Le théisme « calviniste »

Posté par Bruno Synnott
Article 2 sur 4 pour la série : Le théisme ouvert
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 Origine et définition

Le théisme traditionnel [1] tend à articuler la pensée chrétienne dans les catégories de la philosophie grecque. Il discours sur Dieu dans les termes de la philosophie classique sur l’être.

Justin, l’apologiste, fut l’un des premiers chrétiens à défendre le christianisme dans les termes de la philosophie et d’élever le christianisme comme étant la vrai philosophie.

La Bible n’associe-elle pas Dieu à l’être-même ? Dans le passage « je suis celui qui suis» (Ex 3.14), YHVH se révèle comme l’être premier et éternel. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour que la théologie emprunte à la philosophie grecque certains attributs divins contestés aujourd’hui (impassibilité, immuabilité, omniscience, etc.). Autre exemple: le concept de perfection. La Bible dit que Dieu est parfait (Cf. Mt 5.48 : « Soyez donc parfait comme votre Père céleste est parfait »). Or le théisme traditionnel a parfois transposé cette notion dans les catégories de perfection de la philosophie grecque, qui la comprend comme « un état maximum ».

Dans le théisme traditionnel, cela impliquerait-il que Dieu soit immuable et intemporel (Dieu ne change pas dans ses décisions et ses actions en fonction du temps ou du libre-arbitre humains), et impassible (Dieu ne fluctue pas non plus dans ses émotions) ?

 

 L’idée de perfection

L’idée générale de perfection qui équivaut à cet état maximum de l’être [2] a été adoptée notamment par Augustin.  Dieu étant parfaitement complet et en plénitude, il est par conséquent cantonné au maximum de l’être, cela implique logiquement qu’il soit intemporel et statique; il ne peut ni changer, ni souffrir, ni s’adapter à sa création, ni prendre de risque. Il est au-dessus du temps (intemporel), omniscient (il sait tout, le passé le présent et le futur) et omnipotent (il peut tout dans ce qu’il choisit de faire), il est Amour, etc.  Depuis 40 ans, le théologien J. Moltmann a remis en question cet a priori grec sur la pensée chrétienne notamment avec son livre Le Dieu crucifié [3].

Chez les évangéliques, ce sont les réformés calvinistes conservateurs qui défendent le théisme traditionnel augustino-calviniste.  Cette perspective accentue la  Souveraineté divine et minimise toute forme de contingence et de liberté (au sens libertarien) qui nécessairement auto-limite la toute-puissance divine (théisme arminien). Le théisme calviniste conserve l’idée de perfection au sens grec non seulement pour Dieu mais aussi pour Adam qui est placé dans un état de « surhumanité primordiale » [4]. J’ai eu l’occasion de montrer ailleurs qu’Augustin a dépeint Adam comme un être « parfait » au sens d’un être « au maximum » de ses possibilités i.e. en plénitude en lui-même et avec Dieu, sans souffrance, ni troubles, ni manques.

Dans cette position surélevée et statique, Adam ne pouvait que « chuter »[5] dans un degré d’être moindre. Saisir cette idée, c’est comprendre le virus caché qui s’est glissé dans la théologie chrétienne, à commencer par la doctrine du péché originel, appelé également « péché de nature ». La notion de péché originel dans la perspective augustino-calvinisme est très facile à comprendre lorsque replacé dans les catégories néo-platoniciennes des degrés de l’être [6] qui ont servi à son élaboration conceptuelles. Après avoir été créé parfait, Adam ne peut que chuter ou demeurer stable. Après sa désobéissance l’humanité tombe d’un état « maximum d’être » dans un état moindre, qui correspond à un état de déficience, dans lequel il ne peut que faillir et décliner vers le néant de l’être[7].

Le théisme évangélique traditionnel repose sur cet a priori que Dieu est parfait au sens grec et a créé un Adam parfait au sens grec. Nous avons déjà expliqué que cette vision idyllique et statique de l’homme au jardin  d’Éden était non seulement irrecevable d’un point de vue scientifique, mais également d’un point de vue biblique[8]. Voyons comment s’articule l’omniscience et l’omnipotence divine dans le théisme traditionnel. La réponse donnée est solide, mais heurte de plein fouet l’amour de Dieu et le libre-arbitre humain.

 

 Dieu et le futur

Dès l’origine du monde, Dieu connaît le futur parce qu’il est déterminé. L’omniscience et omnipotence sont liées, mais on ne sait plus très bien laquelle est déterminée par l’autre [9]. Comme l’auteur d’une pièce de théâtre, Dieu attribue à chacun un rôle, place l’intrigue, boucle le scénario. Ainsi il demeure pleinement omniscient et omnipotent. Il sait tout puisqu’il le prescrit librement et immuablement dans l’éternité [10]. Pour employer un terme américain, il « micro-manage » la création, ne laissant rien au hasard. Dans sa Souveraineté (qui est totale), tout est prévu par lui, et ce depuis avant le début de la création.  Il demeure ainsi immuable (il ne change pas ses plans à cause de nos prières… puisqu’il savait depuis le début que nous les demanderions…) et impassible, i.e. il n’est pas troublé par aucune circonstance, n’étant jamais surpris, encore moins affecté, par ce que font les humains.

Dans cette perspective, le libre-arbitre humain n’existe pas, ni aucune contingence, tout événement étant décrété par Dieu [11]. Même le premier péché fut permis/décrété par Dieu [12]. Dieu a ainsi voulu la « chute » du premier homme et le salut des « élus/prédestinés [13] ». Il est vrai que plusieurs passages de la Bible semblent aller dans ce sens[14]. Dieu connaît chaque jour qui nous est alloué [15]. Il prévoit les événements longtemps d’avance, comme les prophéties messianiques [16].

Mais il semble que nous glissons indéniablement dans une forme de déterminisme théologique. Le partisan du théisme ouvert croit que le problème est au niveau de l’interprétation de ces passages, mais je n’ai encore lu aucune interprétation convaincante.  Ceux qui luttent avec ce premier modèle adhéreront probablement mieux au prochain modèle : le théisme du « libre-arbitre », le modèle le plus solide bibliquement et philosophiquement, même s’il semble comporter quelques failles que cherche à adresser le théisme ouvert


[1] L’expression en son sens large se comprend comme les catégories  philosophiques grecques concernant la notion de Dieu reprises dans les conceptualisations philosophiques chrétiennes.

