C’est vraiment un champion mon champion ? Apprenez à reconnaître les meilleurs scientifiques dans le domaine de la physique.

Champion
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« C’est un ‘grand scientifique’ qui l’a dit… »

Supposez que je vous dise que le fils de ma voisine est l’un des meilleurs footballeurs du monde, et ce depuis 10 ans. Comment vérifier ? Vous iriez voir illico chez Google dans quelle équipe, dans quel championnat, joue le prodige. Si vous ne trouviez rien, vous vous poseriez des questions. Quel est donc ce joueur de classe mondiale dont Google ne connait pas le nom ? Dans le même ordre d’idée, si vous le trouviez titulaire de l’équipe de Miguelturra en Espagne, vous vous poseriez aussi des questions. Quel est donc ce soi-disant meilleur joueur du monde qui joue en Espagne, certes, mais pas au Madrid ni au Barça, mais au CD Migueltureño, en troisième division ?

 

L’univers science et foi fourmille de noms censés représenter de « grands » scientifiques. Evidemment, plus le scientifique en question dit ce que je pense, plus il est « grand ». Comment vérifier ? Comment savoir si Tartempion, présenté comme un grand scientifique, l’est vraiment ?

Il suffit de voir s’il joue en première division. Pour la physique, l’astrophysique, la science du climat, voici comment faire.

 

La base de données astrophysics data system

Les scientifiques écrivent des articles pour expliquer leurs travaux. Dans ces articles, ils citent les articles sur lesquels ils s’appuient. Lorsque j’étais étudiant en thèse à Orsay, au début des années 90, je descendais à la bibliothèque chaque semaine pour lire les revues publiant les articles en relation avec mes recherches. Nature, Science, Physical Review, Physics of Fluids, etc. Il était très fréquent qu’un article en cite un autre, qui en cite un autre, qui en cite un autre, ce qui me faisait naviguer de revues en revues. Très vite, je me rendais compte que tel ou tel auteur était très souvent cité pour avoir écrit un ou plusieurs articles riches d’enseignements.

Je fais désormais ce pèlerinage hebdomadaire depuis mon ordinateur. Dans les années 90, lorsque l’internet prenait son envol[1], des bases de données se sont organisées pour indexer toute cette information. L’une d’elle est la base de données astrophysics data system (« ADS » pour les intimes). Administrée par la NASA et le département d’astrophysique de Harvard, elle indexe presque 15 millions d’articles en maths, physique et astrophysique, dont certains remontent au XVI siècle[2]. Il y en d’autres, mais celle-ci a l’avantage d’être gratuite. Je précise bien que cette base n’indexe que les journaux qui parlent de physique, les maths ou d’astro. Si donc vous l’interrogez sur l’un des derniers prix Nobel de médecine, elle ne vous donnera que ce qu’il a publié dans des journaux multidisciplinaires comme Nature ou Science. Pas ses œuvres complètes.

Pour chaque article scientifique, ADS indexe les auteurs, leur affiliation académique, la liste de tous les autres articles qui le citent, etc. Grace à ADS, une recherche bibliographique qui prenait 1 semaines pendant ma thèse se fait maintenant en quelques minutes. Partant donc d’un nom, vous pouvez facilement vérifier,

  • Si le chercheur qui vous intéresse est actif, c’est à dire si son dernier article date de 2020 ou bien remonte à 1980.
  • Si ses travaux ont de l’impact, c’est à dire s’ils sont souvent cités car ils suscitent d’autres recherches.

Tous les « grands » satisfont le deuxième critère. Tous les « grands » en activité satisfont par définition le premier aussi.

 

Comment ça marche ?

En arrivant sur la page principale, vous trouvez cela,

 

Astrophysics database

 

Une interface simple, avec un champ unique pour taper votre requête. Avec la possibilité de lancer une requête sur d’autres champs, comme l’année de parution ou le nom de la revue, et de les combiner avec les opérateurs AND ou OR, vous pouvez lancez des recherches assez élaborées.

