Redécouvrir Genèse : Arrière-plan culturel, religieux et littéraire de Genèse 1-3

Posté par Bruno Synnott

>3 Articles pour la série : Redécouvrir Genèse ♥♥♥
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Nous allons maintenant donner un bref aperçu du contexte religieux, scientifique et littéraire du Proche Orient Ancien (POA) qui a vu naître les récits sacrés de la Genèse. Pendant presque 2000 ans, beaucoup de ces informations sont restées enfouies sous le sable et les stèles du Moyen-Orient. Mais voici que depuis plus de 100 ans, les archéologues et les philologues ont mis à jour des sites et des documents littéraires qui jettent un éclairage nouveau sur la culture des auteurs bibliques.

Ces découvertes majeures ont permis de mieux saisir l’atmosphère historique, littéraire, scientifique et culturel dans laquelle ont baigné les récits de Genèse 1-12. Certains s’inquiéteront peut-être à l’idée que ces textes inspirés ne soient pas des « révélations intemporelles » tombées du ciel, mais qu’ils soient plutôt en dialogue avec l’époque qui les ont vus naître. Comment ? En adoptant des éléments de leur culture, mais en les adaptant à la foi monothéiste en YHWH. C’est pourquoi il est devenu impératif pour nous, lecteurs post-moderne et membres engagés dans l’église évangélique de faire l’effort de remonter nos horloges, de franchir le fossé culturel et même de revêtir les tuniques des habitants du POA afin d’entendre le message original que ces textes ont voulu transmettre.

 

Tableau 1

Image1

 

 

 

Si on regarde le tableau 1, on constate qu’Israël est située cœur d’une ellipse dont les deux foyers seraient l’Égypte et la Mésopotamie. Les destinataires de la Révélation de Dieu ne sont pas des gens isolés; ils font partie d’un vaste ensemble culturel et partagent une vision du monde assez semblable. C’est pourquoi il est si important pour comprendre la Genèse de comparer les visions du monde contenues dans les mythes de création du POA à celle que contient la Révélation. C’est ce que nous ferons dans les prochaines lignes.

Abraham, que Dieu appela d’Ur en Mésopotamie quitta pour Canaan vers – 2000. Déjà tout un système législatif, politique, économique et religieux se déployait dans la région. On sait que l’écriture cunéiforme découverte sur des tablettes d’argiles de cette région date de – 3200 av. J.-C. Le premier grand empire, l’empire Akkadien daterait pour sa part de – 2340 et la construction des pyramides de -2500 ans.

La Mésopotamie, située entre le Tigre et l’Euphrate, était connue pour son climat imprévisible et ses inondations fréquentes. Nul doute que cela a joué un rôle déterminant dans la compréhension des réalités spirituelles, et que ce climat imprévisible a façonné une vision très pessimiste du monde mésopotamien. Examinons brièvement ce contexte religieux.

 

Le contexte religieux du POA dans lequel se trouvent les Hébreux

Tout le monde antique avait une conception très paradoxale des divinités. Ils avaient envers eux une sorte de respect mêlé de crainte, car le monde terrestre était dominé par les activités des dieux dans le monde céleste. Voir le modèle céleste présenté dans le dernier article. Pour eux, les événements naturels (monde terrestre) reflétaient les événements d’en haut (monde céleste). Ainsi, à l’instar de la nature, les divinités étaient capricieuses et menaçantes. Une inondation, par exemple, pouvait avoir été causée par une divinité en colère.
Les divinités comme des propriétaires terriens

Comme pour tous les peuples de l’Antiquité, le monde céleste venait en premier (Hé 11.3). Les divinités viennent à l’existence avant l’humanité. Les humains sont créés pour les servir. Aussi drôle que cela puisse paraître, les dieux étaient des sortes de propriétaires terriens. Ils régnaient sur un territoire géographique, une ville-état. Les divinités résidaient dans les temples où ils venaient séjourner et gérer leurs affaires terrestres. La population locale devait entretenir le temple et y apporter la nourriture pour nourrir les dieux. Leur désobéir était source de malheur. Les rois locaux, que l’on disait être à l’image de la divinité (leurs représentants autorisés) médiatisaient la relation entre la divinité locale et le peuple. Ils accomplissaient des rituels annuels pour s’assurer de leur faveur et s’assurer de la prospérité économique ainsi que de la fertilité du sol. Ils cherchaient à connaître la volonté des dieux au moyen de la divinisation ou en observant les astres.