[3] Il développe dans ce livre la notion de « souffrance de Dieu ».

[5] Paul Ricœur a une formule intéressante : « ne tombe que ce qui a été d’abord élevé » dans La Symbolique du Mal, livre 2, Aubier Montaigne, 1960, p. 219

[7] Pour bien comprendre la pensée d’Augustin, il faut saisir la philosophie néo-platonicienne des degrés d’être qui la soutient.

[9] Est-ce l’omniscience qui est première et qui détermine la toute-puissance ou l’inverse?

[10] Voir Romains 9. 14-24 qui est souvent cité à procès. Aussi Ps 33.11

[11] Dans un de mes manuels de théologie (un peu vieux, mais représentatifs), on lit : «  Autrement dit, avec une puissance et une sagesse infinies, Dieu a, de toute éternité, décidé, choisi et déterminé le cours de tous les événements sans exception pour toute l’éternité à venir » (H.C. Thiessens, 1987, Esquisse de théologie biblique, p. 116)

[12] C’est la position d’Henri Blocher et de tout bon Réformé qui se respecte. Bien que pour Blocher la chute d’Adam soit un mystère opaque, il admet que cette désobéissance n’a pu échapper à la souveraineté divine et qu’ultimement elle fut voulue par Dieu.

[13] Jean 15.16; Rom 9.20;

[14] Ac 1.7; Ac 13.48; Ép 1.4

[15] Ps 139. 4, 16

[16] Pensons à Esaïe 7.14; Michée 5.2; Ps 22.16-18;

[17] Ge 4. 7; Pr 1.23; És 31.6; Ac 3.19; Rom 2.14;


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24 Commentaires

  1. Benoit Hébert sam 27 Sep 2014 Répondre

    Merci Bruno pour ce premier article de ta série.

    La lecture de ton article suscite en moi quelques interrogations. Je ne suis pas de culture calviniste, j’essaye donc de comprendre cette façon de penser la personnalité de Dieu et son action dans le monde et la vie des hommes. Corrige moi si j’interprète mal.

    Le fait que Dieu soit « immuable », qu’il ne change pas est une affirmation qui s’appuie sur un certain nombre de références bibliques. Le fait qu’il soit « intemporel » fait aussi parti d’une longue tradition théologique qui résonne avec certaines découvertes scientifiques, puisqu’on peut concevoir le temps comme naissant avec l’apparition de l’univers. Ce qui est me parait non nécessaire, c’est d’associer cette immuabilité avec une forme d' »impassibilité » qui pourrait passer pour de l’insensibilité. Est-ce vraiment ainsi que Calvin voyait les choses?

    Plutôt que de placer l’immuabilité au niveau des décisions divines, on pourrait la voir dans la personnalité de Dieu, son amour, sa patience, sa justice ?

    Le rôle de la prière me pose également question. Je suis en train de lire « Prayer » de l’excellent Phillip Yancey. Il aborde le thème « la prière me change-t-elle moi? ou bien change-t-elle Dieu? ». Dans la perspective calviniste, il semble donc que la prière ne change que celui qui prie…ça ne paraît pas très encourageant pour intercéder.

    Comment les calvinistes interprètent-ils les versets qui nous parlent d’un Dieu qui « se repend d’avoir créé les hommes », qui change d’avis et n’envoie pas le jugement sur Ninive par exemple…

    • Auteur
      Bruno Synnott lun 29 Sep 2014 Répondre

      Salut Benoît,
      comme d’habitude, ton commentaire est super pertinent.
      Je répondrai brièvement que Dieu le Père dans le théisme traditionnel demeure dans un cadre intemporel. Bien sur que Dieu existait avant le temps, que le temps est créé, et donc que Dieu pourrait demeurer hors du temps. Mais le fait-il ? Nous verrons dans les prochains post que l’essence divine essentielle qui est l’amour motive Dieu dans sa toute-puissance à renoncer (auto-limitation, kénose) volontairement et librement à une certaine omniscience et une omnipotence dite « absolue » pour une omniscience et une omnipotence « modérée ». N »est-ce pas ce que nous voyons avec le Christ ?

      Autrement dit, en créant un continuum d’espace-temps où la contingence et le libre-arbitre existe réellement, Dieu souverainement accepte de jouer selon ces règles (du jeu) qu’il définit lui-même sur la base de son amour. C’est son amour qui l’incite à créer un monde libre et capable, avec sa grâce bien sûr, de l’aimer en retour. Il se place ainsi lui-même et librement sur le même plan temporel au lieu de demeurer strictement sur un plan intemporel (qui est sa situation première). La réalisation des prophéties dans ce cadre devient la preuve manifeste pour nous de la toute-puissance de Dieu car il réalise ses souhaits dans un cadre contingent, sans que ces prophéties aient été au prédéterminé d’avance et que l’histoire ne fais que dérouler un scénario déjà écrit. Wow!

      Ainsi oui Dieu est intemporel en son état premier, il est « celui qui est ». Mais en créant un monde libre, n’est-il pas concevable de croire qu’il veuille limiter ses attributs divins de façon volontaire, concédant aux créatures libres une certaine possibilité de s’auto-déterminer ?

      ¨Pour terminer, tu dis: « Plutôt que de placer l’immuabilité au niveau des décisions divines, on pourrait la voir dans la personnalité de Dieu, son amour, sa patience, sa justice ? » Tu touches un excellent point. C’est la ligne de pensée que je suis.

  2. David sam 27 Sep 2014 Répondre

    Bonjour Bruno,

    Merci pour cet article. J’aimerais juste revenir sur un point. A mon avis, l’expression « augustino-calviniste » n’a aucun sens historique car le Dieu d’Augustin est radicalement différent du Dieu de Calvin.

    Cette expression a été forgée par les calvinistes et est souvent reprise par eux (cf Blocher) pour se donner une sorte de « poids historique » en se référant à la personne d’Augustin.

    Il est vrai qu’Augustin a une vision de Dieu qui diffère radicalement des autres Pères de l’Eglise, mais il n’est jamais allé jusqu’au calvinisme.

