Quand il y a confusion entre la démarche scientifique et de foi

creationnisme
Auteur : Roland Benz

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Nous abordons la dernière étape de notre série.

 

16. Confusion entre démarche scientifique et démarche de foi

Les créationnistes attribuent aux textes bibliques, notamment au premier chapitre de la Genèse, une compétence scientifique. Gn1 décrirait donc le début du monde et sa structure. Ce faisant, ils ne font pas la distinction entre une démarche scientifique et une démarche théologique ou de foi. Or les sciences n’ont aucune compétence en matière théologique ; pourquoi donc donner à ce magnifique texte une interprétation qui le trahit et qui lui impose de parler dans un langage qui n’est pas le sien. Genèse 1, les spécialistes de la langue hébraïque et des textes bibliques (les exégètes) chrétiens et juifs actuels, dans leur grande majorité, reconnaissent  que le récit de Gn 1 relève d’un genre littéraire clairement identifiable, c’est un hymne ou une louange à caractère poétique (et aussi polémique contre les mythes babyloniens) qui rend gloire à Dieu le créateur de toutes choses. La structure très élaborée du récit le montre bien (voir plus loin). Il n’a pas à correspondre aux sciences d’aucune époque. A ce sujet, le concordisme, qui tente de faire correspondre les jours créateurs à des époques géologiques, est aussi contestable que le créationnisme ! Le récit de Gn1 est d’une richesse théologique extraordinaire et bien plus intéressante concernant le monde et l’humain en relation avec Dieu sans qu’on le contraigne à jouer ce rôle d’être le négateur des sciences contemporaines.

 

17. Rupture entre le monde créé et son état actuel !

L’hypothèse créationniste affirme que l’univers entier a été créé en six jours de 24 h dans l’ordre de ce qui est présenté dans le texte de Genèse 1. Ce qui revient à affirmer que la terre et même l’univers entier n’ont que 6 000 mille ans d’âge si l’on tient compte des généalogies bibliques. C’est l’hypothèse de la jeune terre.

Les phénomènes actuellement observables dans notre univers n’ont aucunement joué dans la création de notre monde [1]

affirme avec assurance Withcomb un des leaders créationnistes. Il y aurait donc une nette rupture entre le comportement actuel de la nature et celui de sa formation.

Il faudrait donc comprendre à partir de cette hypothèse sans fondement que l’on ne peut jamais accéder à des traces du monde préalable à 6 000 ans d’âge ? Mais lorsqu’on visite une grotte où l’on voit des stalagmites de plusieurs dizaines de mètres de hauteur et que l’on mesure leur croissance de quelques millimètres ou centimètres par siècle, on en vient à estimer leur âge à plusieurs dizaines de milliers d’années. Dans une perspective créationniste, Il faut supposer que Dieu a fait la grotte telle que nous la voyons et la stalagmite précédant la limite des 6 000 ans. Une partie serait le fait de la création immédiate de Dieu et la deuxième partie par sédimentation au cours des 6 000 ans. Mais le problème : on ne voit aucune différence de structure entrer les parties avant et après 6 000 ans d’âge.

Le créationnisme pose une rupture au sein même de la création, entre les 6 premiers jours et le septième. C’est bien mal comprendre le repos ou l’arrêt de l’œuvre créatrice de Dieu au septième jour de la création. En effet, celui-ci indique, par un retrait figuré de Dieu, (que veut dire le repos de Dieu ?) qu’il donne au monde son autonomie avec ses lois propres, celles par lesquelles il a créé le monde.

 

18. Le créateur maintient le monde

Le Dieu qui a créé le monde est aussi celui qui le maintient. Pourquoi agirait-il différemment ? Je crois à l’unité de l’action créatrice de Dieu qui se manifeste aujourd’hui, par exemple pour la naissance d’un être humain, comme l’affirme le Psaume 139 :

C’est toi qui as créé mes reins ; tu m’abritais dans le sein maternel… Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde.
(Ps 139,13 et 15).

