Quel est l’avantage d’un monde où la douleur et la mort sont des nécessités ?

Posté par Benoit Hébert
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Cette série d’abord publiée en 2010 est tout à fait adaptée à certaines réflexions émanant des derniers commentaires sur notre blog et servira de transition avant de poursuivre notre exploration théologique à propos du péché originel et la manière dont nous pouvons réfléchir à la portée des premiers chapitres de la Genèse à la lumière des connaissances actuelles.

 

L’article de ce jour a été écrit par Bethany Sollereder. Il a d’abord été publié sur le site de la fondation biologos sous le titre 

COMMENT DIEU POURRAIT-IL CREER AU MOYEN DE L’EVOLUTION ? UN REGARD SUR LA THEODICEE – PARTIE 2

Il a été traduit en français pour le blog création et évolution par Christophe Crussière.

Bethany Sollereder est titulaire d’un Master de l’Université Regent College de Vancouver (Canada), spécialisé en science et religion. Son mémoire avait pour titre « Théodicée de l’évolution : vers une perspective évangélique. » Elle a  été acceptée en études de doctorat à l’université d’Exeter et espère commencer en  2011. L’autre amour de Bethany est l’histoire britannique du 19ème siècle. Lorsqu’elle ne lit pas à propos de la science et de la foi, elle lit en général de la littérature victorienne.

La semaine dernière, nous avons vu comment notre beau monde, résultat de l’évolution, inclut nécessairement des réalités désagréables telles les séismes et la douleur. Cette semaine, nous allons nous intéresser aux raisons pour lesquelles Dieu pourrait avoir créé un monde par des processus d’évolution. Quel est l’avantage d’un monde où la douleur et la mort sont des nécessités ? Que gagne-t-on par un processus d’évolution qui n’existerait pas dans un monde sans changement, statique, « parfait » ? Pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé le Ciel dès le début ? Voilà des questions d’une énorme importance théologique et auxquelles on ne répondra pas ici de manière satisfaisante. J’espère néanmoins apporter quelques pistes de discussion.

J’ai commencé à m’interresser à ces questions en recherchant la théologie de la création d’Irénée. Irénée de Lyon était un Père de l’Eglise du IIème siècle et l’un des plus grands théologiens de l’Eglise. L’un des aspects les plus fascinants au sujet de sa théologie est qu’il a compris que  la création avait été faite dans l’immaturité. La plupart d’entre nous imaginons le monde de Genèse 1 à 2, ou la création originelle, comme un monde parfait, où tout est déjà achevé, et où Adam et Eve devaient vivre leurs vies dans une existence parfaite. Hormis multiplier et remplir la terre, il n’y a pas beaucoup de place pour la croissance, physique ou spirituelle,  pour les hommes ou pour la création parce que tout est déjà « là ».  Irénée décrit dans une refonte radicale de cette histoire, Adam et Eve dans le jardin comme des enfants – imparfaits mais en route vers la maturité et la perfection. C’est parce que la perfection n’est pas quelque chose que l’on peut donner à un enfant ;  Elle doit grandir à l’intérieur. Irénée soutient, «car comme il est assurément dans le pouvoir d’une mère de donner une nourriture solide à son enfant, [mais elle ne le fait pas], puisque l’enfant n’est pas capable de recevoir une nourriture plus substantielle ; De même aussi, il était possible à Dieu Lui-même de créer l’homme parfait dès le départ, mais l’homme ne pouvait pas recevoir [cette perfection] car il était encore un enfant ». 1 Ainsi, Dieu n’impose pas une charge à l’humanité pour laquelle elle n’est pas prête. La perfection n’était pas quelque chose qui pouvait être implanté ; Il fallait qu’on puisse cheminer vers elle. Et donc Irénée nous fournit notre première valeur d’un monde en évolution : la place pour la croissance et le développement des hommes.

Maintenant, étendons ce raisonnement au plus large cosmos. De même que l’humanité n’est pas créée dans une perfection statique, le monde qui nous entoure n’est pas complètement accompli non plus. Colin Gunton écrit, dans ses réflexions sur Irénée,

la Création est un projet … Elle mène quelque part. 2

Il y a de la valeur à dire que la création a la liberté de croître, qu’elle est un projet continu. Un monde qui a de la liberté doit avoir le choix, et cela est présent dans un monde qui a une longue histoire en termes d’évolution. Le cosmos, comme l’humanité, est créé très bon, mais n’est pas créé dans son état final. Ce don de liberté à la création (et peut-être même d’autonomie limitée) est, je le soutiendrais, plus cohérent avec la nature de l’amour divin qu’une création où tout est déterminé. Dieu donne la vraie liberté à l’humanité, conduisant au choix moral, et la vraie liberté à la création, conduisant au développement par l’évolution. C’est l’acte d’amour de Dieu, et c’est pourquoi Dieu n’a pas simplement fait le Ciel dès le début.3 La liberté et la croissance ont du prix, et Dieu se délecte en elles.