Énuma Élish, un récit de création babylonien

Dans le récit de création Enuma Élish (- 2000) les divinités sont formées depuis la rencontre des « eaux » primordiales, Tiamat et Apsû. Dans le récit biblique de création (Ge 1.2), les eaux primordiales sont survolées par le « souffle de Dieu » qui « planait au-dessus des eaux », terme qui avait un sens protecteur et bienveillant. Ces eaux menaçantes étaient sous le contrôle de la Toute-puissance d’ÉLOHIM. On voit bien le principe biblique qui « adopte » une croyance locale mais qui l’ « adapte » selon la pensée de Dieu.

Selon le récit babylonien, la terre est créée suite à une bataille entre Marduk, principale divinité babylonienne (sorte de Zeus grec) et Tiamat, une divinité plus ancienne. Ce dernier, vaincu, voit sa peau servir à former le ciel, puis son corps servir à constituer la terre. Ainsi le ciel et la terre avaient, en quelque sorte, une origine divine, créé suite à un combat (dans la violence) entre deux dieux. En contraste, le récit biblique de création révèle que Dieu créa paisiblement, sans violence, une création autonome et non-divine. C’est la base inspirée du monothéisme biblique. Il n’y a pas d’autres dieux.

Après avoir créé la terre, le Souverain du panthéon, Marduk, tua un autre dieu et, avec son sang, créa l’être humain pour alléger le fardeau des dieux inférieurs. Ces dieux du POA étaient somme toute assez semblables aux humains; ils enfantaient, se mariaient, se faisaient la guerre. Et les humains subissaient les activités du monde céleste. Si, par exemple, un dieu en soumettait un autre, inévitablement la population locale allait devoir se soumettre à l’autre ville-royaume. Ce raisonnement est partout dans l’antiquité: ce qui se passe sur terre est toujours un reflet de ce qui se passe dans le monde céleste. Seule la Bible va changer ce raisonnement en donnant à l’homme une véritable liberté.

L’homme dans la totalité des mythes du POA est présenté comme l’esclave des dieux et, à ce titre, est condamné à soulager leurs fardeaux, notamment les nourrir. Les habitants étaient dans la crainte de déplaire aux divinités et de recevoir d’eux malédictions et châtiments. (Message à mon ami Marc : nous verrons que les malédictions et les châtiments de Ge 3.14-19 sont complètement d’un autre ordre…)

On comprend mieux pourquoi les récits bibliques de création s’attaquent à ces mythes polythéistes : ils cherchaient à démanteler cette vision du monde aliénante et déshumanisante pour l’être humain.

Le récit biblique de Genèse 1 présente ainsi sous la forme d’un modèle divin l’action créatrice de Dieu dans le monde céleste afin de contrecarrer toutes fausses croyances et conceptions polythéistes et guerrières de Dieu. De façon simple à retenir, chaque habitant comprenait aisément ce que Dieu attendait de lui. En sachant qui Dieu est, comme il agit dans le monde céleste, les Israélites comprenaient comment être à l’image de YHWH le Dieu unique. Ils savaient quel était le modèle à suivre pour chaque humain dans la création. Grâce à ce poème didactique, l’Israélite moyen a pu saisir l’intention de Dieu, son rapport avec la création et tout ce qu’elle renferme. Genèse 1 est plus simple qu’on pense !

 

Quelques vérités simples

L’Israélite qui entendait Genèse 1 comprenait qu’il devait travailler 6 jours et rendre grâce à Dieu le 7ième. Il réalisait qu’il servait un Dieu bon, qui domine sur toute chose, notamment les eaux primordiales qui menaçaient sans cesse l’habitant du POA. Il comprenait qu’il n’y avait aucun autre Dieu.

YHVH était plus puissant que tout, plus grand que les astres que l’on prenait pour des divinités. Ceux-ci avaient été créés par YHVH pour marquer les temps, non pour révéler la volonté des dieux. Par ailleurs, l’humain n’avait certainement pas été créé pour servir d’esclave (le créateur a-t-il besoin de serviteurs ?!, habite-t-il dans des temples fait de mains d’homme ?!) mais bien pour être son représentant dans la création, le vice-roi. Non ! Les temples faits de main d’homme n’étaient pas sa demeure : c’est le cosmos au complet qui est la demeure de Dieu (Ge 2.1-3; Ac 17.24).

 

Une préoccupation scientifique ?

