Climato-sceptiques et créationnistes : des tactiques forcement similaires (2)


>2 Articles pour la série : climato-sceptiques et créationnistes

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Dans ce deuxième article, Antoine Bret évoque d’autres tactiques similaires entre créationnistes et climato-sceptiques

Rappel des sigles :

  • CJU = Créationnisme Jeune Univers
  • CS : Climato-Sceptiques

Le zoom sur un phénomène mal compris

Un grand classique donc : mettre le doigt sur un chose que les scientifiques ne comprennent pas, ou pas bien. Partant de là, généraliser à outrance. Si on ne comprend pas cette chose-là, c’est que tout ce que l’on croit comprendre est certainement à revoir. N’aller donc jamais chez le médecin, puisque le fonctionnement du cerveau est loin d’être compris à 100%.

Un exemple CJU est le mouvement rétrograde de certaines exo-planètes. Késako ? Dans notre système solaire, toutes les planètes tournent autour du soleil dans le même sens. C’est une conséquence attendue de la théorie actuelle sur la formation des systèmes planétaires autour d’une étoile. Hors, on a découvert des systèmes dans lesquels toutes les planètes tournent dans le même sens, sauf une. Conclusion CJU ? La théorie est fausse, donc l’astronomie est une fausse science, donc rien de ce côté ne prouve que l’univers a plus de 6 000 ans. CQFD.

Vraiment ? Ben non, pas vraiment. Premièrement, ce n’est pas parce qu’on trouve une planète rétrograde que tout ce que l’on pense sur la formation des systèmes planétaires est faux. Cette planète peut très bien avoir tourné comme les autres dans le passé, avant qu’un mécanisme ne la fasse tourner dans l’autre sens. Deuxièmement, même si la théorie actuelle de la formation des systèmes solaires est fausse, en quoi cela invalide-t-il toutes les conclusions de l’astronomie ? Les milliards d’observations qui nous disent que l’univers a plus de 6 000 ans ne reposent absolument pas sur la formation des systèmes planétaire. Enfin, troisièmement, il existe au moins un mécanisme[1], tout à fait réaliste, qui « fabrique » des planètes rétrogrades. L’article sur le sujet est sorti en mai 2011. La page du site CJU sur cette histoire de planètes rétrogrades est datée de septembre 2009. Elle n’a toujours pas été mise à jour.

Côté CS maintenant, le rôle des nuages est souvent choisi. Il est tout à fait vrai qu’il s’agit là d’un domaine de recherche très actif qui comporte encore pas mal d’inconnues. Un chapitre entier du dernier rapport de l’IPCC[2] porte sur le sujet[3]. Mais comment se fait-il que l’on arrive à reproduire un très grand nombre d’observations tant locales que globales (voir paragraphe précèdent), sans tout savoir sur les nuages ? Tout simplement parce qu’on n’a pas besoin de tout savoir sur les nuages, pour calculer la température globale avec une précision de 1 degré. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas quelque chose qu’on ne comprend rien du tout.

A-t-on besoin de mieux modéliser les nuages pour affiner les calculs ? Bien sûr. A-t-on besoin de mieux modéliser les nuages pour savoir si l’origine du réchauffement est solaire ou anthropogénique ? Non. On voit qu’ici, la rhétorique CS ne se contente pas d’oublier ce qui marche bien, elle oublie également que l’on a affaire à des ordres de grandeurs différents. C’est le sujet du prochain paragraphe.

 

L’oubli des ordres de grandeur

La plupart des arguments CJU ou CS sont en fin de compte des questions qu’il est tout à fait légitime de se poser. En 4 mois de cours, mes étudiants découvrent ainsi chaque année l’essentiel des arguments CS. Comment ? Simplement en posant leur question. Pour un certain nombre d’entre elles, la réponse fait appel à la notion d’ordre de grandeur. Si on l’ignore, une simple question peut se transformer en argument apparemment imparable. Nombre de raisonnements CJU ou CS naissent ainsi. Expliquons-nous sur des exemples.

Le réchauffement observé représente environ 1 degré, depuis 100 ans. Sa cause doit donc respecter ces grandeurs : on cherche quelque chose capable de provoquer un réchauffement de cette ampleur, sur cette échelle de temps. Existe-t-il des cycles solaires, donc parfaitement naturelles, capable de provoquer un réchauffement de 1 degré ? Bien sûr. Il s’agit des cycles de Milankovic, qui sont reliés aux paramètres de l’orbite terrestre autour du soleil. Mais la période du plus court est d’environ 19 000 ans. Bien trop lent pour provoquer quoique ce soit de significatif en 100 ans. Et des cycles plus courts, en a-t-on ? Oui, celui de 11 ans, par exemple. Mais là, c’est trop rapide. Allons-plus toutefois loin : on connait la quantité d’énergie solaire qui arrive sur terre depuis pas mal de temps. Les variations observées pourraient-elles réchauffer la terre de 1 degré ? Non. Elles sont en effet de l’ordre de 0,1% seulement. Et une page de physique élémentaire permet de déduire que ce genre de variations ne saurait générer plus de 0,1 degrés de réchauffement (ou de refroidissement)[4]. Conclusion : le soleil ne peut être tenu responsable du réchauffement présent. Les échelles de temps ne collent pas. Et quand elles collent, même très approximativement, c’est l’ampleur des variations potentielles de températures qui ne colle pas. Mais il faut regarder les chiffres, les ordres de grandeur, pour s’en rendre compte. Sans cela, on vient juste d’inventer un argument CS.

