La doctrine du péché originel (version augustinienne) peut-t-elle s’écrouler ? Introduction

Posté par Bruno Synnott

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Partie 1 : Introduction

La doctrine du péché originel occupe une place importante en théologie. Elle a été forgée par Augustin aux alentours de 396-97 (Ad Simplicianum), au début de son épiscopat[1]. Elle stipule qu’à la suite du péché d’Adam, l’humanité entière est privée[2] de la grâce divine. Elle chute dans un état de nature défectueux et corrompu[3], et hérite par solidarité de la culpabilité des premiers parents. Cette doctrine fut grandement inspirée par une interprétation littérale et historicisante du récit d’Adam et Ève.

Ajoutons qu’elle apportait également une explication sur l’origine du mal : c’était non la faute de Dieu ou de la matière, mais c’était uniquement la faute de l’homme. On peut appeler cela une conception morale du mal où la condamnation et la souffrance existentielle de l’humanité sont pleinement justifiées, et découlent de la volonté libre de nos premiers parents.

eXploration_TheologiqueAu temps d’Augustin, cette intuition a connue, un développement rapide. Elle a été forgée dans un contexte très polémique où étaient menacés les fondements de la foi chrétienne. Il y avait notamment une conception du mal assez répandue par les mouvements gnostiques à laquelle Augustin lui-même adhéra durant près de 10 ans. On y enseignait que l’origine du mal se trouvait dans la chair et la matérialité du monde. Converti au christianisme, Augustin s’opposa fortement à cette idée et montra que le mal n’est pas une réalité préexistante ou coéternelle au Bien. Dieu seul était éternel. Le mal était plutôt le résultat d’un libre choix de désobéir à Dieu.

En même temps, Augustin dû faire face à une autre hérésie grandissante à son époque : Pélage. On y enseignait que les hommes naissaient dans la même condition qu’Adam et pouvaient, par leur force naturelle, s’abstenir de pécher. Devant cette perspective, Augustin montra que personne n’est sauvé sans Dieu. Il souligna la nécessité de la rédemption pour tous (les bébés naissants compris) et conserva bien haut le primat de la grâce dans l’œuvre du salut.

Bien évidemment, Augustin avait raison d’insister sur ces deux points.  Cependant, très tôt Augustin fut accusé d’avoir introduit un élément nouveau dans la théologie catholique[4] en raison de la manière dont il a radicalisé à l’extrême les conséquences de la « chute » d’Adam. Il fut démontré que pour conceptualiser son dogme, le grand théologien latin s’inspira des catégories philosophiques néo-platoniciennes prédominantes à cette époque. Selon ce cadre de pensée « essentialiste[5] », Dieu « est ce qui a le plus d’être » et tout le reste se décline en degrés d’être, depuis ce qui a beaucoup d’être, vers ce qui en a le moins : le néant ou le non-être absolue.

Certes les Pères de l’église avant lui avaient commencé à réfléchir au péché d’Adam[6], mais jamais de manière aussi systématique, en raisonnant sur les effets « ontologiques » de la chute d’Adam dans un cadre essentialiste. C’est ainsi que l’on spécula sur sa nature des premiers parents avant et après la chute. Or le texte veut-il réellement amener le lecteur à discerner deux états de nature diamétralement opposé ? Veut-il que nous envisagions l’humanité pécheresse comme privée de toute grâce surnaturelle,  comprise comme une nature surajoutée à une nature charnelle, devenue incapable en soi du moindre bien spirituel ?

Voici qu’aujourd’hui, avec l’avancée des sciences de la nature et des nouvelles connaissances exégétiques, cette conception de la chute est fortement remise en question. Dans les prochains billets, nous allons tenter de montrer comment l’intention du récit adamique n’était peut-être pas de présenter une création paradisiaque et idyllique, ni même une humanité sainte et achevée dès le départ. Mais plutôt d’inviter les premiers lecteurs à réaliser qu’en dépit de la grandeur de l’humanité au yeux de Dieu (comme image), l’humain est vulnérable devant les forces hostiles présentes dans la création. Une faiblesse qui, loin d’être une tare à déplorer, reflète la condition humaine, et invite chacun à se convertir au Dieu de l’alliance, le créateur du monde, lequel est riche en bonté et en miséricorde, au point de revêtir sa créature de peau après sa faute.

