« Création, chute, rédemption » revisitées 3 – Une anthropologie réaliste

Posté par Bruno Synnott
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Partie 3 : Une anthropologie réaliste

Dans ce billet, nous allons aborder le deuxième aspect « anthropologique » dans la théologie création-chute-rédemption.

Après avoir proposé une conception « réaliste » de la création, nous allons maintenant chercher à présenter une anthropologie réaliste de l’homme pécheur.

La plupart d’entre nous conservons du second récit de la création du monde et de l’humanité la conception augustinienne d’un jardin paradisiaque où la souffrance et la mort n’existaient pas. On se représente Adam et Ève vivant main dans la main, en parfaite harmonie, louant et bénissant Dieu dans une communion sans faille.

eXploration_Theologique

Dans la série La doctrine du péché originel peut-elle s’écrouler ? nous avons sérieusement remis en question cette vision des choses avec des arguments exégétiques. Nous percevons chez les auteurs bibliques une compréhension autre de l’humain, bien différente du pessimisme anthropologique hérité de la pensée d’Augustin et qui a marqué toute la tradition théologique protestante en Occident. Nous pourrions dire en gros que:

En créant l’humain, Dieu ne s’est jamais attendu à ce qu’il soit parfait, mais a ce qu’il ait la foi. Le créateur n’a jamais eu l’attente que l’être humain demeurât sans péché (au sens de briser la loi), mais qu’il surmonte les tentations et les épreuves en lui faisant confiance.

Rappelons que les Pères de l’église, Irénée de Lyon compris, ont conçu le paradis comme un lieu saint et bon. Dans son livre La Prédication Apostolique, Irénée dépeint le séjour d’Adam et Ève. Il ne se gène pas d’y ajouter des détails (appelés « gloses ») qui ont fini par entrer dans l’imaginaire chrétien. Il écrit notamment :

 Le Verbe de Dieu s’y rendait tous les jours (au jardin d’Éden); il s’y promenait et s’entretenait avec l’homme, préfigurant les choses de l’avenir, c’est-à-dire qu’il habiterait et s’entretiendrait avec lui, et qu’il demeurerait avec les hommes pour leur enseigner la justice. Mais l’homme était un enfant; il n’avait pas encore le parfait usage de ses facultés, aussi fût-il facilement trompé par le séducteur. [1].

On trouve dépeint cette image bucolique d’un Jésus faisant la classe aux premiers enfants créés, les préparant à la justice, bien que ceux-ci ne fussent pas assez mature pour bien comprendre ! Irénée puise de l’inspiration chez d’autres Pères comme Théophile d’Antioche (mort vers 185). Clément d’Alexandrie la reprend. Elle sera rejetée par Augustin qui considérera Adam davantage comme un surhomme vivant dans un état de sainteté [3]. Notre imaginaire sera dorénavant rempli de cette conception idyllique d’un paradis sans souffrance et d’un premier couple en parfaite harmonie avec Dieu. Or cela ne correspond ni à la réalité d’une création évolutive, ni aux textes bibliques eux-mêmes.

On note cependant que la conception d’Irénée de Lyon, à propos d’un Adam créé enfant est beaucoup plus réaliste que celle d’Augustin : L’enfant est en croissance. Il ne sait pas tout. On sait maintenant que le cerveau des enfants n’est pas encore totalement formé avant l’âge de 20 ans, voire plus [2]. La théologie d’un Adam « enfant » en apprentissage, en développement est très ancienne et c’est l’idée à laquelle nous voulons nous rattacher pour proposer une vision réaliste de l’homme.

Mais revenons à la Parole : En Adam, ce n’est pas « un » individu isolé (ou un couple) qui est choisi, c’est toute l’espèce humaine. Remarquez comment Dieu le forme à partir de la poussière du sol AVANT de le placer dans le jardin. On remarque qu’Adam a été pris hors du jardin pour y être placé à l’intérieur. Ou était-il avant ?! Subtilement, le narrateur suggère que le lieu de naissance de l’humanité n’est pas le jardin d’Éden. Cet indice nous pousse à penser que l’Adam – le terrien – fut créé « être naturel » comme dit l’apôtre Paul (1 Co 15. 43-45), une âme vivante comme le reste des animaux (comparez Ge 2.7 et 19).