Demandons simplement la liste des articles d’un certain « Einstein, A ». En cliquant sur la loupe blanche sur fond bleu à droite, ou bien en tapant « Enter » sur mon clavier, j’obtiens ceci,

 

Astrophysique Einstein

 

Comme on le voit, il faut filtrer un peu car il existe en ce moment même au moins un autre « Einstein, A » en activité, qui n’est évidemment pas notre Albert. Je vais donc filtrer les résultats pour ne retenir que les articles publiés entre 1901 et 1955, date de son décès. Je remplace 2019 par 1955 dans la zone entourée en rouge en bas à droite. Je presse « Apply », et j’obtiens cela,

 

Astrophysique Einstein OK

 

Le champ de recherche contient maintenant la formule bizarre que j’aurais pu taper directement pour en arriver là. La zone que je signale en rouge indique ses co-auteurs. Les initiés reconnaitront Rosen et Infeld, mais on découvre également Laub et de Haas. La zone en vert me dit que la base contient 155 articles dans des revues à comité de lecture (« refereed »), et 49 autres ailleurs. Comme on le voit, avec 204 travaux en 53 ans (1901-1954), Einstein fut remarquablement productif.

Mais ce n’est pas le plus important. On peut très bien publier 204 articles sans aucun impact. Ce n’est pas le cas d’Einstein. Pour s’en rendre compte, cliquons sur le menu entouré en orange ou l’on voit « Date », et choisissons « Citation Count ». On obtient cela,

 

astrophysique Einstein citations

 

Là où avant il y avait « Date », il y a maintenant « Citation Count » (signalé en orange). Presque 20.000 citations (en rouge). Au cas où vous vous posez la question, oui, c’est beaucoup. Les travaux sont maintenant classés pas le nombre de citations reçues, pas par date. Le premier a été cité à ce jour 7.231 fois (en vert), ce qui est énorme. Je ne peux résister au plaisir de signaler que cet article est faux. C’est celui du célèbre paradoxe EPR. Mais il en est ainsi des gens brillants : ils sont intéressants même quand ils se trompent[3].

 

Quelques remarques

Je vous engage à jouer un peu avec la base de données. Je n’ai commenté que quelques-unes de ses options. Mais vous pouvez filtrer par journal, par co-auteur, par affiliation académique, etc. Elle est assez intuitive.

Quelques remarques maintenant. Chaque fois que je citerai un scientifique, il suffira de cliquer sur son nom pour voir sa fiche dans la base.

  • Les anglosaxons ont souvent un second prénom qui permet d’affiner la recherche. Par exemple, la recherche des travaux de Freeman Dyson (là c’est sa fiche Wikipedia. Voir plus bas pour ses travaux sur ADS) rapporte des résultats plus pointus en tapant « Dyson, Freeman J ». Le « J » permet de le distinguer des autres Freeman Dyson. Si cela ne suffit pas, ce qui est le cas pour le Dyson qui m’intéresse, on peut filtrer à gauche par « AFFILIATIONS ». Cornell et Princeton pour Dyson.
  • Il peut être très difficile d’isoler les travaux d’un scientifique dont le nom est trop commun. Savoir ce qu’a fait un Anglo-saxon nommé « John Smith » ou un Corréen du nom de « Jeon Park » peut être un véritable casse-tête. A moins que des filtres additionnels ne vous sauvent la mise, il faudra espérer que cette personne ait sa liste de publications sur son propre site web, ou bien un numéro ORCID.
  • La base ne vous dit pas si la personne qui vous intéresse est docteur. En fait, sincèrement, tout le monde s’en fiche. La base vous dit ce que Tartempion a accompli scientifiquement, docteur ou pas, et c’est ça qui compte. Freeman Dyson n’avait pas de doctorat, mais ses travaux ont eu une influence énorme.
  • Un corollaire est qu’être docteur ne dit rien en soit sur vos contributions scientifiques. Un scientifique « éminent », « de classe mondiale », « renommé », est quelqu’un dont les articles comptent, docteur ou pas.
  • La célébrité grand publique n’est pas synonyme d’envergure scientifique. Il est possible que Einstein et Stephen Hawking soient les seuls pour qui la célébrité égale les contributions scientifiques. Roger Blandford est l’un des astrophysiciens les plus influents des 50 dernières années, et il est virtuellement inconnu du grand public. Il en est de même pour Lev Landau, John Wheeler, Iakov Zeldovitch, Carlo Rovelli ou Peter Goldreich (la liste est longue). Notre Hubert Reeves national n’a pas à rougir de sa fiche, sans pour autant être à la hauteur des auteurs cités précédemment.
  • Attention aux chiffres. Blandford a plus d’articles et de citations qu’Einstein, ce qui ne veut pas dire qu’il le surpasse. Il serait le premier à le reconnaitre (je le connais personnellement). Au-delà de quelques dizaines de milliers de citations, on a affaire à « un crack », avec une hiérarchie très incertaines. Maintenant, un physicien cité 20.000 fois a clairement apporté plus qu’une autre cité 100 ou même 1.000 fois[4].

