« Création, chute, rédemption » revisitées (1). Introduction

Posté par Bruno Synnott

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Partie 1 : Introduction

La théologie chrétienne a grandement besoin d’être upgradée. On trouvera peut-être cette affirmation trop forte ou hautaine, mais de plus en plus de gens pensent qu’il y a une mise à niveau à faire. Loin de moi l’idée de dire que tout ce qu’ont pensé avant nous les théologiens fût faux. Seulement, il est clair que nous sommes entrés dans une ère scientifique et post-moderne qui a libéré de nouvelles potentialités de lecture, et confirmé des intuitions présentes chez certains pères de l’église, mais n’ayant pas nécessairement été retenues dans la tradition occidentale.

eXploration_Theologique

Non seulement avons-nous une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons, mais avons également plus de lumière sur le contexte historique et culturel des auteurs bibliques. Et cela permet une appréciation nouvelle du sens des Écritures Saintes, notamment les récits fondateurs (Ge 1-3). Pour les chrétiens, il est essentiel de penser sa vie et sa foi à la lumière de Révélation de Dieu. Or cette réflexion ne se fait dans l’abstrait. Elle se fait à travers des lentilles interprétatives de l’histoire, de la culture, de la technologie. Pour ceux qui, comme moi, porte des lunettes, comprendrons qu’il faut souvent les nettoyer et même en ajuster la force selon l’évolution de notre vue.

C’est pourquoi chaque génération est invitée à revisiter le cadre d’interprétation traditionnel de la Bible, notamment le méta-récit de la Création – Chute (péché) – Rédemption (le salut apporté par Jésus à la croix). C’est ce que j’appellerai la théologie création-péché-rédemption. Celle-ci prime dans les églises évangéliques, du moins dans le discours officiel.

Or de plus en plus de chrétiens évangéliques veulent s’insérer – consciemment ou non – dans une mouvance de plus en plus ouverte à l’apport des nouvelles connaissances scientifiques et exégétiques. Comment penser la théologie création-chute-rédemption aujourd’hui, en tenant comptes par exemple de la théorie de l’évolution ? Cela rend-il caduque la lecture des récits de création ?

Traditionnellement, on a compris la création de Dieu comme d’un monde idyllique, initialement étranger à toute forme de souffrance, créé plus ou moins instantanément en 6 jours de 24 heures. À partir d’une exégèse littéraliste et historicisante, faute d’une bonne compréhension du genre littéraire du mythe au POA, le jardin d’Éden a été dépeint comme un lieu paradisiaque dans lequel l’homme et la femme jouissaient d’une parfaite harmonie avec Dieu et la création.

Compris de cette manière, il est « normal » de comprendre la chute, c’est-à-dire le moment de rébellion du premier couple d’humain, comme un événement improbable, voire irrationnel. On se dit que, la faute reposant sur l’homme, le résultat logique est la colère divine sur eux et leur descendance, avec des conséquences cataclysmiques tel que : privation de la grâce, état de dépravation entraînant une cascade de ruptures, depuis celle avec Dieu, en passant par un dysfonctionnement dans les relations interpersonnelles, et aux difficultés des rapports avec la nature.

Dieu, dit-on traditionnellement, aurait pu laisser l’homme à son sort, mais il a décidé d’intervenir et le sauver. Tout le reste de la Bible serait à propos du plan de sauvetage de l’humanité (la rédemption). Depuis l’appel d’Abraham, la formation du peuple d’Israël menant à l’incarnation du Fils de Dieu pour révéler l’amour de Dieu qui offre sa vie à la croix pour les péchés de tous les hommes.

Avant de continuer, j’aimerais dire que je crois fortement au témoignage biblique qui invite tous les hommes à recevoir l’amour de Dieu manifesté en Jésus et à former en lui une nouvelle humanité à son image. Il n’y a pour moi aucun doute sur la réalité de la nouvelle naissance spirituelle reçue par la foi en Jésus, sur la puissance de la croix pour libérer l’humain de sa culpabilité, et sur le merveilleux plan de paix et de justice prêché par Jésus qui vaut totalement la peine qu’on s’y consacre pleinement. C’est ma vie et mon espoir depuis plus de 20 ans.

