Le récit adamique a-t-il une fonction « étiologique » ? (2/7)

Posté par Bruno Synnott

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Introduction

Il y a presque un an déjà nous avions publié la première partie de cette série de trois articles. Nous invitons nos lecteurs à relire ce premier article pour bien profiter de cette deuxième partie.

Le récit adamique a-t-il une fonction « étiologique » ? (2/7)

Le récit adamique a-t-il une fonction « étiologique » et « historique » ? Matthieu Richelle est un des rares exégètes évangéliques à s’être aventuré dans une analyse « purement exégétique » de Genèse 2-3. Dans le livre Adam, où es-tu ?, l’auteur conclue que

 

« Le texte (de Genèse 2-3) prétend à une dimension étiologique et historique : il ne fait pas de doute que l’auteur présente Adam et Ève comme des personnes ayant réellement existé et vivant une chute vraiment survenue »[1].

Nous avons plusieurs raisons de penser que, comme la majorité des théologiens et exégètes évangéliques, Matthieu Richelle est lié dans son interprétation des récits fondateurs (Ge 1-11) par une compréhension « étriquée » de la doctrine de l’inerrance [2]. Au point où on entrevoit qu’en cherchant à tout prix à harmoniser l’histoire sacrée avec l’histoire naturelle, ce biais herméneutique devient un boulet à porter[3]. Au lieu de comprendre simplement  les vérités théologiques et existentielles que le texte nous invite à adopter, Richelle et Blocher préfèrent demeurer dans le chemin tracé par Augustin, et spéculer à la manière scolastique sur l’état originaire « réel » d’un premier individu nommé Adam et sur les conséquences ontologiques de sa faute historique sur l’anthropologie. Étais-ce ainsi que les Hébreux interprétaient ce récit à l’origine ? Bien sur que non ! La pensée juive n’est pas la pensée grecque, spéculative et essentialiste.

Dans cette série d’article, nous allons adopter une conception plus souple de l’inerrance, laquelle reçoit le texte comme inspiré et infaillible dans ses affirmation de foi et de vie.

EXPLIQUER / COMPRENDRE

Ce que nous remettons en question, c’est

  1.  l’idée que le texte de Genèse 3 ait voulu expliquer, par un événement situable dans le temps historique, une faute commise par un individu appelé « Adam » [4], et
  2. que ce récit ait servis à expliquer ou à rendre compte rationnellement de la cause exacte du mal dans le monde.

Nous disons que Ge 2-3 n’est pas étiologique au sens d’expliquer la cause exacte et historique de la « chute ». Elle est étiologique au sens de montrer que le mal n’est pas originaire, mais qu’il advient dans le monde par un acte de volonté depuis le premier homme.

Pour saisir la critique que nous faisons d’une étiologie historique, il est utile d’abord de rappeler la distinction apportée par Wilhem Dilthey,  philosophe allemand de l’herméneutique au XIXe siècle, entre « expliquer » et « comprendre ». L’explication cherche à rendre intelligible un phénomène particulier, à en comprendre les causes au moyen de la raison. Il est certain que la pensée des Hébreux ne possédait les outils conceptuels ni même les connaissances nécessaires pour « expliquer » de manière historique des événements fondateurs. Ils ne pratiquaient pas l’histoire comme le font les modernes (avec des sources, des points de repère dans le temps, etc.); ils n’avaient pas non plus les connaissances archéologiques, philologiques, historiques et scientifiques pour une telle entreprise. D’ailleurs nous-mêmes, occidentaux modernes, forgés à toutes les disciplines scientifiques, il nous serait impossible, avec tout notre savoir, de rendre compte des origines par des « faits réels ». Nous ne pourrions pas faire mieux que les Hébreux, et d’en rendre témoignage symboliquement par un récit « confessant ».

