Du primate à l’humain (3)


>48 Articles pour la série : L'évolution expliquée ♥♥♥

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Les australopithèques : une difficile acceptation.

Dans le dernier billet de cette série, nous avons vu l’importante découverte de fossiles australopithèques par Raymond Dart et la réception fraîche qu’elle a reçue par la communauté scientifique de son époque. Dans les années 1920, l’épicentre de la science était l’Angleterre, et les Anglais avaient leur « chaînon manquant » qui reliait les humains et les singes : le frauduleux Homme de Piltdown, avec un corps ressemblant à celui du singe et un cerveau ressemblant à celui de l’humain, tel qu’on l’attendait à l’époque. Cette fausse vision de l’évolution humaine qui passerait d’abord par le cerveau puis par le corps signifiait que les véritables fossiles hominiens que l’on connaissait alors étaient mis à l’écart, avec un corps ressemblant à celui des humains et des cerveaux trop petits. Comme nous l’avons vu, on a largement pensé que les découvertes de Dubois n’étaient que des assemblages chanceux de restes de squelettes humains et d’un crâne de singe ; de façon similaire, l’interprétation de Dart a reçu une critique fondée sur l’âge de son spécimen, un jeune. Si l’on ne pouvait examiner une forme adulte, on présumait qu’il n’avait découvert qu’une espèce proche des singes modernes.

Dart s’est cependant tout de même trouvé des alliés ; deux en particulier l’ont assisté pour faire doucement tourner le vent de l’opinion scientifique, et la faire s’accorder avec son interprétation des australopithèques comme véritables hominiens. Le premier, Robert Broom, un paléontologue quelque peu excentrique et membre de la Royal Society, a travaillé sur d’autres découvertes fossiles d’australopithèques dans les années 1930. On a découvert par exemple un fossile exceptionnel de crâne que Broom a décrit comme Pleisanthropus transvaalensis, une espèce distincte de celle de l’Australipothecus africanus de Dart. A partir de son nom scientifique, le fossile a rapidement été affublé d’un affectueux surnom, « Mrs Ples », surnom qui lui est resté malgré sa reclassification, plus tard, comme un adulte Australopithecus africanus plus qu’une espèce australopithèque séparée. Quelques années plus tard, cependant, Broom a découvert un nouveau fossile hominien : une espèce australopithèque râblée et musclée qu’il a appelée Australopithecus robustus (une espèce proche des australopithèques que l’on a appelé plus tard Paranthropus robustus). Ces découvertes ont grandement contribué à soutenir la position de Dart, puisqu’elles aussi avaient les caractéristiques du « corps d’abord », contrairement à l’Homme de Piltdown.

Dart s’est trouvé un second allié en Wilfrid Le Gros Clark, également membre de la Royal Society et très respecté de la communauté scientifique établie. En 1947, Clark a écrit un article influent sur les australopithèques, reprochant à la communauté scientifique de les avoir jugés sans les avoir examinés comme il l’avait fait (d’une manière aussi polie et critique qu’un Anglais de l’époque le pouvait), et ce faisant, exonérant Dart et Broom :

En se basant sur les preuves présentées par la première annonce des découvertes des fossiles australopithèques, il semblait à première vue que plusieurs interprétations étaient possibles. Les australopithèques pouvaient n’être que des variétés éteintes de singe, proches du chimpanzé et du gorille, mais avec certaines modifications qui montrent de façon mineure une fausse ressemblance avec les Hominidés. Ou encore, peut-être n’avaient-ils aucune relation au gorille et au chimpanzé, mais qu’ils représentaient un groupe collatéral de singes anthropoïdes portant certaines caractéristiques humaines développées lors d’une évolution parallèle, mais pas nécessairement indicative d’une véritable affinité avec les Hominidés. Enfin, les Australopithèques pouvaient être considérés comme des hominoïdes éteints, qui en étaient encore à un niveau simien (ou du moins proche du simien) dans leur développement cérébral, mais étaient des représentants précoces de la branche humaine de l’évolution, et ainsi distincts des Pongidés. Cette dernière interprétation a été réitérée depuis de nombreuses années par Dart et Broom. D’un autre côté, d’autres anatomistes et paléontologues (particulièrement ceux qui n’ont pas eu l’avantage d’examiner les données fossiles d’origine) ont, par une affirmation directe ou par implication, préféré l’une des deux premières interprétations. L’écrivain ci-présent, en résultat de ses études personnelles, est arrivé fermement à la conclusion (1) que les Australopithèques n’ont pas de relation particulière avec les singes anthropoïdes récents, si ce n’est qu’ils sont de grands hominoïdes d’une taille comparable et (2) que les ressemblances à l’humain dans le crâne, la dentition et les os des membres sont trop nombreuses, détaillées et intimes pour permettre l’introduction de l’idée d’une ‘évolution parallèle’ pour les expliquer. En d’autres termes, il doit y avoir une relation zoologique réelle entre les Australopithèques et les Hominidés.