    Au contraire, il s’est bien gardé de franchir un certain nombre de barrières, que les calvinistes ont allègrement dépassé. Je pense notamment à la question de l’expiation limitée ou à la négation du libre arbitre.

    Notons qu’en parallèle, les calvinistes se plaisent aussi à mettre Arminius et Pélage dans le même sac, alors que leurs doctrines sont radicalement différentes.

    David

    • Auteur
      Bruno Synnott lun 29 Sep 2014 Répondre

      Salut David,
      Tu as raison de dire que la pensée calviniste n’est certainement pas équivalente à celle d’Augustin. Mais dans le sillon « monergiste », qui distingue Augustin des autres pères de l’église, les calvinistes vont plus loin en radicalisant cette orientation théologique.
      Augustin par exemple croyait vraiment qu’Adam possédait un libre-arbitre (non pas seulement au sens de faire quelque chose volontairement (1), mais au sens de pouvoir décider librement et volontairement, assisté par la grâce bien sûr, de faire le bien ou le mal (2); il pensait que sa chute était entièrement de sa faute et qu’Adam avait librement opté pour le mal.
      Le calvinisme n’attribue pas ce deuxième pouvoir (2) aux hommes, ni même, jusqu’à un certain point, à Adam. Calvin dit: « la cause initiale est en Dieu » (voir Institution Chrétienne, III,22,7) . La cause de la chute était d’abord un décret divin, étant donné qu’à leurs yeux aucune contingence n’existe réellement (pour ne pas heurter la Souveraineté/Toute-Puissance divine).
      Autrement dit, pour Augustin le libre-arbitre et la contingence existait « avant » la chute mais n’existait plus après. Pour Calvin, elle était inexistante « avant ET après », Dieu étant la cause ultime de chaque choix.

  3. Alexis MASSON lun 29 Sep 2014 Répondre

    Bonjour Bruno,

    J’ai une étrange impression en lisant ton article. Tu commences par opposer une conception grecque et une conception hébraïque de Dieu. Puis tu concèdes que la théologie chrétienne a hérité de la conception grecque (ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de synthèse créative et vraie). Enfin, tu dénonce le théisme classique (résultat de la synthèse avec la conception grecque) dans la théologie chrétienne (en citant également des versets bibliques, donc d’origine hébraïque) et tu réclames une nouvelle conception : l’open theism.

    À la fin de cet article, j’ai l’impression que tu réclames autre chose que la conception grecque et la conception hébraïque, à savoir l’open theism. Je ne vois pas bien quels versets, ou plutôt quelle interprétation systématique de la Bible permettrait cette autre conception.

    Il existe assurément une différence entre la conception grecque et la conception hébraïque : la conception grecque ne conçoit pas la création (ou bien tout est éternel ou sempiternel ; ou bien la matière émane de Dieu, comme chez Plotin notamment). Mais hormis ce point, je vois beaucoup de points communs entre la conception grecque et la conception hébraïque. Pourquoi les opposer ? Ne faudrait-il pas d’abord prouver cette opposition ? Or c’est justement une telle preuve que tu appelles de tes vœux en conclusion…

    J’ai également été gêné par le passage sur la doctrine de la chute et la perfection d’Adam. Certains passages de la Bible indiquent clairement que Adam n’était pas parfait, au sens d’une création achevée indépassable. En effet, en 1 Corinthiens 15.45-47, il est écrit qu’Adam, « le premier homme », « tiré de la terre » a été créé « âme vivante », mais qu’il est destiné à être « second homme », « tiré du ciel », « esprit vivifiant ». Il y a bien une évolution ou une transformation attendue d’Adam, cela ne contredit pas le fait qu’il y ait eu un chute, à savoir qu’Adam n’est pas entré dans le plan de Dieu et qu’au lieu de cela la mort a régné. On peut tout à fait être partisan du théisme classique (je le suis) et de l’idée qu’Adam n’était pas une créature achevée et indépassable.

    Enfin, je reviens aux problèmes philosophiques, je me demande comment peut-on justifier la possibilité de la contingence. Le déterminisme dérive du principe de raison suffisante, qui permet notamment de distinguer la possibilité de la réalité. Une cause est ce qui actualise un simple possible. Mais si la causalité n’est pas nécessaire, alors il y a identité entre la possibilité et la réalité, ce qui est absurde, à moins d’adhérer au réalisme modal de Lewis. Et là encore, ce n’est pas sans difficultés, car comme l’avait bien vu Leibniz, tous les possibles ne sont pas compossibles… Cette idée d’indéterminisme (je parle bien au niveau ontologique), me semble difficilement conciliable avec les principes de la raison.

    Alexis

    • Auteur
      Bruno Synnott mar 30 Sep 2014 Répondre

      Salut Alexis, merci pour ton commentaire très songé!
      D’abord je suis content qu’on partage ensemble l’idée qu’Adam n’était pas parfait au sens d’une sainteté achevé. Si telle est le cas, le terme de « chute » pour décrire la première désobéissance, d’origine gnostique et grecque, devient probablement une catégorie de pensée étrangère au texte de Genèse 3. On pourrait parler « d’égarement », « d’errance », de « rébellion » (des termes plus hébraïques) au lieu d’une corruption de nature, d’aliénation, typique d’une pensée dualiste où la chair est vu comme quasi-mauvais.
      Deuxièmement je ne cherche pas à opposer une conception grecque et hébraïque. Mon intention, plus modeste, est de distiller les catégories philosophiques grecques de la théologie occidentale dont l’origine est la pensée judéo-chrétienne inspirée par Dieu (la Parole de Dieu).
      Le prochain post sur le théisme « libre-arbitre » éclairera ton dernier point en montrant que le déterminisme est loin d’être la seule option possible dans la pensée judéo-chrétienne. Je vais me renseigner sur le réalisme modal de Lewis.

  4. Benoit Hébert mar 30 Sep 2014 Répondre

    Merci Alexis pour ta participation à cette discussion. Nous souhaitons que des avis contradictoires puissent s’exprimer sur un sujet aussi difficile. S’il existait une solution qui ne soulève pas d’objection, ça se saurait… Nous proposons cette série d’article pour y voir plus clair, réfléchir à haute voix…et profiter de la confrontation des idées, quitte à explorer des pistes et les abandonner ensuite.