Aussi, les préoccupations des Hébreux étaient davantage théologiques, polémiques, pédagogiques et liturgiques qu’étiologique. Ils étaient moins préoccupés à rechercher les faits « réels » (comme le ferait aujourd’hui un reportage du National Geographic) que d’éclairer le sens et le futur de la condition existentielle, communautaire et universelle. (Nous verrons cela plus en détails dans le prochain article en questionnant le genre littéraire du texte). On peut  très bien « comprendre » un phénomène sans pouvoir en expliquer la cause historique ou factuelle. Les Hébreux ont compris le sens et les motifs de la faute universelle, et ce, depuis le début de l’humanité. Parler d' »Adam », c’est parler de ce qu’est l’humain, depuis le premier jusqu’au dernier. Leur compréhension de l’homme était plus intuitive, plus synthétique que scientifique. Les récits fondateurs n’expliqueraient donc pas l’histoire ou la cause exacte de la « chute » au sens moderne du terme, ils donneraient plutôt les clés d’interprétation pour comprendre la condition humaine universelle.

Le « mystère opaque »

Dans le Mal et la croix, Henri Blocher affirme

«l’énigme opaque de la première introduction du mal »[5].

Or si Genèse 3 est un récit « étiologique » cherchant à expliquer la manière exacte dont le mal est entré dans le monde, comment cet événement pourrait-il être en même temps un « mystère opaque » ? Soit il donne une explication cohérente et rationnelle au mal (étiologie), ou soit il vise à une compréhension existentielle qui ne peut être entièrement embrassée par la raison analytique.

D’ailleurs, un récit étiologique de la faute s’harmonise-t-il  avec le reste de la littérature biblique, notamment le livre de Job et les paroles de Jésus? Est-ce qu’une seule fois les auteurs bibliques ont rechercher la cause factuelle ou historique de l’entrée du mal dans le monde? Quel écrivain sacré blâme directement Adam ?  Peter Enns a montré que le personnage Adam est quasi ignoré dans l’AT[6]. Les prophètes l’ignorent. Le livre de Job refuse de pointer directement un coupable dans l’origine de la souffrance. Il rejette toute vision éthique du mal qui résulterait strictement des mauvaises actions humaines. La cause de l’origine du mal lui échappe et c’est clairement ce qui se dégage de Job. Jésus lui-même rejette catégoriquement cette perspective « étiologique » concernant le mal et la souffrance. Devant ses disciples qui le questionne sur l’aveugle-né, lui demandant : « qui a péché, est-ce lui ou ses parents ? » (Jean 9), Jésus répond : « Cela n’a pas de rapport avec son péché, ni avec celui de ses parents » et de fait a manqué une bonne chance de blâmer Adam… « mais c’est pour que les œuvres de Dieu soient manifesté en lui » (Jean 9.3).

Dans ses épîtres, l’apôtre Paul s’intéresse avant tout aux vérités théologiques de Genèse 3 plutôt qu’aux vérités historiques, montrant par exemple en Rom 5 qu’en Adam, l’humanité est « une » sous la faute, la condamnation et la mort. Dans son argumentaire, Paul ne donne pas des explications étiologiques, ni un cours d’anthropologie pré/postlapsaire, mais un cour de théologie: tous ont péché depuis le premier homme et tous ont besoin du don de grâce. La responsabilité de la faute est de surcroît distribuée à tous, et non pas seulement au seul premier homme : « la mort a atteint tous les hommes du fait que tous ont péché » (Rom 5.12b).  Dans Actes 17.26, il n’est pas question « d’Adam » au sens d’un individu, mais au sens de « premier homme »; on pourrait aussi dire de « premier principe ».

Ainsi, en ce qui concerne Rom 5 ou en 1 Co 15, Paul ne cherche pas à prouver l’historicité d’Adam, mais plutôt de montrer l’universalité de la condition humaine pécheresse dont Adam est la figure de proue –  le type du vieil homme – dont tous les hommes sont issus.

En recadrant Genèse 3 dans une herméneutique biblique qui place Jésus-Christ et sa proclamation du Règne de Dieu au centre de la Révélation, nous voyons que ni Jésus ni les auteurs de l’AT n’ont attribué au récit de Genèse 3 une fonction étiologique au sens d’explication historique de la présence du mal dans le monde. De fait, tous les exégètes évangéliques reconnaissent que le nom Adam en Genèse 1-3 fait référence à l’Adam-collectif et non à l’Adam-individu. La première mention d’Adam-individu est Genèse 4.25. Genèse 1-3 ne sont clairement pas historique au sens moderne.