Humains, nous sommes aujourd’hui des créations de Dieu, pourtant notre formation prend un peu plus d’une semaine ! Qu’il y ait connaissance de ce développement, notamment au plan génétique, n’exclut pas que nous soyons création de Dieu !

 

19. Le Dieu des créationnistes, un Dieu magicien !

Dire que Dieu a créé le monde tel que nous le voyons, sans délai, revient à dire que l’acte créateur n’est tel qu’effectué dans l’immédiateté, comme par coups de baguette magique, une succession d’actes immédiats sans relation les uns avec les autres. Ainsi la terre aurait été créée au troisième jour en quelques heures avec toutes sa diversité et ses couches géologiques, ses sédiments formés au fond des mers et maintenant visibles en surface, ses fossiles montrant les différentes étapes de l’évolution des animaux depuis les plus simples jusqu’à celles des mammifères. De plus, si l’on veut suivre de façon littéraliste la description du monde selon le récit de Gn 1, on arrive à une représentation avec une terre plate au milieu des eaux d’en-bas, protégée des eaux d’en-haut par le firmament auquel sont accrochées les étoiles, une terre déjà recouverte de végétation avant même que le soleil, la lune et les étoiles ne soient créés au quatrième jour.

De même, selon les créationnistes, les galaxies de l’univers auraient été créées en un instant dans leurs immenses dimensions le quatrième jour, sans durée préalable. John Withcomb, déjà cité, en vient à dire :

Andromède, cette gigantesque galaxie spirale, composée de milliards d’étoiles, … est à deux millions d’années-lumière de la terre. Pourtant ces rayons lumineux furent créés par Dieu et parvinrent immédiatement jusqu’à la terre de manière à remplir parfaitement la fonction que le Créateur leur avait impartie.[2]

D’abord qu’est-ce qui permet à Whithcomb de donner ce genre d’explication purement spéculatives ? En tout cas pas le texte biblique ! Plus grave encore, non seulement cette compréhension de l’action créatrice fait de Dieu une sorte de magicien, mais aussi elle nie toute notion de durée, comme si Dieu n’était pas le créateur du temps comme il l’est pour l’espace. Il est en effet assez curieux que les créationnistes acceptent les grandes dimensions spatiales, mais refusent les longues durées. En effet, il n’est pas possible de séparer la notion de temps de celle d’espace. Les deux théories de la relativité (restreinte et générale) associent définitivement espace et temps. Toute la physique des particules élémentaires comme l’astrophysique seraient impensables sans cette conception. Toute l’astrophysique devrait être niée si l’on n’accepte pas les temps longs. La grande distance à laquelle se trouve Andromède, soit 2 millions d’années-lumière s’exprime en durée de voyage de la lumière (sa vitesse est de 300’000 km/s). On remarquera aussi la contradiction flagrante de l’assertion de Whithcomb, car les astronomes actuels observeraient une lumière qui a été créée directement par Dieu mais qui n’a joué aucun rôle dans la création ! D’autre part, les astronomes observent la mort de certaines étoiles qui remontent à des centaines voire des millions d’années. Dieu aurait donc créé un faisceau lumineux mimant la mort d’étoiles qui n’auraient jamais existé !

 

20. Le Dieu des créationnistes, un Dieu qui ment ?!

Les créationnistes nous mettent en face d’un monde dont l’ancienneté ne serait qu’apparente, comme ils l’affirment eux-mêmes, puisque, par les moyens très performants des sciences actuelles, nous savons, au moyen de multiples mesures et recoupements indépendants que la terre a un âge de 4,5 milliards d’années et l’univers de 13,7 milliards d’années. Les créationnistes nient la valeur de toutes ces mesures scientifiques. Elles seraient toutes erronées ! Dans l’hypothèse créationniste la terre n’a que 6 000 ans d’âge et l’univers lui-même serait plus jeune que la terre puisqu’il est créé après la terre au quatrième jour créateur (de Gn1). Il faut rappeler ici que cet âge est tiré des généalogies bibliques allant d’Adam à Jésus-Christ, mais sans analyse de la signification. Ainsi selon eux, l’ancienneté ne serait-elle qu’apparente :

 il ne saurait y avoir de création authentique d’aucune sorte sans une apparence d’âge initiale…
(H. Morris, The Genesis flood)