    Je viens de découvrir un article de John Walton sur le blog biologos dont le sujet et l’état d’esprit s’applique bien à notre discussion: « avoir tort ou avoir raison »

    http://biologos.org/blog/on-being-right-or-wrong

    « The positions that we hold (whether about origins or about any number of other important theological issues) are a combination of our presuppositions, our assessment of the evidence (and which view enjoys the support of the preponderance of the evidence), the probabilities associated with various aspects of the evidence, and the preferences that we then adopt as our own. We may have high levels of confidence in our preferences or we may hold them lightly. In the church we should be looking for faithful interpretation to determine what is acceptable inside and what may be outside orthodoxy. Faithful interpretation may still lead different interpreters to different conclusions (as it has throughout history) because the Bible does not nail everything down. »

  5. Benoit Hébert mer 01 Oct 2014 Répondre

    Bruno, pourrais-tu expliquer stp ce qu’est le « monergisme » d’Augustin?

  6. Auteur
    bruno synnott mer 01 Oct 2014 Répondre

    Bien sûr Benoît,

    Le monergisme (de monos = un seul et ergon = travail) est une façon de comprendre la sotériologie (doctrine du salut) selon laquelle DIEU SEUL TRAVAILLE, par le S-E, à sauver les élus, sans aucune coopération active de leur part. Cette compréhension essentiellement calviniste met l’accent sur une doctrine appelée « grâce irrésistible » que les élus ne peuvent refuser, et qui, malheureusement, n’est pas donné aux réprouvés.

    On peut dire sans risque de se tromber que le père spirituel de cette doctrine est Augustin (et c’est pouquoi les calvinistes se réclament de lui). D’abord par la doctrine du péché originel qui prive les humains de la grâce et les laisse dans un état de péché. Mais aussi par sa doctrine de la prédestination qui décrète le salut des uns sans le concours d’aucun mérite.

    Dans l’église catholique, la doctrine augustinienne du péché originel et celle de la (double) prédestination ont été tempérées et rendues “plus acceptables” si je peux dire par la pratique ecclésiale du baptême des enfants. Puisque celui-ci ôte le péché originel, le sacrement rend capable les baptisés de coopérer à la grâce divine (forme de synergisme) en vue du salut.

    Pour les baptistes calvinistes, la situation est différentes. Rejetant une ecclésiologie forte capable d’atténuer « l’horreur » de la faute originel, les enfants n’ont d’autres espoir que la predestination pour le salut. La théologie arminienne atténue le scandale par la doctrine de la grâce prévenante.

    Le monergisme s’oppose ainsi à toute compréhension sotériologique qui rechercherait une certaine coopération humaine correspondant à l’expérience commune des chrétiens, et qu’on pourrait qualifier de « synergique ». Il est convenu ici que le “libre-arbitre” fait partie de l’équation, puisque la parole de Dieu exhorte les hommes à librement se repentir et ne veut pas les sauver sans eux. Où serait l’amour de Dieu dans le cas contraire ?

    D’ailleurs, les Luthériens croient que la grâce peut se refuser ; elle est « résistible ». La doctrine d’Arminius croient que la grâce prévenante – qui est première – rend capable les individus de choisir librement leur destiné éternelle. La foi des individus, dans la perspective arminienne, précède l’élection des élus, qui elle-même précède la prédestination. Une perspective différente, donc, de la prédestination. Les orthodoxies, eux, ont une sautériologie semblable au semi-pélagianisme.

    • Georgel lun 22 Mai 2017 Répondre

      FAUX, le monergisme calviniste n’implique pas que les élus soient passifs mais que leurs actions soient déterminées.

  7. Benoit Hébert mer 01 Oct 2014 Répondre

    Merci Bruno pour toutes ces explications limpides!

  8. rodolphe (posta01) jeu 02 Oct 2014 Répondre

    Bonsoir Benoit,

    Je suis réellement impressionné par votre culture théologique (la tienne et celle de Bruno… Je me sens tout petit)
    Toutefois, je ne peux m’empêcher de penser que ce type de réflexion ne représente qu’une approche purement cérébrale, totalement imaginaire et sans corrélation aucune avec la réalité phénoménologique !
    Aussi, quand je lis Bruno Synnott évoque l’idée d’attributs divins « revus à la baisse » (auto-limitation volontaire ou kénose, une omniscience modérée, un Dieu « qui n’est pas tout à fait certain » ou encore la nécessité de réinterpréter des passagers bibliques traditionnels au regard de ce que nous dit la science sur la contingence, etc…) je ne peux m’empêcher de penser que nous avons là tous les ingrédients qui montrent sans aucun doute possible la tâche impossible qui vous incombe, celle de SAUVER ce que vous appelez « le message spirituel de la Révélation » sans pour autant sacrifier à l’essentiel de son texte fondateur.
    Bon courage !

    • Auteur
      Bruno Synnott ven 03 Oct 2014 Répondre

      Cher Rodolphe,

      ce serait bien mal comprendre la foi en Jésus-Christ le Seigneur Créateur du monde, crucifié pour nos fautes et ressuscité dans sa Toute-Puissance que de penser que notre foi dépend d’un système théologique, si rationnel soit-il. Notre foi repose sur une rencontre vivante avec le Créateur et sur une relation quotidienne qui ne cesse d’enchanter le réel par sa puissance d’amour, de paix et de justice qui s’en dégage. La Bible rend témoignage de l’action de Dieu dans l’histoire et sa signification afin que toutes les générations soient interpellées par ces même vérités transformatrices. Et nous le sommes !

      Nous déplorons sur ce blog le biblicisme et le fondamentalisme de ceux qui prétendent posséder la Bible et la vérité sans être à l’écoute des réalités d’aujourd’hui. Nous faisons de l’exploration théologique non pas pour démentir Dieu, mais pour rendre sa Parole plus vibrante pour nos contemporains en la distillant des métaux lourds du passé. Peu importe que la tâche soit difficile, nous sommes passionnés par le fait d’avoir deux oreilles, l’une pour écouter la Révélation, l’autre pour écouter le monde contemporain, la science et ce qu’elle propose. Et d’être des passeurs, de faciliter le dialogue de l’une et l’autre, parfois, il est vrai, à tâtons.