Le narrateur du prologue de la Genèse souligne que par ce geste de placer l’homme dans le jardin pour qu’il puisse le garder et le cultiver, Dieu choisit l’homme, il l’élit comme il le fera avec Abraham et le peuple d’Israël. C’est l’élection de l’humanité dont il est question en Ge 2, non pas simplement d’un couple isolé au milieu d’autres hominidés vivant à la même époque. En Adam, Dieu choisit l’humanité et en fait sa créature d’élection. Non pas à cause d’une soi-disant sainteté ni même d’attributs intellectuels supérieurs aux animaux, mais simplement parce que Dieu choisit de faire l’homme son image. Or l’homme n’est ici encore qu’au stade naturel. Il est une « âme vivante ». Il le prend naturel et entreprend de le transformer spirituellement.

 

Parallèle entre Adam et Abraham

Il est difficile de ne pas voir clairement dans le prologue de la Genère (1-11) deux (2) trames parallèles : D’abord l’action constante de Dieu au cœur de l’humanité naissante, lequel promet à l’humain la victoire sur tout ce qui vient tenter/diviser l’homme dans la création (et dont le serpent est le symbole). Dans cet esprit, on voit Dieu interpeller Caïn à se repentir, puis les hommes commencent à l’invoquer (Ge 4.25), il est en relation 300 ans avec Hénoch, Noé le juste écoute la parle de Dieu et interpelle les hommes, etc. Et tout ceci avant même l’appel d’Abraham et la formation du peuple juif! Dieu est manifestement en relation avec toute l’humanité. L’auteur Juif a l’humilité de le reconnaître et c’est encore aujourd’hui un excellent point de contact avec tous les peuples païens.

En parallèle, on voit une seconde trame narrative: la gradation du péché qui devient universelle, depuis la première désobéissance (Adam), le premier meurtre (Caïn), le mélange avec les « fils de Dieu », le déluge et la tour de Babel. L’auteur juif montre clairement la progression universelle du péché et le « bazar» dans lequel la rébellion humaine a mené l’homme.

Cette double trame narrative, i.e l’action universelle de Dieu envers les nations (Ge 4.25, Ac 14.16ss et 17.26) et progression universelle du péché (Ge 11, Ps 54, Rom 1-3) aboutie en Ge 12 à l’appel d’Abraham le polythéiste issu d’une culture païenne (Jos 24.2ss) mais découvrant la foi monothéiste. Et c’est le pivot entre Ge 1-11 et Ge 12-50. Le Dieu qui appelle Abraham, le païen, est celui qui a créé Adam le terreux. Le Dieu qui agit maintenant par Israël en faveur des nations – et non pas contre elles – est celui qui aime l’humanité naturelle et agit dans le monde en sa faveur depuis le début. Ge 1-12 n’en est-il pas la preuve?

Bref, comme Abraham, l’humanité primitive n’avait pas besoin d’être parfaite pour être élue, mais étant choisie par grâce, elle était appelée à marcher par la foi pour être transformée à l’image de Christ.


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9 Commentaires

  1. Benoit Hébert jeu 27 Oct 2016 Répondre

    Merci Bruno pour ton article.
    C’est très éclairant de voir comment certains Pères de l’église voyaient Adam, et comment Augustin s’est éloigné de cette vision primordiale.
    Il y a juste une expression que j’ai du mal à saisir, si Dieu s’attend à ce que l’homme surmonte la tentation en faisant appel à son aide par la foi, ne s’attend-il pas du même coup à ce que l’homme ne pêche pas ?

  2. Auteur
    bruno synnott jeu 27 Oct 2016 Répondre

    Très bonne question. Il faut établir une nuance. Le péché est souvent défini comme transgression de la loi (1 Jean 3.4) ou comme « rater le but », le but originel étant, sous-entendu dans la version augustinienne de Ge 2-3, de ne jamais transgresser la loi. Or cela ne pouvait être l’intention originel de Dieu, Dieu étant, lui seul, parfait, et lui seul peut refléter parfaitement la loi qui émane de lui. Dieu n’aime pas comme l’humain. Il est amour… Le péché, comme l’aime à le définir Kierkegaard, est surtout un manque de foi. Ce n’est pas seulement faillir au regard de la loi, c’est faillir au regard de la confiance envers Dieu. Ceci dit, Dieu savait que sa créature faillirait. Le problème ce n’est pas de tomber. Le problème c’est de ne pas se relever. L’homme originel, l’homme adamique, a été trouvé incapable de ne pas résister à la tentation par lui-même, par ses propres forces. Mais Dieu l’appel à vivre par la foi. On voit donc clairement que le but de Ge 2-3 est avant tout un appel à la conversion, et pas seulement le récit d’une chute.