 

 

Alors, c’est un champion mon champion ?

La planète science et foi fourmille de scientifiques présentés comme éminents. Le sont-ils vraiment ? Parfois, hélas, non. Juste quelques exemples (faisons-nous des amis) :

  • Un apologiste chrétien a qualifié un jour David Berlinski de physicien de renommée mondiale. Comme vous le voyez, la version ADS est « inconnu au bataillon ».
  • Hugh Ross, souvent qualifié « d’astronome respecté »[5], n’a rien publié depuis 1977 et ses 10 articles n’ont eu que peu d’impact (52 citations en tout, à ce jour). S’il est respecté, ce n’est pas de la communauté scientifique.
  • L’astrophysicien créationniste jeune terre Jason Lisle a publié le dernier de ses 6 articles en 2008, et n’a reçu que 193 citations en tout. Son homologue Russell Humphreys, dont je dénonçais récemment les tortures qu’il inflige à la Relativité Générale, n’a reçu en tout que 204 citations pour ses 9 articles. Le cas de Danny Faulkner est similaire, avec 208 citations pour 27 articles[6].

Notons qu’être un champion dans une discipline n’implique pas qu’on le soit dans une autre. Rafael Nadal est nul en curling et Stephen Hawking était bien meilleur physicien que philosophe.

Terminons par quelques chrétiens, scientifiques actuellement en activité, qui sont d’authentiques champions : Ian Hutchinson (MIT), Anthony Bell (Oxford), Katherine et Stephen Blundell (Oxford), Lorenzo Sironi (Columbia), John Barrow (Cambridge), Karin Oberg (Harvard), Don Page (Alberta), Juan Maldacena (Princeton), Gerald Gabrielse (Harvard), George Ellis (Cape Town), Eric Priest (St Andrew), …

Ainsi donc tous ceux déclarés « champions » ne le sont pas forcément. Heureusement, il en est qui le sont bel et bien. Vous savez maintenant comment les reconnaitre.

 

 


Notes

[1] J’ai reçu mon premier mail en 1994. Je ne savais même pas que j’avais une adresse email.

[2] Pour lancer une requête qui renvoie tout le contenu de la base, il suffit de lui demander les articles écrits entre 1500 et 2020. En ce jour du 20 juillet 2020, la base renvoie 14,753,740 travaux dont le plus ancien, en latin, est daté de 1502 ! 90% datent des 50 dernières années.

[3] Cela rappelle un peu Niels Bohr quand il disait « On reconnait une vérité profonde par le fait que son contraire est aussi une vérité profonde ».

[4] J’ai pour ma part été cité plus de 2.000 fois à ce jour, et je sais très bien que mes contributions ne sont pas celles de Blandford.

[5] La requête Google « Hugh Ross » « respected astronomer » vient de me renvoyer une centaine de pages.

[6] Il semble qu’il y ait plusieurs Danny Faulkner. J’ai donc filtré par affiliations (Indiana où il a fait sa thèse, puis South Carolina, où il est professeur). Les 27 articles trouvés correspondent bien au « deux douzaines » mentionnées sur sa fiche Creation.com.

 

 

Crédit illustration : Michal Jarmoluk de Pixabay

Antoine BRET
Antoine est physicien chercheur et enseigne à l’Université Castilla-La Mancha près de Madrid. Auteur ou co-auteur de plus de 100 articles dans des revues à comité de lecture, il est régulièrement « chercheur invité » au département d’astrophysique de l’université de Harvard. Il a également travaillé pour une église évangélique française pendant 8 ans et a été pasteur à Madrid pendant une année.

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