C’est quoi un consensus ?

Loupes
Print Friendly, PDF & Email

crédit illustration :  https://fr.123rf.com/profile_nexusplexus

.

On entend souvent parler de « consensus » scientifique. Il semble que la chose soit assez mal comprise, et même parfois apparentée à une sorte de gentleman agreement entre chercheurs fatigués de se casser la tête sur un sujet, ou bien voulant imposer une conclusion qui leur plait. « On va dire que c’est comme ça, et puis voilà ».

Non, ça ne marche pas comme ça.

A titre d’illustration, voyons comment on est arrivé à un consensus… sur les sources du Nil. Nous ferons ensuite la comparaison avec l’établissement du consensus sur le Big Bang.

 

Les sources du Nil

Le Nil, ça fait des millénaires qu’on en connait le delta. Quant à sa source[1], elle est restée un mystère pendant très longtemps. Faisons court[2] :

  • Alexandre le Grand apercevant l’Indus vers 325 av. J.-C. pensait avoir trouvé la source du Nil. Encore au VIe siècle, l’historien byzantin Procope de Césarée écrivait « le Nil coule de l’Inde en l’Égypte ».
  • Des égyptiens contemporains d’Hérodote voyaient la source au niveau d’Assouan.
  • Juba II roi de Maurétanie (50 av. J.-C. – 23 après JC) pensait avoir découvert les sources du Nil dans les montagnes de l’Atlas, au nord-est de l’Afrique.
  • Ptolémée (IIe siècle) a peut-être été le premier à cerner la réalité en plaçant la source du Nil Bleu au lac Tana, et celle du Nil Blanc plus au sud, dans de légendaires « Monts de la Lune ».
  • L’explorateur britannique John Speke découvrit le lac Victoria en 1858 et se dit qu’il ferait une excellente source. Bien entendu, ses collègues ne se contentèrent pas de son unique témoignage.
  • C’est Henry Stanley qui confirma la découverte en 1875 lors de l’expédition où il devait rencontrer Livingstone et prononcer le fameux et très British « Dr. Livingtstone, I presume ? ».

Ainsi fut résolu l’énigme de la source du Nil, après littéralement des milliers d’années de recherche. Bien avant les photos satellite, et, détail intéressant, bien avant que quelqu’un ne le navigue de bout en bout, ce qui n’arriva qu’en 2004[3] !

 

Le Big Bang

Et bien pour le Big Bang, ça s’est passé pareil. Reprenons : côté Nil, on avait :

  • Des hypothèses concurrentes : L’Inde ? Assouan ? Les Monts de la Lune ? L’Atlas ?
  • Une découverte, celle de Speke, ne suffit pas.
  • Vérification.

On aurait du mal à imaginer des historiens du VI siècle se plaindre que « ça commence à bien faire cette histoire de source du Nil. Y’en a marre. Choisissons un endroit, et qu’on en finisse ! ». Il est évident qu’on allait chercher jusqu’à mettre la main dessus, que des hypothèses concurrentes allaient surgir, et que le fin de mot de l’histoire viendrait en les vérifiant.

Et côté Big Bang ? Idem, ou presque,

  • Des hypothèses concurrentes: Un univers statique ou pas ? D’Aristote à Einstein dans son article de 1917, la première option avait des supporters de poids. La seconde, celle d’un univers dynamique, fut principalement introduite par les observations de Hubble en 1929, mais justement…
  • Ces observations ne suffirent pas à l’emporter. Certes Einstein se rendit dès 1931[4], mais la controverse ne s’éteignit pas pour autant.
  • On voulut des vérifications. La solution des équations d’Einstein collant avec les observations de Hubble, trouvée par Friedmann, Lemaître, Robertson et Walker, fut l’une d’elles. Le Fond Diffus Cosmologique, prédit en 1948 et découvert en 1964 impressionna beaucoup. L’abondance relative des noyaux légers fit de même.
  • C’est vers la fin des années 1960 que vint le consensus, fruit des éléments que nous venons de mentionner[5].

 

Aujourd’hui, presque tous les cosmologistes pensent qu’il y a une dizaine de milliards d’années, l’univers est passé par une étape très dense et chaude et qu’il est depuis en expansion. D’autres vérifications[6] sont venues étayer cette thèse qui, en définitive, doit principalement sa raison d’être à l’expansion de l’univers. Il suffit de passer le film à l’envers.

Qu’il s’agisse de mécanique quantique, de relativité générale, de tectonique des plaques ou bien d’onde de choc dans le quasi vide intersidéral, les consensus s’établissent toujours de la même façon. Ils ne naissent pas parce que les gens en ont marre de ne pas savoir, ou bien craignent la vérité. Ils naissent parce que des années d’études et de vérifications n’ont pas laissé le choix.

Reste à prendre garde à ne pas voir des consensus là où il n’y en a pas. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

 


Notes

[1] Ou plutôt ses sources, puisque qu’il faut distinguer le Nil Blanc du Bleu, mais simplifions.

[2] Pour une version longue, voir par exemple Terje Oestigaard, Gedef Abawa Firew, The Source of the Blue Nile: Water Rituals and Traditions in the Lake Tana Region, Cambridge Scholars Publishing, 2014.

[3] Le magazine américain « National Geographic » a réalisé en 2005 un documentaire sur cette expédition intitulé The Longest River.

[4] Harry Nussbaumer, Einstein’s conversion from his static to an expanding universe, European Physics Journal – History, 39, 37-62 (2014).

[5] Voir par example Helge Kragh, Cosmology and Controversy, Princeton University Press, 1999.

[6] Température du FDC à plusieurs époques, structures de l’univers et leur répartitions, oscillations acoustiques des baryons, etc.

Antoine BRET
Antoine est physicien chercheur et enseigne à l’Université Castilla-La Mancha près de Madrid. Auteur ou co-auteur de plus de 100 articles dans des revues à comité de lecture, il est régulièrement « chercheur invité » au département d’astrophysique de l’université de Harvard. Il a également travaillé pour une église évangélique française pendant 8 ans et a été pasteur à Madrid pendant une année.
Ca pourrait aussi vous intéresser
Filter by
Post Page
Démarche scientifique âge de la terre
Sort by

1 Commentaire

  1. Avatar
    Pascal sam 04 Jan 2020 Répondre

    Merci Antoine, pour ces rappels importants, relatifs à l’avènement d’un consensus privilégiant l’hypothèse du Big Bang et d’un Univers en expansion, face au modèle stationnaire avec création continue de matière, défendu à l’époque par Fred Hoyle notamment. Dans les premiers livres d’astronomie que je lus dans mes jeunes années, le modèle stationnaire, était toujours cité, comme un concurrent direct à l’hypothèse d’un Univers en expansion.
    Je reste toujours ébahi, ému, et scotché au sol, par la nouvelle compréhension du monde, qu’Einstein nous apporta au XXe siècle, malgré ses petites erreurs d’interprétation. On lui doit tant de choses en physique, en astrophysique, en cosmologie…

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*