Ceci dit, les faiblesses dans l’interprétation traditionnelle obligent à revoir ce cadre d’interprétation traditionnelle création-chute-rédemption qui prévaut encore largement dans les milieux évangéliques. Nous verrons trois raisons principales. D’abord pour une raison d’ordre scientifique, qui lève le voile sur une création évolutive. Deuxièmement pour une raison d’ordre exégétique, qui montre que les récits de création sont beaucoup plus réalistes que les interprétations traditionnelles sur le paradis terrestre. Et finalement pour des raisons théologiques, parce que le plan de rédemption est trop anthropocentrique lorsqu’au contraire, la Bible propose une rédemption globale déjà présente depuis le moment même de la création.

 

 

 

Crédit illustration : paisan191 / 123RF Banque d’images


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8 Commentaires

  1. Avatar
    Antoine jeu 29 Sep 2016 Répondre

    Merci Bruno! C’est quoi « POA »?

  2. Avatar
    Georges Daras jeu 29 Sep 2016 Répondre

    Bonsoir,

    Hâte de lire la suite! :)
    En attendant, je me posais une question à propos de ce schéma création-chute-rédemption:
    Situer la « chute » quelque part dans le passé (malgré l’évolution) comme événement historique (malgré la nature mythique de Gn), comprendre donc ce schéma selon une logique chronologique et historique, n’est-ce pas une forme de concordisme poussé à son dernier retranchement? Après tout, les récits de la Genèse nous parlent peut-être du présent de l’homme (sous forme narrative) et non de son passé (historique, chronologique). Est-il possible de maintenir aujourd’hui un « avant » et un « après » la chute, ou bien même tout simplement une « chute »?

    Au plaisir de te lire Bruno (et les autres aussi que je salue au passage!),
    Georges

  3. Avatar Auteur
    bruno sam 01 Oct 2016 Répondre

    Salut Georges, tu en connaît autant que moi sinon plus sur ces récits !
    Je dirais que la mise en forme littéraire du prologue de la Genèse (Ge 1-11) contient à la fois une logique chronologique et mythique (au sens du temps fondateur, a-historique ou transhistorique).
    La logique chronologique sort l’histoire de l’éternel retour, l’histoire cyclique, pour tendre vers un dénouement eschatologique. Il y a un sens.
    La logique mythique (ex. le serpent qui parle) nous empêche de s’empêtrer dans l’historicisme, comme si on avait un compte-rendu journaliste.
    Garder la tension entre les deux me semble salutaire pour le pas tomber dans l’extrême du libéralisme théologique ou, à l’inverse, dans l’extrême du fondamentalisme/littéralisme (Augustin et à sa suite beaucoup de croyants évangéliques aujourd’hui adhèrent à une forme de mythologie rationalisée, qui mine la crédibilité de l’édifice théologique).
    Tu demandes s’il est « possible de maintenir aujourd’hui un « avant » et un « après » la chute, ou bien même tout simplement une « chute »? » Paul Tillich, que j’aime énormément, dirait que la chute est la condition de l’homme dans l’existence. Dès qu’il y a humanité, dès qu’il y a liberté, il y a chute.
    Ceci dit, j’aime le rappel de Ricoeur qu’il y a antériorité de l’innocence sur l’homme coupable (Ricoeur). Or il faut dire du même souffle que cette innocence n’est pas « bonté originaire » mais simplement absence de culpabilité. Dans cet état d’innocence, Dieu donne l’interdit non pas pour condamner, mais pour convertir, non pas tant pour tester que révéler.
    Ge 2-3 est donc pour moi évangile. Il apporte une lumière réaliste et crue sur la condition humaine afin de conduire les nations à découvrir la grâce originelle. Finalement, il enseigne que l’homme ne peut surmonter « la » tentation (celle de vivre sans Dieu) sans Dieu. Et donc que l’homme a besoin de Dieu (qui le couvre se peaux) pour être pleinement lui-même, i.e image de Dieu.