[1] P.63

[2] Voir l’excellent article de Marc Paré (), L’inerrance chez les évangélique : http://www.revuescriptura.com/vol-7-2-view-Pare

Ou encore un article de George Daras sur le sujet de l’inerrance et l’inspiration verbale des Écritures : http://exegeseettheologie.wordpress.com/2011/03/12/inerrance-et-inspiration-verbale/

[3] Une lecture concordiste force une série de question opaque : où situer Adam dans l’histoire ? L’humanité descend-t-elle réellement d’un couple unique ?  Qui est le serpent dans le jardin ? Ou situer ce jardin ?

[4] C’est la thèse de Mathieu Richelle dans Adam, Qui es-tu ?: « sans historicité, pas d’étiologie », p.44

[5] HB (1990) Le mal et la croix, Ed. Sator, p. 194

[6]Enns, P (2012) The Evolution of Adam, BrazosPress, 0.99


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7 Commentaires

  1. Marc jeu 08 Mai 2014 Répondre

    Salut Bruno !

    Cette série d’articles est tout bonnement fabuleuse et éclairante. 8-)

    Merci pour ce travail qui bouscule nos conceptions traditionnelles mais qui apporte tellement de cohérence à la lecture biblique et aux questions philosophiques et existentielles qui « hantent » l’humanité depuis son origine.

    Une question qui doit venir à l’esprit des nombreux lecteurs versés dans les Ecritures et qui abordent avec énormément de précaution (voire d’appréhension) ces remises en question de l’historicité de certains récits bibliques :
    Dans l’argument présenté dans le 1er article que tu rappelles en introduction ici, tu signales que les auteurs des textes de la Genèse n’avaient pas les moyens d’investigation nécessaires pour relater des faits historiques du passé.

    Mais dans la pensée évangélique entre autre, les auteurs bibliques ont été informés de ces évènements par l’inspiration du Saint-Esprit, d’autres insistent sur la transmission orale qui avait cours avant l’avènement de l’écriture.

    Comment prendre en compte ces arguments dans la discussion qui nous occupe ?

    • Auteur
      Bruno Synnott mar 13 Mai 2014 Répondre

      Salut Marc, comme d’habitude, tu m’encourages.
      Je répondrai à la question dans l’article 3/3 qui est déjà dans les brouillons
      Je me cite: « Dans son analyse exégétique, M. Richelle partage beaucoup d’informations avec lesquelles je suis d’accord. Par exemple, l’auteur admet que l’histoire de Ge 2-3a eu lieu « dans un passé inatteignable »[4]. De plus, il rejette toute forme de tradition orale remontant au premier homme[5] ainsi que toute forme de révélation directe de Dieu à l’auteur[6]. Il se base notamment sur l’étude philologique de Richard S. Hess qui montre que les noms propres de Ge 1-11 semblent tous provenir du 2e millénaire av. J.-C[7], éliminant du coup l’idée de traditions encore plus anciennes. »

      En passant, je n’ai rien proposé encore comme plan de rechange d’une vision concordiste. Mais tout est là. Si tu as le temps de lire un peu, il faut abbbbbbbbbbbbbsolument lire: LE SACRÉ ET LE PROFANE de Mircéa Éliade. C’est sur lui que je vais construire la base de mon contre-argumentaire.

      je vais mettre bientôt en ligne le 4/4 qui répond aux arguments de Richelle contre une lecture existentielle.

      Une fois fait, je développe ma proposition fondamentale de Ge 1 et 2 comme « modèle exemplaire » et Ge 3 comme contre-modèle exemplaire. C’est sur ça que j’ai enseigné mercredi dernier. Trop plate que Samuel ait manqué. Mais je vais tout vous écrire d’ici Juillet pour que notre fondation soit solide.

      VGous allez voir, c’est d’une simplicité fascinante lorsque l’on se faméliarise avec la pensée religieuse des peuples anciens (dont Israel faisant partie).