Un bon exemple CJU du même problème est la présence de Carbone 14 (C14) dans les combustibles fossiles. Comme disait Francis Blanche dans Les Tontons Flingeurs, « y’en a ! ». Si le pétrole est enterré depuis des millions d’années et que le stock de C14 qu’il avait au début s’est vu divisé par 2 tous les 5 730 ans (plus de détails ici), comment se fait-il qu’il reste encore du C14 dedans ? C’est un argument CJU courant. Explication : il existe pas mal de manières naturelles de fabriquer du C14. Dans l’atmosphère, c’est l’action des rayons cosmiques sur les atomes d’azote qui constitue la voie royale de production. Sous terre, d’autres réactions prennent le relai. Mais elles produisent environ 1 million de fois moins de C14 que les rayons cosmiques dans l’atmosphère[5]. C’est ce « fond » que l’on détecte dans le pétrole.

La question « pourquoi le pétrole contient-il du C14 » se convertit donc en argument CJU s’il l’on oublie les ordres de grandeur en jeu. Oui, le pétrole contient du C14. Mais en dose infime par rapport au taux atmosphérique, et produit par des canaux bien différents des habituels. Passons au dernier point commun entre les argumentaires CJU et CS : ils reviennent sans cesse, même après qu’on y a répondu[6].

 

Des arguments qui tournent en boucle

2 Timothée 3.7 parle d’hommes qui apprennent sans cesse sans jamais arriver à la connaissance de la vérité. C’est un peu l’image qu’évoquent ces arguments CJU ou CS qui tournent en boucle sur le web alors qu’ils ont été démontés 100 fois.

Pourquoi entend-on encore un sénateur US déclarer qu’il n’y pas de réchauffement climatique sous prétexte qu’il fait froid dehors ? La température moyenne du globe peut tout à fait monter, même si la température locale en un lieu diminue. La moyenne d’une classe peut tout à fait monter, même si un élève voit ses notes baisser. L’argument est erroné, on passe à autre chose. Fin de l’histoire ? Et bien non, l’argument reviendra encore et encore. « Il n’y a pas de réchauffement, car il fait plus froid chez moi ». Un mystère.

Passons au monde CJU. Mettez un verre d’eau au frigo. Il gèle, atteignant un degré d’ordre bien supérieur à l’eau liquide. Il n’y pas eu échange de matière. Juste d’énergie. Et l’entropie du verre d’eau a diminué. Pourquoi entend-on encore et encore que la seconde loi de la thermodynamique[7] interdit toute diminution de l’entropie? Cette loi stipule, grosso-modo, que le désordre doit augmenter dans un système fermé, c’est-à-dire qui n’échange ni matière ni énergie avec l’extérieur. Mais rien n’interdit une augmentation locale de l’ordre. C’est exactement ce qui s’est passé pour votre verre d’eau, petite partie du système fermé qu’est l’univers. C’est le désordre total du système fermé qui doit augmenter. De surcroît, la terre est tout sauf un système fermé, vue l’énergie qu’elle reçoit du soleil et émet vers l’espace. Ici encore, l’argument est erroné, on passe à autre chose. Fin de l’histoire ? Et bien non, il reviendra encore et encore.

La liste est longue, hélas. Nombreux sont les sites qui s’occupent de debugger les arguments CS ou CJU. J’admire leurs concepteurs, car il faut beaucoup de temps et de patience pour répondre points par points à ces mauvais raisonnements. Mais quand je constate que les propos CS ou CJU tournent en boucle tel un disque rayé, je me demande parfois à quoi servent ces sites (je sais, j’écris sur l’un d’eux…).

 

Conclusion

Arrêtons-nous ici, car l’article est déjà assez long comme cela. Je ne discuterai donc pas de l’ambition des CJU ou des CS de représenter la « vraie science » face au reste du monde égaré par la conspiration. Je ne discuterai pas non plus de ces dissertations sans fin où l’on redéfinit 100 fois les mots « science », « théorie », « hypothèse », etc., faisant en sorte qu’ils excluent très exactement la discipline officielle qu’on souhaite déconsidérer. Pas plus que je n’évoquerai en détail cette manie de profiter de son opposition au reste du monde pour se décerner les médailles convoitées du courage ou de la rébellion. Les parallèles sont nombreux. Forcement nombreux, puisqu’on l’a vu, les combats CJU et CS sont finalement structurellement très semblables.

 

 

[1] S. Naoz et al., Hot Jupiters from secular planet–planet interactions, Nature 473, 187–189 (12 May 2011). Version gratuite: http://arxiv.org/abs/1011.2501 .

[2] IPCC = Intergovernmental Panel on Climate Change. En Français, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Les membres de l’IPCC ne sont PAS des fonctionnaires des Nations Unis. Ce sont des scientifiques qui passent leur temps à enseigner et à faire de la recherche dans leurs facs respectives, et à qui l’ONU demande de rédiger un rapport sur l’état des connaissances climatologiques tous les 6 ou 7 ans.

[3] IPCC, Climate Change 2013: The Physical Science Basis, Ch. 7.

[4] A. Bret, The Energy-Climate Continuum: Lessons from Basic Science and History, p. 47.

[5] Voir les détails ici.

[6] Je sais bien que l’indicatif sonne étrangement ici. Mais l’Académie Française est formelle.

[7] Soit dit en passant, la seconde loi de la thermodynamique est profonde et complexe. Il est toujours étrange de voir des gens qui n’hésitent pas à démolir la science que elle les dérange, s’emparer d’une de ses lois les plus subtiles quand elle les arrange.


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Antoine BRET
Antoine est physicien chercheur et enseigne à l’Université Castilla-La Mancha près de Madrid. Auteur ou co-auteur de plus de 100 articles dans des revues à comité de lecture, il est régulièrement « chercheur invité » au département d’astrophysique de l’université de Harvard. Il a également travaillé pour une église évangélique française pendant 8 ans et a été pasteur à Madrid pendant une année.

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