Enquête sur l’adhésion aux thèses complotistes, du mouron à se faire !

Posté par Antoine BRET
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J’espère que Frederic Dard m’aurait pardonné l’emprunt du titre d’un San-Antonio, mais il me semble que l’occasion le justifie : il y a du mouron à se faire !

La Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch ont récemment commandé à l’Ifop un sondage destiné à jauger le gout de la société française pour le « conspirationnisme ». Le résultat est tombé le 7 janvier 2018. Le résumé de la fondation Jean Jaurès est en ligne ici, tandis que les 97 pages du rapport complet sont disponibles ici.

Il est vrai qu’il faut toujours savoir manier les chiffres avec prudence et garder un certain recul sur les enquêtes,  car répondre à une série de questions au téléphone ou en ligne en passant du coq à l’âne ou en évaluant certains critères parfois peu nuancés peuvent créer une certaine confusion chez la personne sondée donc dans les résultats. Cependant en termes de tendance, les chiffres semblent être assez significatifs et les analyses croisées assez convaincantes pour pourvoir en tirer des conclusions pertinentes.

Bon, ça donne quoi ? Commençons par le dessert : presque un Français sur dix (9%) pense qu’il est possible que la terre soit plate. On pensait cette lubie cantonnée outre Atlantique. Et bien que nenni. C’est l’un des grands chocs de l’enquête. Mais il y en a d’autres.

Les enquêteurs ont sondé les gens sur une multitude de théories de la conspiration. Ils ont eu la bonne idée de mesurer non seulement le degré d’adhésion de la population à ces théories, mais aussi leur notoriété. On apprend ainsi quel pourcentage de la population sait que telle ou telle théorie du complot existe, et quel pourcentage y adhère.

Le graphique ci-dessous résume quelques-uns des chiffres clés,

La ligne orange indique combien savent que telle ou telle théorie du complot existe, et la barre bleue montre combien « y croient ». Pour les besoins de la figure, j’ai désigné ces théories par une formule brève (« Vaccins », « JFK CIA », etc.). Au cas où le sens d’une formule vous échapperait, leur signification exacte, telle qu’elle figure dans l’enquête, est donnée en note à la fin de ce texte[1].

Pour tous les thèmes sauf celui du climat, la barre bleue agrège les réponses « tout à fait d’accord » et « plutôt d’accord », avec l’existence du complot en question. Pour le climat, la barre bleue rassemble les réponses[2] « On ne sait pas encore si le réchauffement climatique est dû à l’homme ou au soleil », « On n’est pas sûr que le climat se réchauffe » et « Le réchauffement n’existe pas »[3].

Une analyse assez fine de ces chiffres figure dans le texte complet ainsi que son résumé. Je me contenterai donc de mentionner 3 points :

  1. Les chiffres sont assez élevés, dans toutes les catégories. 9% qui pensent que la terre est peut-être plate, ça fait beaucoup. Au-delà, 7 conspirations récoltent plus de 25% d’adhésion.
  2. Selon une analyse supplémentaire faite par les enquêteurs, 25% des français croient à 5 théories, ou plus. Presque 50% croient à 3 théories ou plus.
  3. Pour 5 théories, on dirait bien que connaitre leur existence, c’est y croire. Le degré d’adhésion est presque égal au degré de notoriété pour ces 5-là. Au palmarès des théories qui séduisent le moins ceux qui en entendent parler, on trouve la terre plate et « on n’a pas marché sur la lune » (pauvre Tintin). Dans les 2 cas, moins de 30% de ceux qui s’y frottent, s’y piquent.

 

Quelques autres résultats que révèle cette enquête très complète,

  • Les jeunes sont nettement plus perméables au complotisme que leurs aînés.
  • Le créationnisme est très corrélé à l’adhésion au complotisme (Christianity Today et le New York Times ont récemment écrit sur la regrettable propension de certains Chrétiens à propager les conspirations).
  • Il existe une corrélation entre complotisme et superstition : 75% de ceux qui ne croient à aucune théorie du complot ne consultent jamais leur horoscope.

 

L’enquête ne propose pas trop d’explications. Elle se contente surtout de communiquer les chiffres. Je souhaiterais pour ma part faire le rapprochement avec d’autres études qui comparent la diffusion des théories du complot à une épidémie virale. L’idée du complot, c’est le virus. Il est contagieux et se propage instantanément par les réseaux sociaux. Il y a 20 ans, il était presque impossible de mettre la main sur la propagande terre plate. Elle est désormais à quelques clics de souris. Les chiffres ci-dessus montrent qu’une grande partie de ceux qui entendent parler d’une théorie du complot, l’adopte. En d’autres termes, une grande partie de ceux qui sont exposés à l’un de ces virus, tombent « malade ».