  2. Benoit Hébert mer 14 Mai 2014 Répondre

    Bonjour Bruno,

    Merci pour cet article et les références associées. Tu cites un article de Marc Paré que je trouve aussi remarquable.

    Concernant l’étiologie, j’aime aussi beaucoup cet extrait d’un article de Georges Daras

    « La critique de Blocher contre la lecture non historicisante est ferme: “à péché historique, rédemption historique. […] Les deux fois il a dû s’agir d’un acte réel, sinon le second Adam n’aurait pas pu réparer l’oeuvre du premier.” (Révélation, p. 166) À mon avis, l’erreur de Blocher est de ne concevoir l’historicité que dans le sens étroit d’historicité du récit de la Genèse. Le récit n’aurait de sens qu’en rapport au fait réel qu’il rapporte. Là aussi, c’est réduire la notion de réalité à celle de réalité du récit de la Genèse. Or, j’ai montré que le péché et la faute peuvent être historiques et réels, non en raison d’une soi-disant correspondance entre le récit et des faits, mais en référence à l’expérience de “l’auteur”, de la communauté de foi, qui exprime cette expérience sous la forme de récit narratif, récit qui raconte une histoire mais qui n’est pas de l’histoire (on pourrait parler avec Robert Alter de “fiction historicisée”). Il s’ensuit que, si l’historicité et la réalité du péché et de la faute sont maintenues — bien qu’autrement que ne le fait Blocher, on l’a vu— alors le lien avec la rédemption en Jésus-Christ peut être fait sans problème. Et je peux même souscrire à l’affirmation de Blocher: “à péché historique, rédemption historique”! »

    http://www.scienceetfoi.com/adam-et-eve-ont-ils-existe-reponse-aux-arguments-des-evangeliques-3-par-daras/

    Je me pose toutefois la question de savoir si en plus de tout le sens théologique et existentiel de ces textes que tu mets très bien en avant, il n’y a pas pour l’auteur, et/ou pour d’autres auteurs bibliques (Luc, Paul…) une dimension historique. IL me semble que c’est la thèse de Lamoureux ou de Seely (par exemple à propos du déluge universel). Quand on fait le parallèle avec les motifs des récits de création du POA, on se demande si les Hébreux ne croyaient pas réellement qu’ils avaient été façonnés par Dieu à partir de la glaise, tout comme les autres peuples le croyaient par leurs propres divinités. Quand Luc introduit Adam dans sa généalogie, j’ai un peu du mal à croire qu’il pense « bon, on ne sait vraiment qui est le premier homme, je vais continuer de l’appeler Adam comme tout le monde pour montrer que Dieu a créé l’humanité. » Il me parait beaucoup plus simple et naturel de croire qu’il pensait effectivement que Dieu avait créé l’homme et les différentes espèces « De novo », comme dirait Lamoureux. En se projetant en arrière (« retrojecting » comme dirait Lamoureux), n’ayant aucune intuition ou connaissance d’un processus évolutif, il devait bien avoir eu « un premier homme », « un premier chat », un premier lion »…Est-ce compatible avec ton analyse?

    • Auteur
      Bruno Synnott jeu 15 Mai 2014 Répondre

      Bonjour Benoît,

      En fait, j’explore une autre piste. Comme tu l’a lu, dans Adam, ou es-tu?, Richelle rejette Lamoureux sur ce point en montrant que la création de l’homme à partir de l’argile est un élément figuratif. En effet, je doute fort que les hébreux ait cru que l’homme fut modelé à partir de la glaise au sens littéral. S’il y a déjà une démythologisation à l’oeuvre dans les mythes Hébreux (pensons au fait que « l’eau » de Ge 1.2 n’est plus l’océan primordial duquel « naquirent les dieux » (Énuma Élish) mais bien de l’eau (h2O), toutefois la logique symbolique demeure au premier plan. On propose un « modèle de vie » de manière parabolique, sans que tous les détails puissent être pris littéralement (bien qu’il se peut que cela soit arrivé, comme dans 2 Pi 3.16).

