Interview d’A. Bret, physicien et nouveau membre de Science & Foi sur le blog BioLogos


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 Introduction

Voici la traduction de l‘interview réalisée par la fondation BioLogos, publiée en simultanée sur le forum BioLogos.  Nous rappelons pour nos nouveau lecteurs que la fondation BioLogos, fondée par le généticien Francis Collins de confession chrétienne évangélique, ancien directeur du projet de lecture complète du génome humain et actuel directeur des Instituts de Santé aux E.U., a pour vocation la mise en évidence de l’harmonie entre science et foi chrétienne.

Antoine Bret n’est pas un nouveau venu pour les lecteurs de Science & Foi. Nous profitons simplement de la publication de cette interview pour annoncer son entrée officielle au sein de notre association.

Antoine_BretAntoine Bret est Professeur à l’Université Castilla-La Mancha, en  Espagne. Ses recherches portent sur la physique des plasmas, avec applications en fusion thermonucléaire inertielle ou en astrophysique. Il a aussi été « Visiting Scholar » au département d’astrophysique de l’Université de Harvard en 2012. Ingénieur Supélec et docteur en physique de l’Université d’Orsay, il est auteur ou co-auteur de plus de 80 articles dans des revues à comité de lecture. Il a aussi été pasteur d’une église évangélique à Madrid. Il est l’auteur de « The world is not 6000 years old. So what?” –  chez Wipf&Stock, ouvrage dans lequel il traite de la question de l’âge de l’univers.

Découvrez en davantage sur l’auteur :   antoinebret.com ; Le livre sur Amazon

Pour en savoir plus, je vous invite à vous (re)plonger dans la série d’excellents articles qu’il a déjà écrits sur ce blog.

 

Traduction de l’interview d’Antoine Bret

 

BioLogos: Ton dernier livre s’intitule « The world is not 6000 years old … So What?” Quelle a été ta motivation pour écrire ce livre? Combien de chrétiens en France et en Espagne croient que la Terre a seulement 6000 ans?

A. Bret: Je pense qu’il s’agissait simplement pour moi de faire le bien que je pouvais faire, comme Jacques 4.17 l’enseigne. Je suis devenu chrétien en France, sans avoir affaire au créationnisme «dur». Je dirais que la plupart des évangéliques (environ un demi-million) en France se sentent mal à l’aise avec l’évolution, mais pas tellement avec l’âge de l’univers. J’ai déménagé en Espagne il y a 10 ans et j’ai constaté que l’âge de la terre était une question importante pour l’ensemble de la communauté protestante dans ce pays (environ 100 000). J’ai ensuite appris qu’il y avait beaucoup plus de personnes concernées aux États-Unis, et c’est pourquoi j’ai écrit en anglais. Bien qu’il existe de nombreuses questions scientifiques sur lesquelles je ne me considère pas compétent pour écrire, comme l’évolution, je sentais que je pouvais contribuer de manière significative au débat sur l’âge de la terre. Je pensais que les chrétiens aux prises avec ce problème pourraient apprécier qu’un autre chrétien leur explique les choses.

Le soi-disant «créationnisme scientifique» a été une autre motivation. C’est une chose de se sentir mal à l’aise avec certaines conclusions scientifiques, et d’avoir des centaines de questions. C’est même ce que l’on peut s’attendre de tout esprit curieux. Mais c’en est une autre, complètement différente, de prétendre que la science enseigne que l’univers est jeune. Je voulais expliquer en détail au moins l’une des innombrables raisons pour lesquelles nous savons que le monde est vieux.

 

Parle-nous de ton cheminement personnel en ce qui concerne la science et l’Ecriture. As-tu jamais cru que la Terre n’avait que 6000 ans, sur la base de la Genèse?

Je suis devenu chrétien à l’âge de 25 ans, pendant ma thèse de doctorat en physique. L’âge de la Terre n’était pas un problème, ni pour mon Église, ni pour moi. J’ai pourtant dû étudier la Bible pour dissiper certaines tensions entre l’idée d’explications scientifiques et l’origine divine de certains événements selon la Bible. Je me suis moi aussi demandé comment réconcilier certaines déclarations Biblique du genre « Dieu a fait cela… », avec la compréhension scientifique de la façon dont « cela » arrive. Et puis j’ai réalisé que la Bible fourmille d’évènements dont le mécanisme est très bien compris, tout en les attribuant à Dieu. Le plus bel exemple que je connaisse se trouve en Matthieu 5.45 quand Jésus dit « [Dieu] fait lever son soleil… et il fait pleuvoir ». Existe-t-il des phénomènes mieux compris que la pluie ou le coucher du soleil? Le Dieu de la Bible n’a certainement pas besoin de quelques phénomènes inexpliqués pour exister.

 

Ici aux Etats-Unis, nous entendons souvent parler de l’importante sécularité de l’Europe de l’Ouest. Penses-tu que le conflit entre la science et la religion a contribué à la sécularisation de l’Europe, et de la France et de l’Espagne en particulier?

Je dirais que pour l’essentiel, les États-Unis sont moins laïques que l’Europe occidentale pour des raisons historiques. Les pionniers qui ont quitté l’Europe pour les États-Unis l’ont souvent fait en quête de liberté religieuse. En conséquence, les colons européens qui ont fondé les États-Unis étaient par définition des gens pour qui la religion était très importante.

Un article de recherche récent[1] montre cependant clairement que le nombre de personnes qui vont à l’Eglise a diminué en France aussi bien qu’aux États-Unis au cours du siècle dernier. Pour les raisons historiques mentionnées ci-dessus, ce nombre a toujours été plus élevé aux États-Unis. Pourtant, il a aussi diminué.

