Epistémologie de comptoir : désacraliser la science

Print Friendly, PDF & Email

Introduction

« Science et Foi, amies ou ennemies ? » « Dieu et la Science ». « La foi face à la Science ». « Moi, je crois à la Science ». « Que nous dit la Science ? » « La Science montre que… » Etc, etc. Autant de formules qui reviennent sans cesse sur la toile, les journaux, les livres, et peuvent parfois me mettre mal à l’aise.

Elles semblent transmettre une image d’une « Science » incroyablement distante. Une activité qu’on pourrait penser voisine de l’alchimie, menée par des gens étranges, au langage et surtout à la démarche, incompréhensibles. Le « sciençolâtre » se réjouira peut-être de cette perspective qui place « La Science » bien au-delà des activités mondaines. Quant au « sciençophobe », rien de tout cela ne saurait le réconcilier avec la science, sans majuscule ni guillemets.

J’aimerais tenter de désacraliser « La Science ».  Lui ôter cette aura artificielle et expliquer qu’en fin de compte, ses méthodes, ses principes, sont finalement propre au commun des mortels.

 

La méthode

Commençons donc par la méthode. Loin de moi l’idée de me livrer à un exercice d’épistémologie[1] du genre universitaire. Contentons-nous d’une épistémologie de comptoir.
On nous dit donc que « La Science », lorsqu’elle souhaite comprendre un phénomène, procède en émettant des hypothèses, puis en les soumettant à l’épreuve de l’expérience. N’est-ce pas là exactement ce que vous faites quand vous avez perdu vos clés ? « Peut-être sont-elles dans la poche de ma veste » pensez-vous, avant bien évidemment d’aller voir dans les poches de la veste en question.

Bref, on se fait une idée de ce qui a pu se passer, et puis on vérifie si c’est bien cela qui s’est passé. Qu’il s’agisse de clés perdues ou de mettre la main sur un voleur, tout le monde fonctionne comme cela. Quand on y pense, la « démarche scientifique » n’est rien d’autre qu’une question de bon sens. Richard Feynman, l’un des physiciens les plus géniaux du siècle dernier, écrivit un jour que

la science est l’art de ne pas se faire avoir.

Et quand on ne veut pas se faire avoir, on éprouve mille fois ses hypothèses.

 

Le jargon

Un attribut de « La Science » qui contribue à faire oublier qu’elle n’a rien d’extra-terrestre est le jargon qu’elle emploie. Voyons cela.
Je me souviens d’un ami qui un jour m’a parlé des « MS dans les IGH ». Devant mon air ahuri, il a dû traduire « mesures de sécurité dans les immeubles de grand hauteur ». Le jargon n’est pas là pour embêter les autres (même si on peut s’en servir pour frimer un brin). Sa raison première est qu’il permet de gagner du temps en évitant d’avoir à expliquer les choses mille fois. Quand j’écoute parler un avocat ou un médecin, je comprends un mot sur deux. Leur but n’est pas de s’assurer que je ne capte rien. Leur but est de communiquer de manière efficace avec leurs pairs, au sujet de notions qu’on ne rencontre pas dans la vie courante.

Toutes les professions ont leur jargon. Avocats, marins, médecins, plombiers, menuisiers, alpinistes, motards, musiciens, informaticiens… Tous me donneront tôt ou tard l’impression de parler chinois. Mais il n’y a là aucune malice. C’est simplement le prix à payer pour une communication « interne » plus efficace. Ça n’a rien de propre à « La Science ».

 

Les maths

Certes, il est un élément du jargon scientifique qui peut paraitre encore plus hermétique : les maths. L’usage intensif qu’on en fait en science contribue certainement à donner l’impression que les conclusions « scientifiques » sortent des chapeaux comme les lapins des magiciens. J’aimerais ici expliquer que les maths ne sont rien d’autre qu’une extension du bon sens.

Vous achetez 3 pommes et 1 orange. L’orange coûte 2 euros. En tout, vous avez payé 5 euros. Combien coûtait 1 pomme ? Facile : si le tout coûtait 5 euros et l’orange 2, c’est que les pommes faisaient 3 euros. Et si on paye 3 euros pour 3 pommes, c’est qu’une pomme coûte 1 euro. Vous venez, peut-être sans le savoir, de « résoudre l’équation »,

3x + 2 = 5.

Ce qui semble des maths avec un « x » devient évident avec des pommes. Pour ceux qui ont des souvenirs de classe, je vous laisse méditer sur l’inanité des recettes de cuisine du genre « le 2 passe de l’autre côté et change de signe » ou bien, « le 3 passe en dessous ».

Un peu plus dur. Il semble évident que plus il y a de convives pour manger une tarte, moins il y en aura pour chacun. Vous venez de « démontrer » que,

Limite de 1/n quand n devient grand égale 0.

En maths, on écrira (pas pour vous embêter. Juste pour aller plus vite),

Equation1

Pour finir, vous serez d’accord que si votre voiture va à une certaine vitesse V durant un certain temps t, elle aura parcouru une distance V*t. Si ensuite elle change de vitesse pendant un autre temps, vous devrez multiplier la nouvelle vitesse par le nouveau temps pour avoir la distance parcourue. Et ainsi de suite, chaque fois que la vitesse change. Au final, vous devrez additionner toutes les distances pour savoir la distance totale. OK ? Vous venez ici de « démontrer » que,

Equation2

Le signe en forme d’ouïe de violon veut juste dire que l’on fait une somme. On dirait du chinois. C’est juste du bon sens. Je vais m’arrêter là pour ne pas alourdir le texte, mais le message est clair : les maths ne sont pas une série de recette de cuisine sans queue ni tête que l’on applique aveuglement. Elles sont juste une extension du bon sens. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont si efficaces dans les sciences naturelles.