      Au plaisir,

      • Benoit Hébert sam 04 Oct 2014 Répondre

        Merci Bruno pour cette belle réponse à Rodolphe qui traduit également le fond de ma pensée.

        Bruno, ton article a suscité une réaction sur le site « le bon combat ». Nos lecteurs savent que nous avons déjà eu quelques discussions à propos de l’évolution et de l’interprétation biblique. Il ne s’agit pas de se livrer entre frères dans la foi à une « guerre des blogs », mais je crois que cette échange peut être enrichissant, pourvu que nous restions dans un bon état d’esprit. Il faut reconnaître que ce n’est pas toujours évident, car les sujets traités sont ultra-sensibles!

        Je rappelle l’état d’esprit dans lequel nous abordons cette série d’articles: » “Dans les choses essentielles : unité ; dans les choses secondaires : liberté ; en tout : charité.”

        Il ne m’appartiens pas de répondre à ta place, Bruno, aux objections soulevées par ton article dans cette réponse. J’aimerais faire part en vrac de quelques réflexions suite à sa lecture.

        Tout d’abord, en tant que « non calviniste », je souscris à beaucoup de points concernant par exemple les attributs divins. Je partage et j’apprécie l’attachement de l’auteur à la Bible en tant que révélation divine…

        Il y a cependant quelques points qui me posent problème.

        D.S. parle de l' »impassibilité de Dieu » dans Actes 14:11,15 (confession de Westminster), impassibilité de Dieu qui ne le rendrait ni « statique », ni incapable de s' »émouvoir » ou d' »éprouver des émotions ». Le lien avec la référence biblique ne me paraît pas évident. La compréhension du mot « impassible » est peut-être également source de confusion. Voici qq synonymes courants : » apathie, calme, constance, froideur, insensibilité, maîtrise, patience, philosophie, sang-froid, stoïcisme, tiédeur. »

        D.S. pense que  » de vouloir à tout prix défendre une position évolutionniste qui ne peut plus tolérer, à cause de ses propres présupposés philosophiques, la manière dont la Bible définit la relation Créateur-créature ». Je trouve cette analyse infondée, bien entendu. Premièrement parce que D.S. déforme tes propos il me semble:

        « Bien que l’auteur assure le contraire, il n’y a aucune raison exégétique pour laquelle nous devrions rejeter l’affirmation biblique sur l’entrée du péché et de la mort dans le monde. »

        Il est bien évident que le péché est entré dans le monde par l’homme, que cet événement a une réalité historique, et que la mort spirituelle est de ce fait étendue à toute l’humanité. Il me semble que D.S. confond cette notion avec une interprétation historiquement littérale d’Adam et Eve, et qu’il ne peut envisager que la notion de mort physique. Il écrit comme si l’interprétation qu’il a adoptée était la seule valable. Cette interprétation littérale est à mon avis le talon d’Achille de sa construction, en parlant d’Adam et Eve « avant la chute »:
        « le fait que la maladie et la mort soient absents de cette période primordiale ne nous oblige en aucun cas de comprendre cette période de l’histoire comme une période où la création vivait au maximum de ses possibilités. »

        Cette vision paradisiaque de la condition humaine est en flagrante contradiction avec l’histoire de l’homme et de la nature…Mais c’est tout le problème de la fragilité de cette construction théologique qui refuse de faire dialoguer la Bible et les œuvres de Dieu dans la nature…

        C’est aussi là qu’à mon avis, D.S. échoue à montrer que la vision d’Adam et Eve qu’il a adoptée n’est pas influencée par les catégories de la philosophie de Platon.

        Il y a visiblement encore plus « calvinistes » que les opinions exprimées dans les articles de D.S.

        « Il est certain que l’histoire de l’église a connu certaines mouvances hyper-calvinistes au sein desquelles une emphase bien trop importante et déséquilibrée sur la souveraineté de Dieu mettait à mal la responsabilité de l’homme. »

        Après avoir parlé de points de désaccord, en voici plusieurs qui m’ont positivement frappés:

        « Les notions d’immutabilité et d’intemporalité sont des manières d’exprimer l’aséité (ou l’indépendance) et la transcendance de Dieu vis-à-vis de l’univers qu’il a créé. Ce n’est pas de la philosophie grecque, c’est une simple vérité biblique (Actes 17.24-25). »

        « la Bible ne décrit donc pas Adam et Eve comme des êtres humains ayant atteint le maximum de leur potentiel. Paul, une fois de plus, en parle clairement en 1 Corinthiens 15 en comparant le premier et le second Adam. Adam ne devait pas rester dans l’état dans lequel il était, mais Dieu avait prévu pour lui un état eschatologique (final et complet). »

         » nous ne comprenons pas comment Dieu peut-être la cause première de toute chose tout en respectant la notion de cause seconde. »

        Encore merci à D.S. pour cette stimulation à poursuivre cette réflexion difficile!

  9. rodolphe (posta01) sam 04 Oct 2014 Répondre

    Cher Bruno,

    Je ne mets en vous doute ni ta sincérité ni ta bonne volonté. Mais vois-tu, j’ai du mal avec ceci:
    « Notre foi repose sur une rencontre vivante avec le Créateur et sur une relation quotidienne qui ne cesse d’enchanter le réel par sa puissance d’amour, de paix et de justice qui s’en dégage. »
    Premièrement, Je ne vois toujours pas de faits qui pourraient corréler cette proposition, par contre, j’en vois énormément qui s’y opposent… Les guerres, les famines, les maladies et autres catastrophes naturelles, etc, etc…
    Et toi, en vois-tu ? Si oui lesquels ?
    En second lieu, lorsque tu évoques une « relation quotidienne », une rencontre « vivante », ne sous estimes-tu pas la capacité de notre cerveau (celui des croyants) à produire des agents immatériels intentionnés (donc purement imaginaires), ce que met d’ailleurs très bien en évidence la psychologie cognitive ?
    Enfin, tu évoques à la fin de ton message le dialogue « science / foi » comme si la science avait quelque chose à dire sur la foi et réciproquement !
    Bien évidemment ce n’est pas le cas, et la seule chose que l’on puisse dire est que certaines questions qui jusqu’alors relevaient de la métaphysique entrent progressivement dans le domaine de la science. Nécessairement, ceci fait monter la tension chez ceux qui en appellent aux esprits pour expliquer le monde alors que la science propose des explications dans l’abstinence métaphysique ! (comme cela a toujours été le cas dans l’Histoire lorsque la science a pu produire des explications sur des questions qui étaient censées relever de la Providence)
    Encore une fois, je ne cherche pas à détruire Dieu. Je ne suis qu’un observateur neutre qui se pose des questions sans présupposés, et j’ai honnêtement du mal à adhérer à une vision théiste qui n’a pas apporté en 3000 ans le moindre indice vérifiable en sa faveur.