      Concernant la « fiction historicisée » dont parle Daras, cela a été formulé par P.K. Rahner qui parlait « d’étiologie historique », sorte de conclusion rétrospective à partir de l’état présent. À mon sens, on passe encore à côté du sens littéral de Ge 1-3, c’est-à-dire du sens que le texte avait pour les premiers destinataires, à partir de leur culture, de leur vision du monde. Car que le texte soit « symboliquement historicisé » ou « historiquement symbolisé », c’est bonnet-blanc ou blanc-bonnet; on ramène le texte à une « cause réelle » alors qu’il vaudrait mieux saisir les vérités existentielles et théologiques qui, dans le mythe, interpellent pratiquement le lecteur et lui propose une vision du monde habitable.

      En passant, M. Richelle met beaucoup d’eau dans son vin par rapport à Ricoeur. D’une façon très habile, il réussi à faire d’Adam un personnage à la fois historique et symbolique. Il n’est pas absolument contre une lecture existentielle, archétypale (par exemple Ricoeur). Seulement, il l’a juge « insuffisante ». Il est prêt à accepter Ricoeur, mais veut maintenir en équilibre l’interprétation traditionnelle. Or voilà LA question: Veut-on maintenir l’interprétation traditionnelle concordiste ? Et aussi: Veut-on garder en harmonie cette interprétation traditionnelle et concordiste de Ge 1-3 avec la science ? Il me semble possible de garder en harmonie l’interprétation littérale (mythique) de Ge 1-3 avec la science. À mon avis, l’avenir donnera probablement raison au second point de vue, puisqu’en délivrant le texte de son carcan étiologique et historique, devenue stérile et sclérosant pour la pensée chrétienne, en raison des sciences contemporaines et de la philosophie non-essentialiste grecque, et en raison des spéculations semi-gnostiques qui en découle toujours (les bébés naissent avec un habitus mauvais) on libère le plein potentiel symbolique pour lui permettre de jouer son rôle de mythe fondateur de la pensée humaine. Il me semble préférable de s’en tenir strictement aux vérités théologiques et existentielles et refuser, autant que l’on peut, toute prétention historique à Ge 2-3… même si nous reconnaissons l’incertitude que cela peut entraîner pour l’église, comme le changement de paradigme galiléen a secoué l’église à la Renaissance.

      Bon, c’est sûr qu’à l’autre extrême, une lecture « strictement existentielle », séparée de toute historicité, peut sembler être en désaccord avec le NT, spécialement avec Romain 5 et la généalogie de Luc. Or je pense que non. Il est clair que la Révélation de Dieu dans le NT est « historique ». Il est clair que la tendance était d’historiciser les événements à la lumière de la révélation historique de Jésus. Comme dit Ricoeur: « l’événement du Christ transformait rétroactivement en événement similaire la chute d’Adam ». Toutefois, il faut du même souffle rappeler que la logique qui a présidée à la rédaction de Ge 1-3 (mythique) est différente de celle qui préside Romain 5 (déductive). L’Écriture est à la fois Une et Diversifiée. Il y a (heureusement) une évolution dans la pensée depuis la compréhension religieuse qu’on pourrait qualifier d' »archaïque ou de traditionnelle » d’où a émergé les mythes fondateurs (-2000 ans) et le cadre conceptuel dans lequel Paul fait la démonstration en Romains 5 de la nécessité du don de la grâce pour tous (+ 50 ap. J.-C.).

      Ici on pointe vers une autre question: veut-on valoriser également la théologie biblique et la théologie systématique ? Veut-on, comme certain évangélique rationaliste, faire de chaque verset une proposition-vraie (« propositional thruth », dit Stanley Grenzt) à harmoniser dans un système réflectif-rationelle ? Accepte-ton que tout ne soit pas au même niveau, nivelable et ficelable en système ? Continuons.