Alors, que faire des innombrables fossiles et couches de sédiments qui ont mis des millions d’années à se former ? Comment comprendre les traces d’érosion comme celles du Grand Canyon ou des chutes du fleuve Zambèze ? Que faire des nombreux ossements d’animaux ou de préhominiens trouvés dans le sol ? Que faire des traces archéologiques laissées par les premiers humains et ensuite par les grandes civilisations de l’Antiquité ? Ce sont les sciences qui depuis environ deux siècles ont permis de repérer ces longues durées, car, jusque là, on ne savait pas les mesurer ou les comprendre. Serait-ce pour nous tromper dans nos observations ? L’ancienneté apparente ne serait-elle qu’un leurre créé par Dieu ? Accepter que Dieu a créé le monde avec une apparence d’ancienneté, comme le disent les créationnistes, revient à faire du Créateur un menteur !

Le créationnisme, pour affirmer la théorie d’une jeune terre, doit constamment « sauver » les phénomènes, en inventant toutes sortes de théories non bibliques et non scientifiques afin d’accélérer les phénomènes pour qu’ils se soient produits dans des temps très courts, par exemple la formation de fossiles par des compressions extrêmes et des bouleversements géologiques hyper rapides. Ainsi les dinosaures, dont on a retrouvé des ossements fort nombreux et variés, auraient été créés en même temps que l’homme (le sixième jour de la création) et engloutis lors du déluge, environ mille ans après, ils auraient donc manqué l’embarquement de l’arche de Noé ! Les alluvions du déluge les auraient ainsi ensevelis et rapidement fossilisés.

 

21. Pourquoi donc cette obstination des créationnistes à nier que Dieu a créé dans et avec le temps, le temps ?

En conclusion, de ce chapitre, je pose la question suivante : pourquoi cette obstination des créationnistes à nier toute progression ou évolution dans l’acte créateur de Dieu alors que toute son action dans la nature et dans la révélation biblique se construit progressivement avec et dans le temps qu’il a lui-même créé ? Pourquoi cette obsession à refuser les longues durées alors que les créationnistes acceptent les grandes distances de l’univers fournies par l’astronomie contemporaine.

Les créationnistes utilisent les explications scientifiques, mais aussi le texte biblique quand cela les arrange et les rejettent lorsqu’elles ne conviennent pas à leurs hypothèses. Ils refusent certaines mesures en alléguant qu’elles sont fausses ou inaptes, par exemple celles faites à partir de la décroissance radioactive. Mais ils acceptent les grandes dimensions que mesurent les astronomes. J’ajoute que les scientifiques ne prétendent pas tout savoir, des phénomènes restent sans explication ; des zones d’ombre subsistent mais qui sont justement un stimulant pour continuer la recherche. Cela ne signifie pas pour autant que les sciences sont à rejeter. La connaissance continue de progresser sans jamais pouvoir être absolue ou totale, la réalité étant toujours plus riche que ce que l’on peut en dire. Heureusement ! Mais la méthode des créationnistes est de monter en épingle un problème particulier pour l’opposer à une multitude d’autres et ensuite rejeter une théorie dans son ensemble.

 

 


Note

[1] Withcomb dans Origines, Ed Clé, 1989, p.21.  [à ne pas confondre avec le Origines aux éditions Science & Foi].

[2] Ibid., p. 68.

 

 

 


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Après avoir enseigné (niveau Lycée) plus de vingt ans la physique et l’épistémologie à Genève, Roland Benz a entrepris des études de théologie et s’est engagé comme pasteur de l’Église protestante de Genève de 1994 à 2008. Riche de cette double compétence et de de son expérience, Roland anime régulièrement des conférences et rédige des articles qui traitent des rapports entre la science et la théologie.

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