« Bara » ne signifie pas exclusivement « creatio ex nihilo »!

Posté par Benoit Hébert
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Après l’excellent article de Roger Lefebvre à propos des ambiguïtés de langages associées au débat création/évolution, je ne résiste pas à l’envie de traduire un extrait de l’excellent  » Evolutionary Creation  » ( p391) de Denis Lamoureux, docteur en théologie et en biologie à propos de l’utilisation des verbes « asa » et « bara » dans la Bible et de la doctrine de la création ex nihilo. Pour ceux qui cherchent des réponses théologiques aux principales difficultés posées par la théorie de l’évolution, je recommande chaudement cet ouvrage !

 » La doctrine chrétienne de la création inclut la croyance que Dieu a créé le monde à partir de rien (ex nihilo). Il n’a pas utilisé de matériel éternel pré existant. Le créateur précède toute chose ; tout ce qui existe dépend de lui. Il n’a pas seulement créé la matière, mais aussi l’espace et le temps. Pourtant, les chrétiens sont surpris de découvrir que l’activité créatrice de Dieu dans Genèse 1 n’est pas exclusivement creatio ex nihilo. Cette notion semble apparaître avec l’origine de la lumière, du firmament, des corps célestes, et des premiers hommes. Mais la scène d’ouverture du récit de la création de Genèse 1 :2 décrit une terre déjà existante dans l’obscurité, sous  les eaux dans un état chaotique, sans faire mention de l’identité de son créateur, ni du moment où celle-ci a été créée, si seulement elle a été créée.

Dans l’A.T., le mot Hébreux bara (créer) se prête de lui-même à la notion de création ex nihilo. Dieu est presque toujours le sujet de ce verbe. Il y a toutefois quelques exceptions notables. Josué 17 :15  « Josué leur dit : Si tu es un peuple nombreux, monte dans la forêt ; tu te défricheras ( bara) un endroit au pays des Perizzites et des Rephaïtes  » ou bien Ezékiel 23 :47  « Cette assemblée les lapidera et les abattra (bara)  à coups d’épée . » Ainsi, le verbe bara implique invariablement l’apparition de quelque chose de radicalement nouveau.  Par exemple :   » Car le SEIGNEUR crée une chose nouvelle sur la terre. La femme recherche l’homme !  » (Jérémie 31:22) et  « Car je crée un ciel nouveau et une terre nouvelle  » (Esaïe 65:17 ). Lorsque ce verbe est utilisé, il est rarement fait mention de ce qui est utilisé, si quelque chose est utilisé dans le processus créatif. Il est donc très compréhensible que la plupart des chrétiens supposent que bara signifie : créer à partir de rien. Pourtant, une analyse attentive montre que bara n’implique pas exclusivement cette notion.

Bara apparaît environ 50 fois dans l’A.T. avec pour signification créer, faire, modeler, former et défricher. Les langages du Proche Orient Ancien reliés à l’Hébreux avaient des mots ( » cognates « ) provenant de la même racine que bara pour dire : créer, modeler, former, fonder, construire, séparer, diviser…De façon significative, une grande partie de l’activité créatrice de Genèse 1 implique des actes de séparation, en particulier dans le modelage de matière pré existante (la lumière des ténèbres, les eaux d’en bas de celles d’en haut par le firmament, la mer de la terre ferme…). Ainsi, Gen 1 contient une activité divine créatrice ex aliquo (à partir de quelque chose). Dans cette optique, Genèse 1 :1 peut se traduire :  » Au commencement, Dieu sépara et créa les cieux et la terre.  »

De plus, dans l’A.T., bara est utilisé de manière interchangeable avec le mot courant dans l’usage quotidien  » asa  » (faire). Ainsi, les auteurs inspirés ont utilisé comme synonyme de bara un mot qui signifie le plus souvent l’action de faire à partir de matériaux pré existant.
[…] « Voilà la généalogie du ciel et de la terre, quand ils furent créés (bara). Au jour où le SEIGNEUR Dieu fit (asa) la terre et le ciel  » (Genèse 2:4)
 » Dieu dit : Faisons (asa) les humains à notre image, …  Dieu créa  (bara) les humains à son image . » (Genèse 1:26-27)
[…] Dans Gen 1 :27, Dieu crée (bara) l’humanité sans faire mention de l’utilisation d’un matériau pré existant, faisant allusion à une création ex nihilo, mais dans Gen 2 :7   » Le SEIGNEUR Dieu façonna l’homme de la poussière de la terre  »  et dans Gen 2 :22  « Le SEIGNEUR Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise à l’homme. » De même, les oiseaux ont été créés (bara) le 5ème jour de la création (bara), apparemment à partir de rien ; pourtant Gen 2 :19 affirme  « Le SEIGNEUR Dieu façonna de la terre tous les animaux de la campagne et tous les oiseaux du ciel. » […]