  10. Jonathan dim 05 Oct 2014 Répondre

    Je rebondis juste sur un détail en passant – Bruno Synnott dit :

    « Thomas d’Aquin qui reprenait sa théorie d’Aristote niait, contrairement au philosophe grec, que les causes secondes aient pu agir par la vertu de leur propre nature, c’est-à-dire de manière absolument contingente. »

    Je ne sais pas quelles sont tes sources, mais les deux points sont faux. Thomas réfute expressément l’idée que la souveraineté supprime la contingence. Il affirme également que Dieu gouverne les êtres selon leur propre nature, et leur nature est d’avoir un libre arbitre non entravé.

    Thomas D’aquin :

    « It is erroneous to say that human acts and events escape God’s foreknowledge and ordination. It is no less erroneous to say that God’s foreknowledge and ordination imposes necessity on human acts; otherwise free will would be removed (..) Just as God’s knowledge does not impose necessity on contingent things, neither does his ordination, by which he providentially orders the universe. For he orders things the way he acts on things; his ordination does not violate but brings to effect by his power what he planned in his Wisdom. As for the action of God’s power, he acts in everything and moves each single thing to its actions according to the manner proper to each thing, so that some things, by divine motion, act from necessity while others contingently. (…) In the case of man, it is natural for him to act freely, not forced, because rational powers can turn in opposite directions. Thus God orders human actions in a way that these actions are not subject to necessity, but come from free will. » (De Rationes Fidei)

    Et sur l’action de Dieu selon la nature propre des agents :

    « Le libre arbitre est cause de son mouvement. Par le libre arbitre, en effet, l’homme se meut lui-même à l’action. Il n’est cependant pas indispensable à la liberté que ce qui est libre soit la cause première de soi-même ; pas plus qu’il n’est requis, pour être la cause de quelque chose, d’en être la cause première. C’est Dieu qui est la cause première, donnant le mouvement aux causes naturelles et aux causes volontaires. Et de même qu’en mettant en mouvement les causes naturelles il n’empêche pas leurs actes d’être naturels, ainsi en mettant en mouvement les causes volontaires, il n’ôte pas à leurs actes leur modalité volontaire, mais bien plutôt il la réalise en eux ; car Dieu opère en chaque être selon sa nature propre.«  (Somme théologique)

    « Cependant, si la volonté n’est pas de celui qui court, ni l’action de celui qui veut, mais de Dieu qui détermine l’une et l’autre, l’homme, ce semble, n’est plus le maître de son acte, qui dépend de son libre arbitre. Il faut donc dire que Dieu détermine toutes choses, mais diversement, à savoir, en tant que chacune d’elles reçoit sa détermination selon le mode qui convient à sa nature. Ainsi l’homme est déterminé par Dieu à vouloir et à courir selon le mode d’une libre volonté: donc vouloir et courir dépendent de l’homme en tant qu’agent libre, mais non de l’homme comme agent principal, rôle réservé à Dieu seul » (Commentaire sur Romains).

    Il était effectivement dépendant de la métaphysique aristotélicienne qu’il prenait pour parole d’évangile, mais sa forme de compatibilisme est totalement différente de celle des puritains (qui n’est autre que le compatibilisme philosophique classique de Hobbes, rejetant le principe des possibilités alternatives et donc la contingence). Bref, les puritains empruntent la distinction cause première/instrumentale, mais leur version de compatibilisme ne repose pas du tout sur le même mécanisme.

    Par ailleurs, c’est sûrement passé inaperçu, mais la contingence est belle et bien affirmée dans le passage cité de la confession de Westminster , qui précède l’adoption par les puritains du compatibilisme classique : « Dieu a librement et immuablement ordonné tout ce qui arrive; de telle manière, cependant, qu’il ne fait pas violence à la volonté des créatures, et que leur liberté ou la contingence des causes secondes sont bien plutôt établies qu’exclues« .

    Tout ça pour dire que le compatibilisme classique n’est pas la seule forme de compatibilisme, même parmi les réformés.

    • Auteur
      Bruno Synnott dim 05 Oct 2014 Répondre

      Salut Jonathan, merci beaucoup pour ces précisions. On arrive au cœur des choses !
      Grâce à toi je saisis mieux le compatibiliste de Thomas d’Aquin. J’aimerais en avoir plus sur celui de la confession de Westminster. Reprend-t-elle exactement la thèse de T. d’Aquin ? Sinon, en quoi la modifie-t-elle selon toi ?
      Petite précision, ce que j’ai dit n’est pas faux.. Nous avons dit la même chose. J’ai dit que Thomas d’Aquin, contrairement à Aristote, niait une contingence absolue aux causes secondaires. Comme tu l’explicites, Dieu, cause première de tout, détermine pour l’homme le mode d’une libre volonté; il peut être dit que Dieu opère en l’homme selon sa propre nature.

      Ma source est Alister McGrath (Christian Theology, Blackwell, 2011, p. 213-214) qui dit: « For Aristotle (from whom Aquinas draws many of his ideas), secondary causes are able to act as secondary causes by virtue of their own right. This view was unacceptable to theistic philosopher of the Middle Ages… »… « Yet God does not act directly in the world, but through the chain of events which God initiates and guides ».

      • Jonathan dim 05 Oct 2014 Répondre

        Hello,

        1/ Pour répondre à ta question : non, Westminster n’a rien à voir avec la thèse de Thomas d’Aquin puisqu’elle ne fait qu’affirmer le paradoxe en laissant totalement ouverte la question du mécanisme en jeu, alors que Thomas d’Aquin formule un compatibilisme bien précis qui repose entièrement sur la métaphysique thomiste.