Le remède ? L’éducation est certainement un vaccin efficace pour ceux qu’un virus n’a pas encore atteint[4]. Pour le reste, bien des gens réfléchissent aux moyens d’action possibles. Laissons le dernier mot aux auteurs du rapport, ainsi qu’aux Proverbes :

 

Beaucoup s’alarment également de la menace que pourrait faire peser à long terme pour la démocratie la banalisation d’une culture dite de la « post-vérité » dans laquelle la prise en compte des réalités factuelles dans la détermination de l’intérêt général deviendrait secondaire

(page 1 du résumé du rapport).

 

Acquiers la vérité et ne la vends pas, la sagesse, l’instruction et l’intelligence

Proverbes 23.23

 


[1]JFK CIA : La CIA est impliquée dans l’assassinat du président John F Kennedy à Dallas.

Vaccins : Le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins.

Apollo : Les Américains ne sont jamais allés sur la lune et la NASA a fabriqué des fausses preuves et de fausses images de l’atterrissage de la mission Apollo sur la lune.

SIDA : Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde.

Terre 10 000 ans : Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10 000 ans.

Daech : Les groupes terroristes djihadistes comme Al-Qaïda ou Daech sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux.

Terre plate : Il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école.

Révolution : La révolution française de 1789 et la révolution russe de 1917 n’auraient jamais eu lieu sans l’action décisive de sociétés secrètes tirant les ficelles dans l’ombre.

NOM : Il existe un projet secret appelé le « Nouvel Ordre Mondial » et consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire.

Traînées : Certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes.

HAARP : Les Etats-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde.

 


Notes

[2] Voir le tableau en page 23 du rapport complet.

[3] Toujours pour le climat, le degré de notoriété d’un complot n’a pas été mesuré par les enquêteurs. Au vu de la médiatisation du sujet, j’ai pris la liberté de supposer que tout le monde est au courant de cette théorie de la conspiration.

[4] Voir page 91 du rapport complet.

Antoine BRET

5 Commentaires

  1. bibletude.org ven 02 Fév 2018 Répondre

    En fait, les complots sont un complot. En lançant des complots débiles (marche sur la Lune, p.ex.) on noie les vrais complots dans cet océan de faux complots. C’est un complotiste qui me l’a dit :-)

  2. Antoine ven 02 Fév 2018 Répondre

    En effet, ceux qui adhèrent à certain complots jugent en général que les autres complots sont ridicules. Nous avions déjà traité ce thème ici http://www.scienceetfoi.com/on-nous-cache-tout-on-nous-dit-rien-2/

  3. Hervé mar 06 Fév 2018 Répondre

    Je n’adhère pas à ces interprétations de sondage. Les chiffres sont criticables.
    Exemple de critique de ce sondage (blog La menace théoriste) :

    http://menace-theoriste.fr/sonder-les-croyances-complotistes/#comment-5000

    Ex d’un commentaire (en plus de l’article à charge) :
     » « 16% des Français pensent que les Américains ne sont jamais allés sur la Lune »
    Si on regarde les résultats, seuls 4% (à considérer avec la marge d’erreur) peuvent véritablement être associés à cette déclaration. Les 12% restants sont en réalité dans la colonne « plutôt d’accord ».
    Pourquoi donc avoir décidé de les mettre dans le même sac ? […]
    Ceci est valable pour de nombreuses questions : on préfère traduire un « plutôt d’accord » par un « d’accord », en occultant la part de doute que les gens peuvent avoir. En effet, un « plutôt d’accord » pourrait tout à fait correspondre à un « j’ai été séduit par certains arguments qui circulent sur le net et je n’ai pas vu de contre-argumentation, donc je pense que c’est possible ». Surtout qu’il n’y a pas de colonne intermédiaire entre les réponses « plutôt d’accord » et « plutôt pas d’accord » qui aurait pu diminuer les résultats de la colonne « plutôt d’accord ». Au delà de ça, je serais curieux de voir si chez les « d’accord » tous seraient « sûrs » de l’affirmation en question.
    Or on voit que les gros chiffres relayés reposent essentiellement sur cette frange de l’échantillon « plutôt d’accord ».
    l’emploi du qualificatif « complotiste ». Selon R. Reichsdadt « une théorie du complot » = « une tendance à attribuer abusivement l’origine d’un événement historique ou d’un fait social à un inavouable complot dont les auteurs présumés – ou ceux à qui il est réputé profiter – conspireraient, dans leur intérêt, à tenir cachée la vérité. » (https://www.francetvinfo.fr/internet/securite-sur-internet/info-franceinfo-pres-de-huit-francais-sur-10-croient-a-au-moins-une-theorie-du-complot-selon-une-etude_2546849.html).
    L’habitude (« tendance »), associée au caractère abusif, doit donc être caractérisée.
    Ainsi, puisqu’il s’agit d’une tendance, comment peut-on utiliser la notion d’UNE théorie du complot ? Personnellement, je ne vois pas d’autre issue que de pouvoir parler de « tendance complotiste » à partir du moment où une personne a l’habitude d’affirmer des liens de causalité de manière abusive en matière de complot.
    Encore une fois, « attribuer abusivement » implique une certitude qui, à mon sens, n’est pas forcément évidente chez les personnes ayant coché la case « plutôt d’accord ».  »