      La piste que j’explore s’oriente plus du côté des travaux de Mircéa Éliade concernant « l’histoire des religions », poursuivi après lui par Ricoeur, qui, comme tu le sais, dénonce le semi-gnosticisme philosophique du péché originel qui imprègne la théologie depuis Augustin. (Mentionnons qu’en historicisant le mythe adamique, on peut spéculer sur les réalité pré/postlapsaire et on revient à ma deuxième question). Les travaux d’Éliade sont fort utiles en ce qu’ils montre bien le mode de pensée traditionnel des peuples religieux de l’antiquité et il montre bien comment la pensée symbolique antique, leur vision du monde et leur conception du temps, etc. s’était quelques peu transformée à l’aube de la pensée chrétienne. On ne peut plus, à mon avis, prendre les récits de Genèse 1-11 à partir d’une logique déductive ou historique (au sens moderne) pour dire qu’elle détermine, dans une faute historique, la nature ontologique de l’humanité (étiologie historique). Je ne crois pas que ni Paul ni Luc avait en tête de telle intention. Ils acceptent la pensée mythique de leurs ancêtres (les mythes de création du monde et de l’homme, du déluge, etc.) comme vrais, sans se préoccuper de leur historicié, en les prenant tels qu’ils sont: des confessions de foi vraies révélée par les modèles primordiaux. Mircéa a une formule dans son livre « Le sacré et le profane »: MYTHE = MODÈLE EXEMPLAIRE. La vérité pour Paul et Luc ne découle pas nécessairement de l’exactitude historique (la pensée moderne) mais de la fidélité à la révélation de Dieu. De plus, ils méditent les mythes anciens à partir de la Révélation – celle-là historique – du Verbe incarné.

      On sait qu’Adam est un personne quasi ignorée dans tout l’AT. On ne s’y réfère très peu, et encore moins comme étiologie de la faute. C’est Christ qui force Paul, en bon théologien, à réfléchir sur l’oeuvre du salut et il peut comprendre l’état adamique et Adam comme figure antithétique de Christ, figure de celui qui devait venir (Rom 5.14). L’historicité d’Adam me semble superflu dans le raisonnement de Paul, notamment à cause que la responsabilité du péché est distribué envers tous, « du fait que tous ont péché » (v.12). Mais il faudra y revenir.

      Comme tu le sais, j’arrive à maintenant à explorer Ge 1 dans la perspective de la pensée antique, comme LE modèle exemplaire de l’activité divine dans les réalités célestes qui permet de comprendre les réalités premières (qui est Dieu, quel est son rapport au monde, pourquoi il a fait l’homme) mais aussi qui permet de fonder le rythme de l’existence (la semaine, le sabbat), et le modèle pratique de vie pratique (travailler le jour, dormir la nuit), le modèle de royauté (mettre de l’ordre, dominer), et de sacerdoce au peuple (vivre la shalom de Dieu à l’image du créateur). C’est un modèle exemplaire délivré, comme il se fait, sous forme anthropomorphique, pour montrer « comment faire », comment ça se passe « en-haut ». Dans la Bible, le rôle des modèles exemplaires est fondamental: Jésus prend modèle sur son Père céleste (Jn 5); Jésus demande que l’on fasse sur terre ce qui est « au ciel » (Mat 5); Paul demande que les chrétiens prennent modèle sur Christ (2Tim 1.13); Moise fait le tabernacle selon la révélation du modèle qui lui est révélé sur la montagne (Nb 8.4; Hé 8.5).

      Ge 2 est lui aussi le modèle de l’homme exemplaire. Dieu crée un premier homme. Toute les mythes s’entendent sur ça: un vrai premier homme. Or les réalités dépeintes de ce premier homme ne sont pas nécessairement situable sur la flèche historique du temps. Ici Adam est un collectif, le modèle de l’humanité. Le mythe révèle des vérités en ce qu’il révèle le temps sacré des origines, le temps idéal, le temps au-delà de toute contingence de sorte que l’on comprend les intentions vrais du Dieu créateur. Il ne deviendra Adam-individu qu’en Ge 4.25. Comme on l’a vu, il y a clairement discontinuité entre Adam et nous (de l’innocence au péché) mais il y a clairement CONTINUITÉ avec nous. Le monde adamique n’est pas idyllique; l’eau est menaçante; à côté du jardin se trouve les champs (royaume des animaux sauvages) dont règne le serpent, résurgence du chaos primitif et des monstres marins dominés par Dieu en Ge 1.21; Ps 104.26. Ge 3 est l’épreuve initiatique de l’homme primordial, la confrontation avec le serpent qui teste et éprouve. Il explique symboliquement l’origine du profane (l’exil loin du centre) et la vie hors du jardin au centre du monde. Mais il est clair que tout, depuis le jardin, l’arbre, le serpent, les chérubins, tout cela sont des éléments figuratifs dont la quête d’historicité est vaine.