    • Avatar
      Georges Daras dim 02 Oct 2016 Répondre

      Bonjour Bruno!
      C’est toujours agréable d’échanger avec toi, et grâce à tes investigations nuancées il prend de la hauteur et de la profondeur.
      Dans ta réponse, tu parles du récit de Gn 2-3, des interprétations théologiques d’un Tillich et d’un Ricoeur, de ce qu’il te dit à toi. On demeure sur le plan du texte et de ses interprétations. Dans ma question, je me demande plus précisément si l’on peut établir un pont entre le texte et la réalité, entre le texte et l’histoire, le texte et la biologie. Au niveau de l’histoire, cela me paraît impossible compte tenu de la nature mythique du récit: il n’y a pas eu un homme et une femme qui, ayant désobéi au Créateur, ont entraîné l’humanité sur un autre chemin. Un tel scénario, même purgé de ses éléments symboliques (ou bien tourné autrement), impliquerait une historicisation du récit. C’est pareil d’un point de vue biologique: est-ce que la création était différente, est-ce que la mort et les maladies existaient, etc. Pour moi de telles questions que l’on se pose parfois (St Paul nous entraîne parfois dans cette voie) relèvent d’une logique concordiste selon laquelle ont attribue – malgré une approche critique, mythique, symbolique – une portée historique, biologique, à ce récit. C’est pourquoi j’ai parlé de dernier retranchement du concordisme. À partir du moment où l’on pense simplement (peut-être inconsciemment) que Gn 2-3 = passé (historique, biologique, etc.), alors on a sauté les pieds joints dans une logique concordiste. Les sciences se voient ainsi forcées (de manière certes plus discrète que les terre-jeunistes) à entrer dans un scénario biblique (le « méta-récit » ou « grand récit » que l’on a pu en tirer et qui à mon sens ne tient plus). Or, à mon sens, si l’on veut rester conséquent, soit on est concordiste avec les terre-jeunistes, soit on ne l’est pas. Il n’y a pas de « juste milieu », de « milieu raisonnable », de « vision équilibrée », comme on peut parfois légitimement en chercher en d’autres occasions.
      C’est donc en dehors des interprétations théologiques et de ce que t’inspire ce récit que je me posait la question.

      En te souhaitant un heureux anniversaire!
      G.

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    Manu lun 03 Oct 2016 Répondre

    « Pour ne parler que de l’Homme, il est issu de l’eau et de la terre initiales. A travers l’animalité la plus rudimentaire, il est « monté », par un lent développement cérébral, jusqu’aux hommes primitifs, transformés d’En-Haut en personnes intelligentes et libres, mais encore bien incapables de poser contre Dieu, dans la lumière, un acte de rébellion définitif. Pas question par conséquent d’une situation antérieure au péché d’Adam où les serpents ne rampaient pas, où les roses étaient sans épines et la terre sans cactus, tandis que nos premiers parents se promenaient nus au milieu des panthères qui broutaient sagement.
    Non, l’humanité n’est pas née dans un paradis terrestre. Ce ciel de félicité et de divine amitié décrit par Genèse 3, c’est la maquette de la Création : il n’est pas passé, il est à venir ; il n’est pas derrière, il est devant nous. C’est le Dessein de Dieu pour la fin des temps. Il est placé en tête de la Bible parce qu’on commence toujours par établir la maquette. Mais, dans l’exécution, l’humanité n’a pas commencé par des êtres parfaits puis déchus, mais par d’humbles ébauches amoureusement perfectionnées par Dieu selon les lois d’un lent développement. »
    (Théodule Rey-Mermet, Croire : pour une redécouverte de la foi, I, Droguet & Ardant, 1976, p. 152)

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      Georges Daras lun 03 Oct 2016 Répondre

      Bonjour Manu,

      Voici un extrait qui va, me semble-t-il, dans mon sens. Comme s’il fallait voir les choses par la fin. En précisant toutefois que cette fin (l’eschatologie), comporte elle aussi la dimension mythique présente dans les récits des origines (la protologie). Ce qu’il nous reste, c’est le présent, un présent que Jésus a pleinement investi en son temps. Il n’a pas lié notre condition humaine dans une supposée déchéance des origines, ni renvoyé l’espérance chrétienne dans un avenir utopique.

      G.

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