La communauté scientifique en est donc venue à voir ce qui semble, avec du recul, évident : les australopithèques n’étaient pas de simples proches parents des singes modernes, ni même des parents qui ont acquis des caractéristiques de type humain par une évolution convergente. Bien plutôt, ils étaient ce que Dart et Broom avaient soutenu jusque là : des formes éteintes qui étaient nos parents proches, plus proches que tout singe encore en vie.

Grâce au poids et à la stature de Le Gros Clark, les preuves que Dart et Broom avaient accumulées avec peine au cours des dernières décennies ont finalement reçu l’approbation scientifique. En effet, le poids des preuves concernant les australopithèques ainsi que l’interprétation correcte de Dubois de Pithecanthropus (Homo) erectus étaient désormais considérés tels qu’ils étaient : la forme du corps humain avait évolué en premier, et c’est ensuite seulement que la taille du cerveau a augmenté. Cette image en tête, Piltdown détonnait douloureusement, et ses jours d’icône de l’évolution humaine étaient comptés.

La chute de Piltdown

La fin de Piltdown a suivi rapidement, et Le Gros Clark a été l’une des figures clés qui ont démasqué Piltdown. Déjà dans les années 1940, un nouveau test de datation utilisant de la fluorine avait montré que le crâne de Piltdown était d’un âge moderne. Des analyses plus approfondies ont révélé l’étendue de la supercherie : le crâne d’un humain moderne, la mâchoire d’un orang-outang, les dents limées d’un chimpanzé, le tout taché de produits chimiques pour donner un air ancien. Dans les années 1950, la presse populaire s’est emparée du canular démasqué : un mystère résolu, sauf pour l’identité du trompeur. Bien que de nombreux individus aient été suspectés dans les décennies suivantes, les indices tendent à préférer le « découvreur » de l’Homme de Piltdown, Charles Dawson, qui a aussi découvert le second Piltdown, et comme cela a été montré par la suite, a forgé de nombreuses autres « découvertes », moins connues, dans l’espoir d’une position et d’une célébrité scientifiques. S’il en est effectivement l’auteur, Piltdown a été l’accomplissement de sa carrière, mais il a emporté ses secrets dans la tombe en 1916, sans être nommé chevalier ni membre de la Royal Society comme il le désirait. Quel qu’en soit le responsable, l’ombre de Piltdown a recouvert les travaux de scientifiques honnêtes tels que Dubois et Dart, les empêchant d’essayer d’avancer l’étude d’une vision bien plus exacte des origines humaines.

Les leçons tirées de Piltdown

Bien que Dubois et Dart aient dû faire face à un combat difficile, ils avaient un avantage notable : la nature du progrès scientifique. Comme nous l’avons noté au début de cette série, l’évolution est une théorie scientifique ; et en tant que telle, Dubois et Dart, avec leurs véritables découvertes avaient simplement besoin d’attendre plus de travail pour que la paléontologie hominienne soit scientifiquement plus solide, et donne un contexte pour évaluer leurs efforts. Ils n’ont pas eu un prix à payer parce qu’ils avaient raison, mais parce qu’ils étaient les premiers, ce pour quoi, même sans fraude, il faut souvent payer un prix en science. Piltdown n’a fait que prolonger le problème, mais en science, la vérité finit par sortir ; car seule la vérité, ou ce qui s’en approche, est utile pour faire de nouvelles prédictions exactes.

Dans le prochain billet de cette série, nous résumerons l’état actuel des preuves qui concernent l’évolution hominienne, et placerons les origines de notre espèce dans ce contexte.

Pour en savoir plus


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La paléontologie hominienne : une petite esquisse des preuves actuelles >>
Dennis R Venema

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