      La série que je fais risque de mieux éclairer ma pensée…

  3. Benoit Hébert jeu 15 Mai 2014 Répondre

    Whaouh Bruno, merci pour cette réponse détaillée qui est un vrai article. C’est vraiment utile je crois que tu puisses de cette façon exprimer de plusieurs façons différentes les enjeux et motivations de ton travail. Je suis sûr que je ne suis pas tout seul à me poser les questions que je te pose!

    Bon, si je comprends bien, tu te ranges du côté de M. Richelle en ce qui concerne l’aspect figuratif de la création d’Adam dans la pensée hébraïque, et tu ne retiens pas le concept de création « de novo » de Lamoureux. Tu parles de démythologisation du récit biblique par rapport aux écrits païens. Suggères-tu que le passage à l’aspect symbolique sur ce point précis fasse partie de la « démythologisation »?

    Le point que je voulais mettre en avant avec ma citation de George est le suivant: dans le récit de « chute adamique », le point théologique important à retenir n’est-il pas le fait que le péché soit entré dans le monde par l’humanité (Adam ou pas Adam), sous l’influence du « serpent »? Ceci étant lié bien sûr à toute l’histoire du salut et de la venue de Jésus-Christ. Donc cet élément historique, sans qu’il soit possible pour nous de fixer un événement précis dans l’histoire de l’humanité n’est-il pas une vérité théologico-historique qui est nécessaire à notre juste compréhension de l’évangile, et qui nous est révélé, même sous forme « mythique » par le récit de la Genèse?

    • Auteur
      Bruno Synnott jeu 15 Mai 2014 Répondre

      Bonjour Benoît,
      Tu as raison de me poser ces questions.J’ai fait plus de déconstruction que de construction jusqu’à présent. Mais bientôt mon interprétation sera clarifiée et soumise à la critiques des autres.

      D’abord je souligne que tout langage sur les origines est « symbolique ». Je cite Jean l’Hour dans le dernier Cahiers Évangile sur Genèse 1-11: ce langage a comme « but d’affirmer le statut fondamental du monde et de l’humanité, non de nous en donner une explication scientifique ou historique ». Le but des récits des origines, ou mythes, est de « fonder l’histoire » par des événements situés « hors de l’histoire ». Par ces modèles exemplaires sous forme anthropomorphiques, ils donne une vision du monde, mais surtout, fonde un mode de vie (éthique et pratique religieuse).

      Cela est extrêmement bizarre pour l’homme moderne que nous sommes, mais là, comme dirais M. Richelle, l’approbation ou non de ce mode de pensée importe peu. En acceptant « l’incarnation des Écritures » nous acceptons que « la Parole de Dieu inspirée a été exprimée en langage humain et qu’elle a été rédigée, sous l’inspiration divine, par des auteurs humains dont les capacités et les ressources étaient limitées » (Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église, 1,F, Rome, 1993). Et celui qui a le mieux étudié ce mode de pensée mythique, la sommité mondiale en ce domaine, c’est Mircéa Éliade.