 

 

Notes


[1] On retrouve aussi la mention dans les Confessions, Livre V, IX, 16

[2] Augustin parle de « privatio » (privation de la grâce)

[3] Il emploie le terme « defectus » (lat. défectuosité) et « corruptio » (lat. corruption), laissant l’homme sans force et s’inclinant irrémédiablement vers le néant de l’être.

[4] Pour plus de détails, voir au chapitre 4 la discussion sur La problématique du péché originel version augustinienne

[5] Philosophie qui spécule sur l’essence et la nature des choses en soi

[6] Tertullien parle de « tare originelle » (vitium originis, dans le De anima, 41.1-2); Irénée de Lyon parle de « blessure ancienne infligée par le serpent»; Justin parle de la race humaine « qui est tombée depuis

Adam sous la mort et l’erreur du serpent » (Dialogue avec Tryphon, 88.2); Jean-Michel Maldamé rapporte que pour Basile de Césarée « l’état primitif de l’homme ne devait guère différer de son état actuel » (Maldamé, Le péché originel, 2008, Cerf, p.57);

 

 

 

Crédit illustration : eldeiv / 123RF Banque d’images


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18 Commentaires

  1. Désiré Rusovsky ven 24 Juin 2016 Répondre

    Pas trop d’accord avec ce qui est dit sur Pélage. Il représentait plutôt la position traditionnelle, peut-être de manière un peu extrême, car il voyait le danger des théories d’Augustin. Il ne faut pas comprendre Pélage au travers des écrits de son adversaire.

  2. Benoit ven 24 Juin 2016 Répondre

    Merci Desire. Tu pourrais développer stp

  3. Pascal ven 24 Juin 2016 Répondre

    A propos des gnostiques, n’étaient-ils pas d’avis que le monde était mauvais et imparfait car il était l’oeuvre d’un mauvais démiurge ? Ne disaient-ils pas que le Dieu de l’AT, colérique et prompt à la vengeance, n’était pas le Dieu d’amour et de bonté que le Christ nous a révélé ?
    C’est une question complexe que celle de l’origine du mal.

  4. Auteur
    Bruno Synnott ven 24 Juin 2016 Répondre

    Très bon point Désiré.
    Pour Pélage, si j’ai bien compris, il n’y a d’héritage ni de culpabilité ni de privation de grâce. Les enfants sont regardés comme innocent et dans une condition identique au premier homme. Ils ont ainsi pour lui la pleine liberté de choisir pour lui-même de suivre ou de ne pas suivre l’exemple d’Adam.

    Assez près de cette position, à gauche du spectre, il y a les Orthodoxes de l’église orientale pour qui le péché des origines avait blessé la nature de l’homme, provoquant la mort de tous, mais sans toutefois altérer l’image de Dieu en l’homme ni transmettre de culpabilité aux descendants.

    Puis si on continu au centre du spectre, il y a les catholiques pour qui la chute d’Adam prive les humains de la sainteté et de la justice originelle. Leurs capacités naturelles ne sont pas altérées, bien que affaiblies et ils héritent de la culpabilité d’Adam, transmise par génération, et qui est remis au baptême.

    Finalement, à la droite du spectre, nous retrouvons l’orthodoxie protestante. Depuis la « chute », l’humanité hérite d’un état de corruption de nature. On ne parle pas simplement de « privation » de grâce, mais de « dépravation », état doublé d’une culpabilité héritée.

    Je pense que la position de Pélage, tout comme celle des autres traditions théologiques, découle de cette conception d’une création idyllique et paradisiaque où l’humain était parfait en qualité et en sainteté. Or nous allons explorer dans les billets à venir la possibilité que ce fantasme des origines ne soit ni biblique ni scientifique. Comme croyants du XXIe siècle, nous devons continuer penser la Bible en fonction des nouvelles réalités scientifiques, exégétiques et philosophiques. Bref, nous devons penser « en dehors de la boîte », comme tu le fais si bien cher Désiré.