En résumé, bara n’est pas limité à la création à partir de rien, mais traduit également la création à partir de quelque chose pour les anciens Hébreux.
[…] En paraphrasant Gen 1 :1 selon les catégories intellectuelles des anciens Hébreux :

Quand Dieu commença à faire le ciel et la terre, il y avait une terre sombre sous les eaux déjà existante. L’Esprit de Dieu prit complètement en charge ce chaos et de ce vide. Ensuite, par un commandement verbal, Dieu coupa et sépara cet état pré créé pour former et nommer le  » ciel  » et la  » terre « .

Bien entendu, Denis Lamoureux poursuit sa démonstration en montrant que la notion de création ex nihilo est bien contenue dans les Ecritures.  (Romain 4 :17, Colossiens 1 :15-17, Hebreux 11 :3…)

Certaines traductions françaises  (et anglaises) montrent bien toute l’ambiguïté dans la traduction de Genèse 1 :1, qui commence avec une terre et un océan primitif pré existants (comme chez les récits de création Babyloniens et le tehom)

 » Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre,
la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme.  »
( Gen 1 :1 version TOB)

3 Commentaires

  1. Jean-Christophe CHARVET mar 09 Août 2016 Répondre

    J’ai étudié l’hébreu biblique et pour en avoir le coeur net, sans a priori, sur cette question, j’avais demandé à mon professeur s’il était possible de traduire « quand il commença à créer… » Réponse catégorique : non. Grammaticalement, et l’hébreu est une langue simple, le verbe conjugué est « créa » (bara). « Bereshit » signifie « En un commencement » : « reshit » est un nom signifiant « début, commencement » et aucunement un verbe. La particule « be » signifie « dans, en ». Elle peut signifier « quand » à condition d’être collée à un verbe, ce qui n’est pas le cas ici. Il faut coller au texte, littéralement, ce qui conduit à traduire la séquence « Bereshit bara Elohim et hashamaïm veet haarets. Vehaarets haïtah tohu va-vohu verocheh al pnei tehom… » Ainsi, mot à mot : « En un commencement créa Dieu les cieux et la terre (inversion normale : 1) verbe 2) sujet 3) COD). Et la terre était déserte et vide et une ténèbre (était) sur la face de l’abîme… »
    Les adversaires de la création ab nihilo forcent le sens du texte en traduisant « quand il commença… » Par ailleurs, que la terre/matière fût « déserte (ou informe) et vide », donc un chaos, n’oblige pas à la voir comme co-éternelle à Dieu qui en serait ainsi non pas le créateur mais l’organisateur. Tout le récit de la Genèse décrit une progressivité de la création. Il est donc très logique que Dieu crée une « terre » comme « matière brute » qu’il organise ensuite. Dans une interprétation actuelle, cette image peut très raisonnablement correspondre à l’idée d’une particule primordiale de matière créée, puis d’une expansion/division/complexification,

    • Auteur
      Benoit Hébert mar 09 Août 2016 Répondre

      Nous ne parlons pas en notre propre nom, ni Denis Lamoureux d’ailleurs. Les spécialistes de l’Hébreu de la version TOB ont bien choisi en français « Lorsque Dieu commença… »…

      la version tob révisée 2010 reste dans le même esprit :
      « Commencement de la création du ciel et de la terre. La terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme : le souffle de Dieu planait au dessus des eaux.
      Et Dieu dit « que la lumière soit!… »

      On peut y voir un préjugé de traducteur, à moins que ce ne soit l’inverse ;-)

  2. Lio mar 27 Sep 2016 Répondre

    Bonjour,
    Bet Res Aleph Sin Yod Taw ou BRAShITh, a été traduit en latin par In Principio, en et dans le Principe, c’est à dire en puissance d’être (quelque « chose » qui n’existant pas tangiblement, est néanmoins en puissance d’exister). Créa second terme de la Genèse, reprend une partie de l’écriture du terme Principe: BRA. Cette seconde « chose », est le même mais aussi l’autre, réalisant la tangibilité.

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