        Westminster affirme les 2 sets de données paradoxales sans limiter le libre arbitre comme a pu le faire par la suite un Jonathan Edwards. Ce n’est que sur les questions à portée spirituelles et en relation avec le salut que la volonté est absolument limitée par la corruption et se voit incapable de se tourner vers le « bien » spirituel (chap 9). Bien qu’elles se placent dans le cadre d’une souveraineté totale, les décisions des autres domaines sont bien le fruit d’un libre arbitre non entravé, avec un accès réel à la contingence, cf chap 3 (c’est justement ça le paradoxe incompréhensible…).

        Aujourd’hui, on pourrait rapprocher cette position à celle d’un JI Packer dans « Evangelism and the Sovereignty of God », qui se contente lui aussi d’affirmer ce paradoxe en reléguant au rang de mystère insondable le mécanisme à l’oeuvre (c’est ma position). La position des luthériens conservateurs est également très similaire : ils considèrent que l’homme dispose d’un libre arbitre non entravé pour toutes les questions « civiles » (toujours dans le cadre d’une souveraineté totale), et une volonté dans les chaînes pour les questions à portée sotériologiques.

        2/ Pour la source, je comprends d’où vient la confusion. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, lorsque T. d’Aquin écarte toute possibilité d’indépendance des causes secondaires, il ne supprime pas par la même occasion la contingence et l’authenticité du libre arbitre (cf citations au-dessus, et il y en a d’autres). c’est subtil, mais capital. Si l’on reprend l’analogie du piano utilisée par McGrath deux paragraphes au-dessus : de la même façon qu’il est dans la nature d’un piano d’avoir 88 touches, il est dans la nature de l’homme de disposer d’un libre choix incluant la contingence. C’est comme ça que T. D’aquin présente la chose, le libre arbitre est vu comme une simple caractéristique de l’agent, et non pas comme quelque chose pouvant invalider la souveraineté de Dieu.

        Mcgrath avait pour sujet l’action de Dieu dans le monde matériel, et pas « le compatibilisme selon T. d’Aquin », normal qu’il n’ait pas donné ces précisions. Tu noteras d’ailleurs que, dans le chapitre, il ne contraste pas contingence/nécessité mais dépendance/indépendance, ce qui n’est pas la même chose.

        3/ Tu dis : « Nous avons dit la même chose. J’ai dit que Thomas d’Aquin, contrairement à Aristote, niait une contingence absolue aux causes secondaires. Comme tu l’explicites, Dieu, cause première de tout, détermine pour l’homme le mode d’une libre volonté; il peut être dit que Dieu opère en l’homme selon sa propre nature. »

        La distinction entre ce que tu dis et ce que défend T. D’aquin c’est que ta définition fait le lien entre souveraineté et nécessité dans les décisions de l’homme, alors qu’il n’effectue pas cette liaison. Il affirme la souveraineté et nie l’indépendance totale des causes secondaires, mais pas la contingence ou l’authenticité du libre arbitre de l’homme.

        Maintenant si par « contingence absolue » tu veux dire indépendance libertarienne totale, interdisant de facto toute possibilité de compatibilité entre souveraineté et libre choix, alors ça signifie que tu présupposes simplement l’incompatibilisme théologique dans toute ta ligne ton raisonnement. Si souveraineté/libre arbitre sont absolument incompatibles, alors évidemment, il ne peut pas connaître le futur exhaustivement, être absolument souverain, etc. Je ne vois pas tellement comment tu pourrais arriver à autre chose qu’à l’open theism en cadrant la problématique avec l’incompatibilisme théologique comme postulat de départ. Pour ma part, je pense que c’est bien le compatibilisme théologique qui est présupposé par l’Ecriture.

        a+

  11. Auteur
    Bruno Synnott lun 06 Oct 2014 Répondre

    Merci encore une fois Jonathan pour ces éclaircissements.
    Aurais-je donc dû spécifier que les calvinistes et les luthériens conservateurs confessent 1/ un « compatibilisme » en matière de liberté civile et 2/ un incompatibilisme dans le domaine spirituel (touchant la sautériologie), à cause d’une certaine compréhension « augustino-calviniste » du péché originel ?
    Mais il me semble que les calvinistes évangéliques (comme les baptistes réformés) confessent un incompatibilisme même dans le domaine politique et social… (c.f. l’effet noétique de la chute, etc.)
    Merci de m’aider à mieux comprendre

    • Benoit Hébert lun 06 Oct 2014 Répondre

      Oui merci Jonathan pour ta participation éclairée à cette conversation. Nos souhaitions que différentes sensibilités puisse s’exprimer afin que chacun prennent conscience des enjeux et des difficultés du débats. Nous sommes comblés!

    • Jonathan mar 07 Oct 2014 Répondre

      Pour faire court, je voulais dire que :

      Oui, la forme de compatibilisme défendue aujourd’hui par la majorité des réformés est bien celle que tu as présentée ici, c’est à dire le compatibilisme classique, celui de Hobbes et d’Edwards, celui qui nie la possibilité réelle d’effectuer des choix alternatifs. Que ce soit pour choisir sa paire de chaussettes ou pour répondre à l’évangile, la contingence n’existe pas.

      Mais je faisais simplement remarquer qu’il existe et a existé bien d’autres formes de compatibilisme moins dogmatiques et moins extrêmes, qui laissent davantage de place au mystère, et qui sont infiniment moins vulnérables aux objections.

      A bientôt

  12. Auteur
    Bruno Synnott sam 04 Oct 2014 Répondre

    Réponse à M. Saglietto

    Bonjour, j’apprécie beaucoup la réponse et l’effort de mieux expliquer la pensée baptiste réformée, mais je crains qu’il ne puisse y avoir de réel dialogue si l’objectif recherché est premièrement de préserver un système doctrinaire.
    1/ Je suis content que vous le reconnaissez vers le milieu de votre article qu’il y a un sous-bassement philosophique à toute théologie. Cela est un fait reconnu. Francis Schaeffer par exemple l’a bien montré dans ses ouvrages. D’ailleurs vous utilisez vous-même les catégories scolastiques en utilisant la distinction thomisme (qui vient d’Aristote) de cause première et cause secondaire. C’est sûr, personne n’invente les catégories de pensée dans laquelle il se trouve. Toute réflexion est toujours située dans un paradigme philosophique et la culture de son temps.