    • Benoit Hébert ven 28 Oct 2016 Répondre

      Merci Bruno. La définition du péché comme manque de foi est parlante…OK, Dieu savait à l’avance que l’homme allait pécher (tu ne serais pas arminien ;-) ?), et il avait prévu un moyen de salut dans la personne de Jésus, « agneau immolé avant la fondation du monde »
      Tu dis « Dieu seul peut refléter parfaitement la loi qui émane de lui… », mais les anges qui lui sont restés fidèles le font aussi à leur niveau, non ? alors pourquoi pas les hommes ?

  3. Auteur
    bruno synnott ven 28 Oct 2016 Répondre

    Ah la fameuse question des anges! Si j’ai bien compris la doctrine de la chute préadamique largement répandu dans le monde évangélique (Blocher par exemple) ce serait eux – les anges – qui, en premier, auraient péché (cf. la chute du « chérubin étincelant » = Satan en Ezékiel 28).
    Cette doctrine me pose plusieurs problèmes, exégétique premièrement, théologique mais aussi philosophique. En fait, Ézékiel reprend la question du mal en des termes qui résonne dans la culture babylonienne (qui accentue la présence des anges et des esprits) pour montrer le mal n’a pas d’essence co-éternel avec le Bien, mais qu’il est le résultat de la liberté. Or ceci dit, le problème en spéculant sur une chute des anges pré-adamique c’est qu’elle ne fait que repousser le problème du mal: si les anges sur la montagne sainte de Dieu ont péché sans avoir été tenté de l’extérieur, comment Dieu pouvait-il s’attendre à ce que l’humain sur terre puisse résister à une double tentation (intérieure et extérieure) sournoisement suscitée par le prince des démons lui-même ?

    Mais là n’est pas ta question. Tu suggères que (réfléchissant dans les catégories « mythico-babyloniennes » d’une chute préadamique) certains anges sur la montagne sainte sont demeurés fidèles à Dieu. Et donc que si ces anges sont restés fidèles à Dieu, à leur niveau, ainsi aurait-il pu en être de l’humain.

    Ma réponse reste donc sensiblement la même. Selon ce que je comprends de la Bible, les anges sont au ciel ce que les hommes sont sur la terre. Les anges ne sont pas parfaits au même degré que Dieu. Ils sont en-deça de sa perfection divine, puisqu’ils sont des créatures finies (Dieu ne se dupliquant pas). Or ce qui les rends justes, c’est leur foi en Dieu (ce que certains ont manifestement manqués…). Les anges fidèles sont eux aussi sous la grâce (Col 1.20), car ils ne sont ni plus, ni moins parfaits que nous. Ils ont seulement une mission différente, et moins de tentations charnelles, ne vivant pas sur la Terre.

    Réflexion passionnante !

    • Benoit Hébert ven 28 Oct 2016 Répondre

      merci Bruno…je me régale de partager mes interrogations avec toi…C’est vrai qu’on recule la question d’un cran.

      l’histoire de la chute pré adamique aurait-elle des bases scripturaires plus étendue que le texte d’Ezekiel ? Jude 6 par exemple

      Je pense que de qualifier les anges fidèles de non « parfaits » permettra à tes lecteurs de mieux saisir ce que tu entends par là en ce qui concerne l’homme. Ce n’est peut-être pas l’utilisation habituelle de ce mot dans ce contexte.

  4. Didier Millotte mar 01 Nov 2016 Répondre

    Excellent article. Merci. J’aime particulièrement ça : « En créant l’humain, Dieu ne s’est jamais attendu à ce qu’il soit parfait, mais a ce qu’il ait la foi. Le créateur n’a jamais eu l’attente que l’être humain demeurât sans péché (au sens de briser la loi), mais qu’il surmonte les tentations et les épreuves en lui faisant confiance. »

    On peut aller un peu plus loin en éclairant le fait que Adam/Eve (le début de l’humanité) ne pouvait pas faire autrement que pécher parce qu’elle (l’humanité) n’en avait pas la capacité dans sa constitution même, Dieu ne l’ayant pas créée avec cette capacité au départ mais avec la capacité de se repentir, d’apprendre, de grandir. Cette capacité de ne jamais fauter n’étant possible que dans la stature divine, conduit par l’esprit de Dieu. C’est l’aboutissement de l’humanité, et non pas son point de départ, qui a la capacité de ne pas pécher, c’est-à-dire de vivre la volonté de Dieu. L’aboutissement de l’humanité c’est Christ, le second Adam, l’Homme à son image.
    http://didiermillotte.blogspot.fr/2016/08/adam-et-eve-crees-parfait.html