      Concernant la « démythologisation », cela signifie en gros que les mythes Hébreux dé-divinise le réel. L’eau primordiale n’est plus Apsou (eau douce) et Tiamat (eau salé), les divinités originaires d’où naquirent les dieux (Énuma Élish). Les astres ne sont plus divinisés, etc. Seul Dieu le créateur est Dieu. Le reste du cosmos est son temple, Dieu soumettant toute chose par sa Parole royale. Ceci dit, la logique symbolique du texte demeure. Tout langage sur les réalités originaires ne peut être que symbolique. Toute reconstruction historique, même une « fiction historicisée » est une démarche étrangère aux rédacteurs des récits fondateurs. Par le mythe l’auteur recherche à 1- englober l’humanité dans son ensemble dans une histoire exemplaire, 2- introduire un mouvement dans l’expérience humaine entre le commencement et la fin et 3- expliquer l’énigme suprême entre la bonté originaire de l’homme (sinon Dieu est responsable) et la situation présente, pécheresse. Donc non, élément symbolique et démythologisation sont deux choses séparées.

      Pour ce qui est de ta dernière question, je me pose la question suivante. Si Christ est un « vrai homme », cela n’est-il pas suffisant pour justifier le fait que le don de grâce à la croix s’adresse à tous les hommes, du premier au dernier ? En quoi serait-il nécessaire de prouver en plus qu’il y a eu un premier homme, nommé Adam, et que ce dernier a commis une faute « historique » tel que nous la décrirait, symboliquement, Ge 2-3 ?

      Autrement dit, en quoi Adam, qu’il ait existé historiquement ou pas, ajouterait ou retranchait à la Révélation de Christ ? Je ne vois plus la nécessité de faire dépendre l’oeuvre salvifique de Jésus « envers tous » de l’historicité d’Adam. Blocher affirme: « à péché historique, rédemption historique […] ». Or je réalise que je n’ai (peut-être) plus besoin d’un Adam-individu pour croire que le salut en Christ est offert à tous, puisque Ge 2-3 m’avait déjà révélé, de façon symbolique, que l’homme exemplaire (et donc tout le monde) est incapable de surmonter seul les tentations de l’existence. Je crois que, comme Paul, notre compréhension sur « Adam » découle de Christ, et non pas l’inverse. Parce que Christ est mort pour tous, tous donc sont pécheurs (proposition appuyée par le mythe adamique).

      En conclusion, Genèse 1-11 est de l’ordre de la Révélation mythique. Les évangiles sont de l’ordre de la Révélation historique. Pourquoi ferais-je des évangiles une « mythologie » (comme certain libéraux, dont Ricoeur vers la fin de sa vie je crois) ou pourquoi ferais-je de Genèse un texte historique ? Chacun son genre littéraire et son rôle dans la Révélation. Gare à la confusion des genres !

      • Benoit Hébert jeu 15 Mai 2014 Répondre

        Encore merci Bruno, à chaque réponse tu ajoutes des éléments et des références passionnantes, et tu vas même plus loin que mes interrogations.

        L’idée de démythologisation et de dédivinisation du réel (soleil, lune…) est une idée forte, et on comprend la nécessité théologique d’affirmer que les astres, la terre, la mer…ne sont pas des dieux à adorer mais des objets de la création divine. La question de la façon dont les Hébreux comprenaient les origines physiques de l’humanité me parait moins évidente. Surtout, on ne voit pas la nécessité théologique pour l’auteur de la Genèse de nier le fait que, comme les mythes du POA nous le montrent, les hommes croyaient que les dieux les avaient fabriqués à partir de la glaise. On pourrait même aller jusqu’à croire qu’une création « de novo » pose moins de difficultés à la vision de l’homme fait à l’image de Dieu, que d’autres visions (c’est d’ailleurs un des arguments théologiques majeurs des créationnistes qui refusent l’origine évolutive de l’homme).

        Quiqu’il en soit le point théologique important qu’il faut maintenir, et c’est au fond le sens de mes commentaires, tu le dis bien
         » 3- expliquer l’énigme suprême entre la bonté originaire de l’homme (sinon Dieu est responsable) et la situation présente, pécheresse »

        Je ne suggérais pas que l’Adam biblique soit une nécessité historique pour que l’évangile soit cohérent, mais plutôt l’idée générale que l’homme a introduit le péché dans le monde, et que cela s’est forcément déroulé au début de l’Histoire de l’humanité.

        J’ai hâte de lire la suite de ta série pour te laisser le temps de développer ton propos!

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