de confort soigneusement balisées vers un endroit meilleur.

Pour certains, le fait de penser aux questions autour de l’évolution et christianisme est un déclancheur de sentiments de doutes. Pour d’autres les choses sont très différentes. Mais le point est le même. Quelque chose auquel on ne s’attendait pas fait irruption dans nos vies, et n’est pas spécialement le bienvenu. Vous êtes tellement assailli par le doute que vous ne savez pas comment faire un pas de plus, ou bien même pourquoi cela devrait vous préoccuper. Ce n’est pas la fin de la foi. le voyage peut enfin commencer  en toute honnêteté.Etre un chrétien ne signifie pas être sûr de tout tout le temps. Le doute est une composante importante et normale de la vie chrétienne. Lorsque Dieu paraît le plus absent, il vous parle alors de la façon la plus claire. Vous réalisez alors que la foi n’est pas une forteresse mais un voyage, et que Dieu veut vous amener « plus haut et plus loin ».
Notes

1. Rachel Held Evans, Evolving in Monkey Town (Grand Rapids: Zondervan, 2010), 119

 

Pete Enns

3 Commentaires

  1. Avatar
    Pascal jeu 05 Mai 2011 Répondre

    Un excellent article que celui-ci, et qui propose une interprétation chrétienne du doute dans la foi : « la nuit noire de l’âme » !
    Effectivement, le croyant qui doute ne peut avancer, et se demande le bien-fondé de l’idée même de faire un pas de plus en avant, un pas de plus vers ce système religieux dont il doute.
    Je parle de « système religieux » à dessein pour semer le doute, ou plutôt parce que cette question est à l’origine de mes propres doutes.
    En effet, tout système religieux ou philosophique est auto-cohérent. Le bouddhisme, le christianisme, l’hindouisme, le zen,…, et même l’athéisme sont cohérents en eux-mêmes. C’est-à-dire qu’ils constituent chacun, des systèmes complets, mais différents, d’explication du monde et de nos vies. Certains de ces systèmes n’envisagent ou ne se préoccupent pas de l’existence de Dieu d’ailleurs.
    Certains sont-ils « vrais » et d’autres « faux » ? Chacun prétendra détenir l’ultime vérité et, qui la détient au final ? Tous ou aucun d’entre eux ? Ne sont-ils pas une manière pour l’être humain de se rassurer face à une existence, la sienne, dont il ne comprend pas en fin de compte, la finalité, et face à un monde, dont il ne comprend pas plus, la raison d’être ?
    Nous rejoignons ici le champ des réflexions philosophiques, dont on ne peut sortir que par la foi en un système donné. Mais choisir l’un des systèmes, est se couper de la réalité des autres, qui continuent cependant d’exister.
    J’ai beau me sentir chrétien, le doute m’assaille à chaque fois que je me dis que certains ne partagent pas du tout ma foi, et trouvent dans leur système explicatif du monde, quelque chose de complet également !
    Pour ne citer que ceux que je connais un peu :
    Le bouddhisme avec ses concepts de karma, de réincarnation et de libération, propose un système complet.
    Le christianisme basé sur l’enseignement du Christ, avec ses concepts de rédemption, et de Christ ressuscité des morts, est un système complet.
    L’athéisme qui suppose l’absence de tout dieu, et un total non-sens à nos destinées, et un système complet. Un vrai athée saura toujours répondre à n’importe quelle interrogation d’un croyant, et vice-versa.
    Le doute ne peut donc s’estomper que dans l’engagement et l’assurance que procure un système complet, mais à quel prix ?

  2. Avatar
    Benoit hébert ven 06 Mai 2011 Répondre

    C’est vrai tous ces systèmes ont une forme de cohérence interne et tous nécessitent une forme ou une autre de foi.

    A ce sujet j’apprécie tout particulièrement l’approche de la défense de la foi chrétienne(apologétique) du théologien Alister McGrath qui est globalement celle-ci: on ne pourra jamais « démontrer » rationnellement la vérité de la foi chrétienne. Pourtant, sa pertinence est démontrée par le fait qu’elle offre une grille de vision du monde qui entre en « résonance » avec l’expérience humaine dans toutes ses dimensions.

    Pour ce que j’en connais, aucun autre système de pensée ou de religion ne me satisfait autant que la perspective chrétienne du monde.

    • Avatar
      Yogi sam 07 Mai 2011 Répondre

      « Pour ce que j’en connais, aucun autre système de pensée ou de religion ne me satisfait autant que la perspective chrétienne du monde. » Tout dépend me semble-t-il des critères retenus pour cette « satisfaction », et de leur caractère potentiellement universel. Pour ma part le respect du rasoir d’Occam est un facteur essentiel, et l’une des raisons qui me font opter pour l’athéisme.

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