    Enfin, je partage l’analyse d’un chargé de cours à Sciences Po (Fabrice Epelboin), sur Europe 1, concernant le terme de « Fake News » (au demeurant assez méprisant je trouve) :
    https://www.youtube.com/watch?v=1v-63gYNxSs

  4. bibletude.org mar 06 Fév 2018 Répondre

    Puisqu’on est sur un site chrétien, on pourrait parler aussi des « complots » suivants :
    – le soi-disant complot des manuscrits de la Mer Morte dont certains auraient été soustraits à l’analyse scientifique (en fait, il a fallu des décennies pour les rassembler en un seul morceau, puis les analyser)
    – le soi-disant complot des chrétiens qui auraient utilisé la Septante (LXX) pour prouver que Jésus est le Messie (alors que la LXX a effectivement plus de passages messianiques que le texte hébreu tel que le comprenaient les massorètes, qui ont plus tard créé le texte massorétique (TM))
    – le soi-disant complot des massorètes qui auraient composé le TM en réaction aux arguments messianiques des chrétiens tirés de la LXX – la LXX étant la soeur jumelle en grec de la version en hébreu de l’époque dont le TM est une version postérieure (en fait ce n’est pas un complot : ils ont agi selon la compréhension littérale qu’ils avaient de ces textes, alors que Paul dit bien que c’est spirituellement qu’on les comprend)

  5. Thibault Heimburger jeu 08 Fév 2018 Répondre

    En lisant cet article et les sources, je me suis en effet posé quelques questions sur la méthodologie.
    J’ai trouvé les réponses sur le site de la fondation Jean Jaurès (https://jean-jaures.org/nos-productions/enquete-sur-le-complotisme-precision-sur-la-methodologie)

    1) Question: « Les sondés ont été amenés à se positionner sur des thèses ou opinions qu’ils ne connaissaient pas ».
    En effet, et ce n’est pas rien. La réponse de l’IFOP me laisse perplexe: « Même sans avoir déjà vu, lu ou entendu cette thèse, les sondés nous semblaient pleinement en mesure d’indiquer dans le cadre de l’enquête si telle ou telle thèse leur paraissait crédible ou plausible. Quand l’enquête indique par exemple que 20 % des Français se disent d’accord avec la thèse des « Chemtrails » (sur les traînées blanches laissées dans le ciel par les avions), nous n’en concluons pas qu’un Français sur cinq a déjà entendu parler de cette idée et la partage mais que, confrontée à cet argument, une personne sur cinq y adhère spontanément. »
    Dont acte. Mais si, confronté à la proposition : »Certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes », proposition sur laquelle je n’ai absolument aucune information, je n’ai pas d’autre solution de réponse que « oui tout à fait », « plutôt oui », « plutôt non » et « non tout à fait », que puis-je répondre ? Certainement, si je suis fervent adepte des théories complotistes en général, même sans connaître le sujet, je répondrai oui. Et inversement, si je suis fervent adversaire de ces théories. C’est effectivement ce qui est observé, mais n’était-ce pas attendu ? Mais si je ne suis ni l’un ni l’autre, je me vois obligé de choisir. Il me faudrait un « je ne sais pas ». Mais il n’y en a pas. En d’autres termes, ce questionnaire oblige les gens à choisir une option oui/non en fonction d’une tendance de fond. Personnellement je choisirai « non, tout à fait ». Mais mon voisin, qui a plutôt tendance à « ne pas s’en laisser compter » sans être forcément « complotiste » choisira peut-être « plutôt oui ». On le voit bien avec la prédominance forte des « plutôt oui » ou « plutôt non ».
    .
    En d’autres termes ce sondage dégage des tendances, certes inquiétantes, mais, par construction, il radicalise les positions.

    2) Pourquoi le sondage ne prévoit-il donc pas un « ne se prononce pas » comme tout sondage ?
    La réponse de l’IFOP:  » …il nous a semblé que les interviewés seraient en mesure de se positionner assez aisément sur une échelle d’approbation et d’indiquer s’ils étaient d’accord ou pas avec ces assertions. Afin de nuancer le jugement et d’exprimer les doutes, une échelle en quatre points a été retenue : tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord et pas d’accord du tout. »
    En l’absence de « ne se prononce pas », l’enquête interdit de fait aux personnes interrogés d’exprimer des doutes.

    En résumé, cette enquête, prise globalement, est effectivement inquiétante en ce qu’elle montre des tendances de fond, en particulier chez les jeunes. L’analyse de la Fondation Jaurès ( https://jean-jaures.org/nos-productions/le-conspirationnisme-dans-l-opinion-publique-francaise) est pertinente dans ses grandes lignes.
    Cependant ce sondage aurait permis aux experts (sociologues ..) d’analyser en profondeur l’état réel de l’opinion si la méthodologie avait été plus subtile.

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