    • Désiré Rusovsky ven 24 Juin 2016 Répondre

      Je pense qu’il y a une limite absolue pour une analyse de la « Chute » de manière scientifique, car elle est située dans une autre dimension (le Jardin d’Eden) qui ne nous est pas accessible car Dieu en a fermé l’accès.

      Contre les positions dérivant d’Augustin (catholique et protestantes), il y a l’affirmation biblique répétée qu’il y a la possibilité d’être juste déjà avant la première alliance. Noé était déjà appelé juste.

    • Antoine ven 24 Juin 2016 Répondre

      Super éclairant ton panorama des positions. Merci!

  5. Manu ven 24 Juin 2016 Répondre

    C’est la faute à Augustin ?

    La question importante pour les chrétiens du XXIème siècle me semble être celle-ci : « La doctrine du péché originel peut-elle s’écrouler ? », et non pas « La doctrine du péché originel (version augustinienne) peut-elle s’écrouler ? », car je pense qu’il ne faut pas se focaliser sur (saint) Augustin. Il est vrai qu’Augustin d’Hippone est l’auteur de l’expression « péché originel » (PO) et qu’il a élaboré une doctrine qui a fortement marqué la chrétienté occidentale, mais la théorie d’une chute de l’homme (PO originant) et d’une nature humaine conséquemment déchue (PO originé) existait bien avant Augustin (cf. Platon et Philon).

    Dans le même ordre d’idées, il vaut mieux poser la question : « La doctrine du baptême des enfants peut-elle s’écrouler ? », plutôt que « La doctrine du baptême des enfants (version augustinienne) peut-elle s’écrouler ? », car le baptême des enfants existait bien avant Augustin et une doctrine est rarement le produit de la réflexion d’un seul théologien.

    • Désiré Rusovsky ven 24 Juin 2016 Répondre

      Si la théorie d’une chute de l’homme (PO originant) et d’une nature humaine conséquemment déchue (PO originé) existait bien avant Augustin (cf. Platon et Philon), elle n’était pas biblique mais platonicienne, donc étrangère à la révélation des Écritures et à la question fondamentale.

  6. Auteur
    Bruno Synnott sam 25 Juin 2016 Répondre

    Il est indéniable qu’Augustin a subi l’influence du platonisme, comme presque tous les théologiens de son temps d’ailleurs. Par exemple sur la notion de l’âme. Pour les Hébreux, l’âme, la néphesch ou la psychè, c’est la « vitalité ou la force de vie ». Les animaux aussi ont eux-aussi une âme.

    Pour Augustin, il l’a confond avec une substance éternelle sous l’influence de la philosophie platonicienne. Ainsi, il imagine l’âme d’Adam comme éternelle, créé à l’image de Dieu (voir Gen ad litt 10.2; 3.20.30), i.e. rationnelle (la raison, l’intelligence, l’esprit), dominant sur le corps. Augustin pensait que l’âme d’Adam fut au départ entièrement tournée vers Dieu et préservé des passions du corps par la grâce divine. Par elle, Adam pouvait régner sur le monde matériel (les animaux compris).

    Il y a aussi cette notion de « chute » qui pose problème. Elle a été popularisée par Platon pour décrire la descente des âmes éternelles dans des corps de terre et reprise par les gnostiques pour décrire le drame de l’humanité tombé dans la matière. Augustin rejeta l’idée d’une descente de l’âme dans un corps mauvais, mais sur un mode de pensée similaire, il comprendra la désobéissance du premier homme comme « chute » d’un état de grâce vers un état de nature privé de l’essence divine, laissant l’intellect à la merci des passions terrestres du corps.

    C’est évident qu’une grosse teinte de dualisme influence la pensée d’Augustin et le conduit à adopter une conception très pessimiste de la condition corporelle. Mais le problème de fond c’est cette surimpression d’un cadre de pensée philosophique platonicien et néoplatonicien sur le texte narratif de Genèse 2. Selon Paul Ricoeur, Augustin n’aurait pas eu les moyens de thématiser la contingence du mal. À la place, il retaille certain concept néoplatonicien pris dans la gamme des degrés d’être.