Dans notre culture scientifique et matérialiste, une préoccupation importante est : d’où venons-nous ? Comment le monde a-t-il commencé ? La préoccupation des habitants du POA et des Hébreux étaient davantage intéressées à connaître le rôle de Dieu dans la création. Leur inquiétude première était plutôt de savoir qui est le « patron » dans l’univers; qui dirige le monde dans le lieu où je me trouve ? Pour illustrer cela, prenons l’image d’un joueur de hockey professionnel qui est transféré dans une nouvelle équipe. La première question qu’il se posera ne sera pas : « qui fut le premier propriétaire du Club ? Quand cette équipe fut-elle fondée ?  Combien de millions l’équipe a-t-elle générés depuis sa fondation ?… » Non! La première question qu’il se posera sera : « à qui dois-je rapporter ? Qui est le coach ? Quel est le système de jeu préconisé par le coach ? ». L’angoisse des habitants du POA était :  » Qui est le boss en ce lieu ?  »  » Qui est-il ? Est-il capricieux ?  »  » Que faire pour ne pas s’attirer d’ennuis, avoir de bonnes récoltes, etc. ? »

Dans notre culture, la science cherche à comprendre les phénomènes en expliquant leurs causes naturelles. De cette quête se sont succédés plusieurs paradigmes scientifiques depuis 500 ans. Par exemple Ptolémée et le géocentrisme. Puis il y a eu l’héliocentrisme (la terre tourne autour du soleil) de Copernic. Maintenant l’astronomie observe des milliards de galaxies contenant des milliards d’étoiles. Notre paradigme scientifique est celui du Big Bang et de l’évolution. Mais ce dernier pourrait être appelé à changer… par exemple par la théorie des cordes. Les paradigmes sont ainsi toujours appelés à se raffiner. Mais pas les vérités sur Dieu ! C’est pourquoi il serait absurde de prendre la vision préscientifique des Israélites du POA pour des réponses inhérentes à nos préoccupations scientifiques modernes.

L’étude des sciences dans le POA se faisait à partir d’une approche phénoménologique, c’est-à-dire à partir des 5 sens. Le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest selon ce qu’on observe avec nos sens dans notre émisphère. La pluie venait des eaux d’en haut, que Dieu libéraient par les écluses des cieux. Comment auraient-ils pu comprendre le phénomène de la condensation ? Il serait insensé de croire que les auteurs sacrés aient voulu que l’humanité s’accroche à leur vision scientifique du monde comme à des vérités éternelles. Ils ont voulu premièrement nous dépeindre une vision exacte sur Dieu, non sur le cosmos.

Arrière-plan littéraire

Le terme de « mythe » que j’ai utilisé plus tôt est un terme technique qui renvoie aux récits fondateurs des peuples. Ils expliquent comment le monde est apparu, comment il fonctionne et pourquoi il est tel qu’il est. Ce genre littéraire du mythe fonctionne un peu comme la science de nos jours qui veut expliquer le monde. Ils sont des explications (fonction étiologique). Mais plus encore, les mythes transmettent aussi des valeurs, une éthique, un sens à la condition humaine, des institutions, des rites, etc. Bref, ils ne sont pas seulement des explications causales ; le but premier est de communiquer une vision du monde et d’opérer comme une charte des valeurs du « nous ».

Sont-ce des récits historiques ? La question est tronquée. Pour le lecteur moderne, si l’événement rapporté n’est pas factuel, il ne signifie rien. Or ce n’est pas ainsi que fonctionne le mythe. La signification du mythe n’est pas en son sens premier, factuel ou historique; la vérité se trouve dans ce qu’il signifie, c’est-à-dire au sens pointé par le récit (ce à quoi il renvoie). Un peu comme la poésie. Si je dis : « je brûle d’amour », la vérité ne réside pas dans le sens littéral (le premier degré); je ne suis pas en feu ! N’appelez pas les pompiers… La vérité se trouve dans le sens auquel le symbole renvoie, et que l’on trouve seulement à partir d’une lecture littérale.

Tous les mythes bibliques de Genèse 1-12 ont leur raison d’être pour les Israélites. Ils corrigent la conception commune de l’époque en adoptant les mythes païens, et en les adaptant. Ils s’inscrivent ainsi dans le courant littéraire de l’époque que les Hébreux ont trouvé déjà là. Or si la Bible adopte ces mythes qu’elle trouve déjà là dans la culture, elle les adapte. Elle livre une signification théologique et existentielle vraie. Pas une vérité scientifique. Elle donne les bonnes clés d’interprétation pour le peuple de Dieu.

Que ces événements fassent partie de l’histoire au sens moderne, qui peut l’attester ? Même pour l’auteur qui en a fait une adaptation, c’est impossible à dire. Ce n’est pas sa préoccupation. Sa préoccupation consiste à en donner un sens vrai, conformément à une juste vision de Dieu. En adaptant ces histoires bien connues à l’époque, la Bible renouvelle la vision du monde de son peuple. Elle l’évangélise.

C’est ainsi qu’elle reprend les éléments de la mythologie ancienne, ceux qui faisaient partie de la culture ambiante, mais seulement pour aller au-delà, seulement pour les assimiler à une juste vision des choses, pour leur donner un sens vrai pour le présent, une leçon et même un dépassement à venir.

 

 

Lamoureux, Evolutionary Creation, Wipf & Stock, 2008, p.109

 


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