Une troisième valeur donnée à travers l’évolution est la capacité de se diriger vers un but. Et cela amène la question : « Où va l’évolution ? » Je dirais que l’évolution se dirigeait vers le développement d’une communauté d’êtres [vivants] qui portent l’image de Dieu et au sein de laquelle Dieu serait incarné. L’Incarnation n’a pas été un plan contingent introduit quand l’humanité a péché, mais plutôt l’un des buts originels de la création. Ce concept est l’une des grandes contributions d’Irénée – la création a toujours été dirigée vers l’Incarnation ! Egalement, cette création a toujours fait partie du cheminement vers la vie nouvelle. La promesse de Dieu d’une création nouvelle n’est pas non plus un plan de contingence !4 La nouvelle création (ou plutôt création renouvelée), comme elle est décrite à la fin de l’Apocalypse, a toujours fait partie du plan. Je ne pense pas qu’aucune théodicée puisse dire « ce monde est bon » sans pointer aussi vers le temps où il n’y aura plus ni douleurs, ni mort, ni larmes, dans une reconstruction nouvelle et inimaginable de l’univers.  Gardez à l’esprit que nous avons bien tendance à imaginer le nouvel avenir comme statique d’une certaine façon. On ne peut pas imaginer que bien des valeurs qui sont « accomplies » ici-bas (comme le fait d’avoir des enfants ou la liberté de choix moral) existent là-bas de la même manière. En aucune manière le fait de dire « ceci est un monde bon » n’entame-t-il l’espérance Chrétienne dans le monde à venir. En vérité, le fait de reconnaître que cette vie a toujours été destinée à être renouvelée peut aider notre marche Chrétienne. On peut voir très aisément la croissance spirituelle qui vient de ce monde, peut-être avec l’exemple de la mort.

Dans le monde présent, la mort physique est ce qui nous rappelle de façon la plus poignante  notre mortalité. Alors que nous nous accrochons à l’immortalité de diverses manières, nous découvrons qu’elle est hors d’atteinte. L’horreur suffocante et la peur qui accompagnent beaucoup de nos rencontres avec la mort nous rappellent finalement que nous ne sommes pas Dieu. Toutefois, c’est dans ces moments d’angoisse la plus profonde que notre besoin de l’espérance de la résurrection est le plus fort.

Que faisons-nous de la mort ? A la lumière de la nouvelle création, la mort est une transition de cette vie à la vie nouvelle. C’est un pas de foi que Dieu a toujours voulu, et que Dieu lui-même n’a pas évité. Dans les vies des saints et des martyrs, nous avons une idée de ce que la mort physique était censée être (je parle ici de la mort physique sans péché ; notre expérience présente de la mort est affreusement entachée par le péché et la réalité de la mort spirituelle).  Nous voyons combien de martyrs ont approché la mort avec paix, acceptation et même avec joie – pour déposer leurs vies et être appelés à entrer dans la présence de Dieu. Je crois que c’était l’intention originelle de la mort. La mort devait être une transition, un abandon final de soi dans les bras enveloppants de Dieu. Nos corps entrent en décomposition et soutiennent une vie nouvelle, tandis que notre confiance est placée dans la promesse de la vie de résurrection.

Je veux être prudente ici. Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas être attristés de la mort. Même Jésus, lorsqu’il était devant la tombe de Lazare, a pleuré ouvertement, bien qu’il ait su qu’il allait ressusciter Lazare des morts. Nous pouvons être parfois étrangement déconnectés, nous autres Chrétiens, si nous disons que quelque chose est bon ou naturel et à la fois avons le sentiment que nous devrions alors être capables d’éviter une vraie réponse émotionnelle à la situation, ou que la foi signifie ne pas être brisé par certaines situations. Cela n’est pas ce que je recommande. Rencontrer la mort devrait nous faire pleurer, parce que la perte dont nous faisons l’expérience est réelle. L’espérance Chrétienne nous rend plus humains, pas moins – nous devrions ressentir les choses plus en profondeur, pas moins. Mais nous devrions aussi ressentir les choses différemment. Nous sommes attristés, en sachant qu’il y a l’espérance et la vie et le renouveau devant nous. Nous savons que la mort physique n’a pas le dernier mot, à cause de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus. Nous entendons le cri triomphal de Paul

Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? … L’aiguillon de la mort, c’est le péché, et le pouvoir du péché, c’est la loi. Mais grâce soit rendue à Dieu. Il nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. 5

Notre chemin n’est pas d’éviter la douleur et la mort, mais de les traverser, en suivant notre Seigneur et Sauveur dans la vie, dans la mort, et dans la vie de résurrection.

S’agissant de Paul, j’ai le sentiment que je devrais bien signaler le bon gros nanar dans la pièce. Quelqu’un demandera « Paul ne dit-il pas que la mort est venue par la Chute ? Que faites-vous des textes bibliques où la mort est appelée l’ennemi de Dieu ? » Tel sera le sujet de l’article de la semaine prochaine.

 


Notes

1. Irénée, Contre les Hérésies, dans Les Pères d’avant Nicée, ed. Alexander Roberts & James Donaldson (Grand Rapids, MI: 1975), IV. xxxviii. 1.

2. Colin Gunton, le Créateur trinitaire : une Etude Historique et Systématique (Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1998), 56.

3. Ici, je veux dire « Ciel » au sens des nouveaux Cieux et de la nouvelle Terre du futur eschatologique, et pas le lieu où réside Dieu actuellement.

4. Lire par exemple, le livre de N.T. Wright Surpris par l’Espérance : Repenser le Ciel, la Résurrection, et la Mission de l’Eglise (New York: HarperOne, 2008).

5. 1 Corinthiens 15:55-56.


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