    Et voilà comment on finit par lire un texte hébreu avec la pensée grecque ! Le concept de « péché originel », comme le dit Manu, pose problème en soi, car il bloque en de vielles catégories de pensée une réalité vraie à redéfinir

  7. bibletude.org dim 26 Juin 2016 Répondre

    Ce que certains appellent « péché originel », c’est le péché, origine des péchés (*). Ce péché est tapi dans notre vieil homme, et essaie d’empêcher l’émergence du nouvel homme en nous – il s’accroche à son trône, ne veut pas que Christ s’y installe et règne sur notre territoire intérieur.

    (*) La Bible en effet parle-t-elle parfois du péché, et parfois des péchés (dans Romains, par exemple). Pécher signifie « viser à côté de la cible ». C’est une tendance générale de l’être humain à ne pas voir la réalité des choses, et par conséquent à mal définir les objectifs pour atteindre un but. C’est cela, le péché. Les péchés sont la conséquence du péché : c’est manquer la cible, du fait qu’on a mal visé.

    • Désiré Rusovsky mar 28 Juin 2016 Répondre

      D’où viennent ces théories: «Ce péché est tapi dans notre vieil homme, et essaie d’empêcher l’émergence du nouvel homme en nous – il s’accroche à son trône, ne veut pas que Christ s’y installe et règne sur notre territoire intérieur.»? C’est contraire à l’œuvre accomplie par Jésus en notre faveur: «Vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ, et par l’Esprit de notre Dieu.» 1 Cor 6:11 Nous sommes maintenant, par Jésus-Christ, saints, justes et purifiés.

      • bibletude.org mar 28 Juin 2016 Répondre

        «Vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ, et par l’Esprit de notre Dieu.» : oui, nous le sommes. Nous avons reçu ce chèque : encore faut-il l’utiliser.

  8. Manu mar 28 Juin 2016 Répondre

    Ce que des théologiens ont appelé à tort « péché originel » (originé), c’est l’ensemble des caractères, des traits de la nature humaine qu’ils ont jugés mauvais mais qui sont en fait « un héritage animal, et non pas du tout le résultat de ce que certains théologiens ont appelé la nature déchue. » (Claude Tresmontant, Problèmes de notre temps)

    « L’homme est comme Dieu ou la nature l’a fait ; et Dieu ou la nature ne fait rien de mal. » (Denis Diderot, Addition aux pensées philosophiques, XLII)

  9. him sam 02 Juil 2016 Répondre

    J’ai du mal a comprendre la démarche de science et foi. Il faudrait dire la science d’un coté puis dire comment vous réconciliiez avec la foi.
    Admettons que nous ayons un ancêtre commun avec les chimpanzés. Cet ancêtre était il sous le péché originel ?

    • Désiré Rusovsky dim 03 Juil 2016 Répondre

      À mon avis, la Chute a été cosmique et non seulement humaine, c’est pour cela que la création soupire, car elle aussi est soumise à la vanité, à la vacuité. La rédemption en Christ touche tout le Cosmos et non seulement les hommes.

      • him dim 03 Juil 2016 Répondre

        La rédemption touche les chimpanzés ?
        Notre ancêtre commun avec les chimpanzés ?
        Les néandertaliens ?
        Les extra terrestres ?

  10. Manu sam 02 Juil 2016 Répondre

    Je ne m’exprime pas au nom de Science & Foi, mais la génétique a démontré que l’homme a un ancêtre commun avec les chimpanzés.
    Personne n’est « sous le péché originel » puisque le péché originel n’existe pas.

  11. Désiré Rusovsky dim 03 Juil 2016 Répondre

    “nous faisant connaître le mystère de sa volonté, selon le bienveillant dessein qu’il avait formé en lui-même, pour le mettre à exécution lorsque les temps seraient accomplis, de >> réunir toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre.<< ” Ephésiens 1:9-10.

    Oui, à mon avis, la rédemption touche tout le monde créé par Dieu.

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