    Votre effort de comprendre l’action de Dieu dans le monde se situe à l’intérieur du paradigme aristotélicien repris par Thomas d’Aquin. Pour comprendre le mal qui vient de la liberté des hommes, T. D’Aquin fait appel aux causes secondaires. Dieu n’est pas l’agent directement responsable du mal ou de la chute d’Adam. Cela est plutôt dû à l’homme comme cause secondaire. Dieu est la cause première mais indirecte, et l’homme est la cause seconde et directe. Comme la Westminster le dit : « Il a plu à Dieu, selon son conseil sage et saint, de le permettre: il l’avait inclus dans son dessein pour manifester sa propre gloire (Rm 11.32). » De toute éternité et selon le très sage et saint conseil de sa propre volonté, Dieu a librement et immuablement ordonné tout ce qui arrive (Ep 1.11; Rm 11.33; Hé 6.17; Rm 9.15,18); de telle manière, cependant, que Dieu n’est pas l’auteur du péché (Jc 1.13,17; 1 Jn 1.5), qu’il ne fait pas violence à la volonté des créatures, et que leur liberté ou la contingence des causes secondes sont bien plutôt établies qu’exclues ».

    On peut discourir longtemps, reste que Dieu a voulu la chute du premier individu (et avec lui toute celle de toute la race humaine) dans son dessein éternel pour manifester sa gloire. Alors, en quoi Adam était-il réellement libre de choisir sa destinée ? Qui peut aller contre les décrets de Dieu ? Thomas d’Aquin qui reprenait sa théorie d’Aristote niait, contrairement au philosophe grec, que les causes secondes aient pu agir par la vertu de leur propre nature, c’est-à-dire de manière absolument contingente. Et c’est là le point central du théisme classique repris par les calvinistes. Blocher reprend cette thèse; je le cite : « Dieu est souverain, totalement, radicalement, absolument… est exclue la moindre parcelle de réalité subsistance soit indépendante de Dieu et de son vouloir » (Blocher, la doctrine du péché et de la rédemption, fac étude, p. 14).

    Bref, une réelle contingence n’existe tout simplement pas. C’est ce que je souligne dans mon article, puisque c’est la caractéristique principale, me semble-t-il, du théisme « calviniste » par rapport au théisme « arminien » ou au théisme « ouvert ».

    Voici un autre exemple concret qui montre que vous ne réussissez pas à nier l’influence hellénique dans votre exégèse calviniste, et cela au détriment d’une compréhension plus hébraïque et sémite de Mathieu 5. Je vous cite :
    « Leon Morris souligne avec justesse dans son commentaire que Christ demande à ses disciples d’être “parfaits” dans le sens où leurs normes et standards doivent être les plus hauts possibles. Comme le souligne Wayne Grudem (un baptiste calviniste), ce verset “nous montre simplement que la pureté morale et absolue de Dieu est la norme vers laquelle nous devons tendre.” (Théologie Systématique, p.827). Cette norme éthique s’ancre avant tout dans la perfection éthique de Dieu, dans sa glorieuse sainteté. »

    Cela ne fait que mettre en lumière le point que je mentionnais, c’est-à-dire la perfection comme « état maximum » : pureté morale, perfection éthique… tout cela sont des abstractions pures de la pensée tout à fait étrangère à la pensée sémite. La perfection chez les Juifs n’a rien à voir avec de telle idée de pureté éthique ou moral. La perfection a rapport au « shalom », c’est-à-dire à un état de complétude, de paix, de plénitude (au sens holistique). La perfection invoquée en Mt se comprend comme un état de plénitude divin, celui qui va advenir dans le Royaume de Dieu, et qui devient présent en Christ.

    2/Par rapport à Adam, M. Saglietto joue, me semble-t-il, plus sur les mots que n’affronte le vrai problème. Au lieu de parler de « surhumanité d’Adam » il parle « d’humanité originelle » en évitant le point délicat. Selon la confession de Westminster, Adam a « une âme raisonnable et immortelle, revêtus de connaissance, de justice et de vraie sainteté. ». Peu importe le terme choisit pour décrire cet état, n’est-ce pas là un état « supérieur en degré », d’avoir reçu dès le départ de son existence terrestre « connaissance, justice et sainteté » ?

    Sans compter le concordisme historique implicite dans le reste de votre théologie. Comment penser cet individu « juste, raisonnable et saint » au commencement de l’humanité ? Comment concevoir que cet individu si « élevé » avant la chute (capable de nommer les animaux, etc.) ait pu tomber si bas quand on pense à la vie telle qu’elle était vécu dans la préhistoire.

    3/Par rapport à l’aséité divine (et non « acéité ») qui ne renvoie non pas seulement à « l’indépendance divine » mais bien à son « unité » irréductible (qui n’est mu par rien et ne change jamais), M. Saglietto invoque la confession de foi Westminster. Or les versets cités à l’appui me semblent bien minces. « impassible (Ac 14.11,15), immuable (Jc 1.17; Ml 3.6) ; (Ps 102.26-28, Jc 1.17».

    Il serait facile de montrer que la pensée sémite des auteurs hébreux sur ces deux points (l’immuabilité et l’impassibilité divine) est différente de la pensée grecque. Ce que les auteurs veulent dire, dans leur contexte respectif, c’est seulement que Dieu « n’est pas comme l’homme » (Es 55.8) et ne fluctue pas comme lui. Il ne s’agit certainement de vérités rationnelles abstraites.

  13. Georgel lun 22 Mai 2017 Répondre

    Je vous invite à lire la réponse de Daniel Saglietto à la fois dans son article et les commentaires de son article sur Le Bon Combat « Théisme… Vous avez dit théisme ? »

    Cette réponse est pour moi définitive.

    Je trouvais cela dommage que votre commentaire continue à nier la place de la contingence dans le calvinisme et je trouve cela d’autant plus dommage que Jonathan a pris le temps ici auparavant de vous préciser la place de cette contingence. Mais vous n’en tenez toujours pas compte. Comme je l’ai dit sur LBC, vous ne parviendrez pas à faire une réponse honnête intellectuellement et convaincante au calvinisme si vous ne faites pas l’effort de mieux saisir sa position d’un côté et de l’autre si vous ne vous appuyez pas sur des arguments exégétiques.

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