 

Les hypothèses

Les conclusions de « La Science » ne sont que des hypothèses, dit-on parfois. Et en plus, on murmure que souvent, ces hypothèses sont faites avec  une idée préconçue. Pas possible ! Quand vous perdez vos clés, vous allez les chercher dans le frigo ? J’en doute. Quand donc on veut comprendre un phénomène, il faut bien commencer par supposer un mécanisme. Et bien évidemment, on a en général une liste de suspects. Une idée préconçue. Parfaitement.

On fait ainsi une série d’hypothèses. Puis on vérifie par l’expérience et/ou par l’observation. Ce sont elles, expérience et/ou observation, qui se chargeront de vous donner raison ou tort. De jeter par la fenêtre, ou non, vos idées préconçues. Et l’histoire des sciences montre parfaitement comment ces deux juges ont souvent fini par imposer des hypothèses à priori « scandaleuses », comme celles qu’on trouve en relativité ou en mécanique quantique.

Pourquoi « Dieu » n’est-il jamais parmi ces hypothèses ? Tout simplement parce que l’explication « c’est Dieu », n’explique rien du tout. Je crois tout à fait, grâce à Jésus, que Dieu fait tomber la pluie et lever le soleil (Mat 5:45). Mais cela ne m’explique pas comment ça se passe. Le nourrisson voit bien que ses parents lui donnent à manger, mais il n’a aucune idée de ce qu’ils font pour se procurer les petits pots. Si je me contente de « Dieu fait voler les oiseaux », ce qui est vrai, je ne saurai jamais faire voler un avion. Si Pasteur s’était contenté de « Dieu guérit les gens », il n’aurait pas découvert les microbes.

L’hypothèse « c’est Dieu » est en fait toujours valable. Mais elle ne permet pas de comprendre. Dieu sait bien où sont vos clés perdues. Mais je doute que vous en restiez là.

 

 Conclusion

Je proposerais donc de remplacer « Science » par « bon sens ». Les expressions citées en introduction s’en trouvent transformées : « bon sens  et Foi, amis ou ennemis ? » « Dieu et le bon sens ». « La foi face au bon sens ». « Moi, je crois au bon sens ». « Que nous dit le bon sens ? » « Le bon sens  montre que… ».

Certaines, comme « moi, je crois au bon sens » se réduisent à un prétentieux enfonçage de porte ouverte. D’autres, comme « bon sens  et Foi, amis ou ennemis ? » apparaissent comme sans fondement. Comment pourrait-il y avoir inimitié entre Foi et bon sens ? Puisse la même chose se dire de la science et de la foi.

 


 Notes

[1] Épistémologie (Larousse) : Discipline qui prend la connaissance scientifique pour objet

Antoine BRET
Antoine est physicien chercheur et enseigne à l’Université Castilla-La Mancha près de Madrid. Auteur ou co-auteur de plus de 100 articles dans des revues à comité de lecture, il est régulièrement « chercheur invité » au département d’astrophysique de l’université de Harvard. Il a également travaillé pour une église évangélique française pendant 8 ans et a été pasteur à Madrid pendant une année.

1 Commentaire

  1. Avatar
    him dim 16 Déc 2018 Répondre

    Vérifier une hypothèse relève effectivement du bon sens, mais ce qui peut paraître étonnant dans la démarche scientifique est que la formation des hypothèses qui font progresser la science sont contre intuitives. L’ hypothèse (qui ne relève pas du bon sens) doit donner lieu à l’élaboration d’un modèle (théorie) qui puisse être évalué dans toutes ses conséquences (par application du bon sens).

    Le modèle (théorie) formé emploie souvent des formalismes mathématiques, permettant d’opérer des déductions logiques, mais ce qui paraît «extraordinaire» est le pouvoir d’un certain formalisme de rendre compte de la réalité de manière plus complète ou plus précise qu’un autre (typiquement les mathématiques sous-jacentes à la théorie de la relativité générale par rapport aux mathématiques sous-jacentes à la théorie de la gravité de newton).
    On peut se demander pourquoi de nombreux phénomènes du monde réel sont sujets à être modélisés avec une précision et une complétude grandissante à l’aide de tel ou tel formalisme mathématique.

    Par ailleurs est il possible qu’un monde existe où les entiers, les nombres premiers ou le nombre pi ou la logique n’existeraient pas ? Ou encore est il possible que lorsque aucune intelligence à part Dieu n’existait encore les mathématiques n’existaient pas ?

    Dieu choisi t il une mathématique existant de toute éternité pour l’appliquer à tel ou tel phénomène de sa création ? ou bien les phénomènes que nous observons sont ils la conséquence d’une nécessité mathématique ?

    Les mathématiques (à commencer par la logique) sont elles un mode de pensée de Dieu ou bien Dieu ne peut faire autrement que de les utiliser car « elles sont » ?

    Dans les 2 cas la science apparaît soit comme une quête de connaissance d’un aspect important de la pensée de Dieu soit comme une quête de connaissance d’une forme d’absolu.

    Peut être même que l’existence de la conscience des êtres vivants sont une conséquence inéluctable de lois de la nature et des concepts mathématiques.

    La quête scientifique transcende à mon avis la simple mise en œuvre de notre « bon sens ».

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*