    Concernant les anges, il n’y a pas de texte biblique explicite qui parle de chute des anges. C’est le livre d’Enoch qui développe cela mais pas la Bible. Cette question de chute des anges pose de sérieux problèmes, l’un de ceux qui m’interroge étant : comment des êtres intelligents, vivant devant Dieu, en sa présence, conscients de sa réalité, de sa plénitude, de qui il est, de ce qu’il est et donc de la différence absolue avec leur être propre, pourraient-ils se rebeller ? ça n’a pas de sens. La question de l’humanité, elle, est différente à cause de la nature même de la chair.

    Concernant la notion de perfection, comme la notion de liberté, il faut définir précisément ce que c’est. On a des notions populaires, courantes de ces réalités mais qui tiennent peu si on les mets à l’épreuve d’une réflexion poussée jusqu’à son terme. Je vois deux définitions possible au terme de perfection : 1/ Etre pleinement développé dans un temps donné (par exemple on dira qu’un enfant de 6 ans est parfait pour son âge si son développement est complet, physiquement, psychiquement). 2/La vie divine, la nature même de Dieu. Les anges, si anges il y a, ne sont pas la nature divine et Adam/Eve (le début de l’humanité) ne l’étaient pas non plus. Par contre, et c’est là toute l’oeuvre de salut révélée dans le Nouveau Testament, l’être humain peut recevoir la nature divine et être transformé par elle afin de devenir une autre humanité (un second Adam), l’Homme uni à Dieu par son Esprit.

    • Benoit Hébert mer 02 Nov 2016 Répondre

      Merci Didier pour tes réflexions

      concernant les anges…même si l’épitre de Jude emprunte au livre d’Enoch, cette épitre fait partie du canon, non?
      Comment expliquer l’origine des démons et de Satan si on ne croit pas à la chute de certains anges ? Ils sont co éternels avec Dieu et le mal aussi ? …

  5. Yves mar 01 Nov 2016 Répondre

    Bonjour,

    Depuis quelques jours, je découvre avec beaucoup d’intérêt les différents sujets de ce blog. Ici c’est une interprétation qui mérite réflexion, présentant, si je comprends bien, une sorte de « chute » progressive de l’humanité à mesure que le péché grandit en même tant que Dieu poursuit son projet par élections successives : Adam, Henoc, Noé, Abraham… Pourtant il y a un « détail » qui « cloche » un peu à mes yeux, car au moins sur un point la chute s’annonce radicale dès Genèse 2:17 : si l’homme mange de l’arbre interdit, certainement il mourra. Ainsi la mort apparait alors comme « salaire du péché ». Faut-il comprendre que l’homme Adam était promis à la vie éternelle dans ce jardin et que sa désobéissance lui a fait alors « raté la cible » ? C’est en tout cas une chute de très haut qui nous est ici suggérée dès le commencement…

  6. Auteur
    bruno synnott mer 02 Nov 2016 Répondre

    Bonjour Yves, content que le site de S&F puisse nourrir tes réflexions. Nous sommes des croyants évangéliques convaincus que la Bible est réellement Parole de Dieu. Mais comme tu le constates sûrement sur le site, nous distinguons, en fonction des indices laissées par les narrateurs bibliques eux-mêmes, le contenu inspiré de son contenant culturel et littéraire.

    Le récit adamique (Ge 2-3) par exemple, n’est pas un compte-rendu historique. L’auteur le laisse savoir en y incluant des éléments littéraires de type « mythiques », bien connu à son époque. Il faut lire Ge 2-3 comme une histoire, un récit porteur de vérités théologiques et existentielles. On ne peut pas dire: « ce n’est qu’une histoire » ou « ce n’est qu’un mythe ». Il faut dire: « c’est une histoire, avec des éléments de mythes, mais essentielle et inspirée pour comprendre la condition humaine et le sens de l’existence » ;

    Ainsi, pour en venir à ton point, toute spéculation sur l’immortalité physique d’Adam « avant la chute » ne fait certainement pas partie des préoccupations de l’auteur, selon ce que l’on comprend du texte lui-même (voir mon texte: http://www.scienceetfoi.com/ressources/peche-et-grace-originels/). Sinon la Bible en aurait parlé clairement. Le « certainement tu mouras » exprime davantage la condition humaine actuelle de l’homme rejetant la foi en Dieu, que la perte de l’immortalité.

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