J’aurais du mal à cerner son importance relative, mais le conflit science/foi joue certainement un rôle dans une telle sécularisation. Dans leur livre Finding Faith, Losing Faith: Stories of Conversion and Apostasy, Scot McKnight et Hauna Ondrey expliquent que la confrontation avec la science moderne est l’une des raisons principales pour laquelle les jeunes quittent l’église. Ce même débat est également l’une des raisons pour lesquelles les non-croyants ne viennent pas à l’église.

En définitive, le conflit apparent n’est surement pas étranger à la sécularisation en France et en Espagne, ainsi qu’aux Etats-Unis.

 

Penses-tu que les gens (en particulier les jeunes) en France et en Espagne rejettent le christianisme à cause de l’apparente incompatibilité de la science avec la foi chrétienne?

Oui. Du côté des croyants, le conflit est presque inévitable pour quelqu’un qui a été élevé dans un milieu évangélique et qui entre à l’université, surtout se il/elle entame des études scientifiques, quelle qu’elle soit. Si cette personne n’est pas prête à demander de l’aide pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives sur sa foi, elle risque tout simplement de la perdre.

Du côté des non-croyants, le créationnisme est certainement un obstacle entre eux et la Bible. Lorsque des non-croyants, en France ou en Espagne, lisent ce que les créationnistes écrivent sur l’évolution, la géologie ou l’astrophysique, ils concluent souvent que la Bible est au mieux un conte de fées intéressant. Ils peuvent également conclure que les chrétiens en général, pas seulement les créationnistes, sont des gens très bizarres.

Je pense qu’il est important pour nous « initiés » de réaliser que le reste du monde ne fait pas beaucoup de différence entre les diverses branches du christianisme. C’est particulièrement vrai en France ou en Espagne, où tout ce qui n’est pas catholique sera indistinctement étiqueté « protestant ». Certes, c’est une erreur, mais c’est comme ça.

Un pasteur espagnol connu du monde évangélique a récemment écrit sur une page Web protestante que le Soleil tourne autour de la Terre. Les conséquences peuvent avoir été absolument désastreuses. Tout lecteur non-protestant aura probablement conclu qu’il ferait mieux de rester du côté catholique, plutôt que de se joindre à quoi que ce soit qui ressemble au protestantisme.

 

Parmi les scientifiques en France et en Espagne, combien croient en Dieu? Est-ce que d’autres scientifiques déconsidèrent ton travail à cause de ta foi?

J’aimerais profiter de cette question pour faire une remarque: Contrairement à une impression répandue parmi les croyants, les scientifiques ne passent pas leur temps à parler de la pertinence de leurs conclusions scientifiques sur le débat science/foi. Pas plus qu’ils ne choisissent leur sujet de recherche en fonction du dit débat. Certes, certains d’entre nous apparaissent fréquemment dans les médias pour en discuter, mais cela ne concerne que quelques scientifiques (Dawkins, Hawking …) sur des millions. Dans nos laboratoires, nous parlons des problèmes scientifiques qui nous intéressent, du financement de la recherche, de nos étudiants, du marché du travail, de nos institutions … Mais je n’ai jamais vu quelqu’un choisir un sujet de recherche pour ses implications bibliques. Autrement dit, le but de nos recherches n’a rien à voir avec la Bible. C’est le cadet de nos soucis.

Cela dit, il est vrai que le pourcentage d’athées semble plus élevé en science. Je dirais que la plupart de mes collègues français sont athées, tandis que le pourcentage est plus faible en Espagne. À ma connaissance, personne n’a encore fait un sondage pour quantifier les proportions.

Que ce soit en Espagne ou en France, je n’ai jamais ressenti aucun regard dédaigneux à cause de ma foi. Maintenant, tandis que la foi est acceptée par la communauté scientifique, les allégations créationnistes sur l’âge de la terre par exemple, ne le sont pas. L’écart avec les enseignements de la science est si fort, que les gens ont tendance à critiquer l’ensemble du monde religieux pour ces prises de positions. Il est alors important d’expliquer que le monde chrétien ne se réduit pas au créationnisme.

 

Qu’est-ce que toi et d’autres font pour promouvoir l’harmonie de la science et de la foi en France et en Espagne?

Du côté français, le site web « scienceetfoi.com » fait un excellent travail d’éducation. Du côté espagnol, « cienciayfe.es » joue le même rôle. Je collabore avec les deux associations, qui publient des articles de professionnels, organisent une multitude de conférences et reçoivent des invitations pour parler dans certaines églises.

Comme Herman Melville l’écrit dans Moby Dick, l’ignorance est la mère de la peur. Pour la plupart des évangéliques, le mot «Science» désigne une sphère opaque peuplée de gens douteux parlant un langage incompréhensible. Je préfère voir la science comme une extension de bon sens. Expliquer comment nous savons ce que nous savons sur l’évolution ou l’âge de la terre, est un élément clé de la réconciliation. L’autre partie consiste à présenter des alternatives théologiques convaincantes à celles des créationnistes. C’est pourquoi mes amis espagnols et français travaillent avec des théologiens, et pas seulement avec des biologistes ou des physiciens.

Du côté espagnol, nous sommes également reliés au site Mexicain « Razón y Pensamiento Cristiano » (revista-rypc.org). Compte tenu de la forte connexion entre l’Espagne et l’Amérique Centrale et du Sud, une telle collaboration était très attendue.

Last but not least, « Ciencia y fe » est impliqué dans la faculté évangélique « SEUT » (facultadseut.org), près de Madrid. C’est une grande réussite car cela permet d’instruire de futurs Pasteurs qui à leur tour vont influencer des milliers de personnes dans leur ministère.



[1] Religious decline in the 20th century West: testing alternative explanations, Raphaël Franck and Laurence R. Iannaccone, Public Choice 159:385–414 (2014).


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