Alvin Plantinga… II.a – Objections contre le théisme .. aux RAYONS X


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Le Théisme est-il irrationnel ?

 

À partir des années 80, Plantinga tournera son attention vers la question de la rationalité du théisme. Après avoir cité (page 12) le philosophe John Locke (1632-1704)

Celui qui utilise la lumière et les facultés que Dieu lui a données et cherche sincèrement à découvrir la vérité, […] accomplit son devoir de créature rationnelle

il ajoute

Aujourd’hui nous avons laissé tomber le créateur, néanmoins le devoir de ‘créature rationnelle demeure’. C’est à ce prix que nous sommes justifiés de croire que quelque chose est vrai.

Mais ce n’est pas tout, Plantinga fait remarquer qu’il y a un deuxième volet à cette justification lequel concerne les preuves. Ainsi

  1. Un devoir de « créature » rationnelle : Le devoir d’exercer la raison à son meilleur dans une recherche sincère de la vérité.
  2. Un souci de prudence quant aux preuves : Ne croire que ce qui est soutenu par des preuves en nombre et qualité suffisantes.

 

Nous allons énoncer une objection typique contre le théisme chrétien. Cela nous permettra de passer en revue les multiples malfaçons que Plantinga dénonce à son sujet. Il s’agit de l’objection d’Irrationalité par Manque de Preuves  (IMP):

 

la croyance chrétienne est irrationnelle

parce qu’elle n’a pas suffisamment de preuves

 

La première observation que fait Plantinga c’est que l’objection n’est pas frontale mais opère de façon oblique (ou de Juré). L’objection frontale, ou « de facto », se formulerait simplement : « la croyance chrétienne est (irrationnelle parce que) fausse ». Pourquoi l’objecteur n’est-il pas plus direct ? Plantinga suggère que si on le lui demande il répond en général « Qui peut prouver ça quand il s’agit de l’existence de Dieu ? ».

C’est, semble-t-il, plus courtois. L’objecteur soulève seulement quelque manque ou défaut que le croyant ne manquera pas de prendre en considération. Bref : au croyant le fardeau de corriger le manque ou défaut et à l’objecteur le soin de juger si cette correction est satisfaisante.

 

Voici une « pause détente », optionnelle bien sûr, toutefois didactique et suggestive en préparation de la suite.


 Pause détente

Comment on sait … qu’on sait ?

 

L’Épistémologie concerne tout ce qui touche de près ou de loin à la question du savoir (croyance[1], connaissance ..). Nous sommes tous naturellement versés en la matière sans avoir (nécessairement) suivi de cours formels. Nous aurions même le devoir de ne croire que ce qui est raisonnable et fondé sur des preuves. Nous pourrions être amenés à nous justifier ce qui, en passant, peut-être aussi simple que répondre « mon prof l’a dit », « j’ai découvert ça par hasard » ou encore « j’ai lu le témoignage d’un témoin oculaire ». Mais voyons ce que ça donne dans l’exercice suivant.

 

Exercice : trouver la réponse à chacune des trois questions suivantes et son croquis associé.

1) On a empilé des cubes sur la table. Combien y-a-t-il de cubes en tout ? [36, 40, 50, 54, 59 ]

 

2) Est ce que votre mère vous aime ? [Ah, oui ! / Je dirais .. Oui / Je dirais .. Non / Ah, non !]

 

3) Qu’est-ce que c’est ?

 

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Arrêtons-nous sur le cas No 1

Vous l’avez probablement résolu par

  1. a) Un raisonnement sous la formes d’une suite de propositions ; par exemple
  2. On peut considérer le tas de cubes comme quatre couches superposées ..
  3. La couche basse est faite de 4 rangées de 4 cubes

aboutissant sur

  1. b) des propositions de type arithmétique (ex. 4 x 4 =16)

Or toutes les propositions qui précèdent vous les croyez vraies … c’est donc des croyances. C’est plutôt comme ça qu’on les appellera par la suite car plus général (en effet pas toutes les croyances peuvent s’exprimer par des propositions).

 

Que vous faut-il faire pour justifier votre réponse ?

Pour une croyance comme 4 x 4 =16 on ne vous demandera pas de la justifier parce que c’est évident en soi. On parlera alors « d’une croyance basique ».

La vérité des autres propositions du raisonnement se justifie par simple inspection du dessin ; ces croyances sont affirmées par l’énoncé lui-même.

 

Si vous avez suivi une démarche similaire. Bravo vous êtes, on ne peut plus, rationnel. Vous avez rempli l’exigence du fondationnalisme. Cette exigence est que toute croyance soit basique ou s’appuie ultimement sur une ou des croyances basiques.

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Pour ce qui est de vos réponses aux questions 2) et 3)

Décrivez comment vous y êtes parvenu ? Êtes-vous en mesure de justifier votre réponse par l’exigence du fondationnalisme? Sinon pourquoi ? Considérez-vous votre réponse comme raisonnable ?

 


 

Le chrétien aurait-il une déficience intellectuelle ?

 

Après tout, être rationnel, c’est être raisonnable, c’est user de sa raison à bon escient. L’objection IMP laisse à penser que le chrétien aurait une déficience intellectuelle, peut être un problème à justifier sa croyance par rapport aux exigences du fondationnalisme qui, avec ses amendements, reste le canon historique de rationalité. Comme discuté durant la pause, l’exigence en question, c’est qu’une croyance doit être, soit basique, soit reposer ultimement sur une ou des croyance(s) basique(s).

Selon le fondationnalisme classique, pour être basique, une croyance doit être

  • évidente en soi : comme 4×4=16; ou
  • incorrigible : Si vous croyez avoir mal au dos, qui suis-je pour corriger votre croyance?

 

Plantinga va soulever les problèmes de ce critère de rationalité et conduire à le rendre plus significatif en élargissant considérablement ce qui doit être admis comme croyance basique. En premier lieu Plantinga s’emploiera à montrer, avec ses collègues Alston et Wolterstorff, que vraiment peu de ce qu’on prend pour acquis (ex. : croire notre mémoire, nos perceptions, croire qu’il y a d’autres personnes que nous) est loin de remplir le niveau d’exigence requis par le fondationnalisme. (La croyance au fondationnalisme elle-même ne passe pas son propre test de rationalité !). Par ailleurs assez peu de nos convictions résultent d’une argumentation. Ainsi grâce à ces messieurs, si vous avez répondu « un éléphant » durant la pause détente, vous êtes désormais reconnu rationnel. Au fond vous avez fait confiance, comme d’habitude, à la réponse instantanée gracieusement montée de vos entrailles (pour ne pas dire de votre cœur). Le philosophe Claude Tresmontant (1925-97) disait

je découvre en moi une sagesse qui n’est pas moi et à qui je fais bien de faire confiance.

Plantinga va plus loin. Il soutient l’affirmation audacieuse que, sous certaines conditions, la croyance en Dieu est basique, et n’a donc pas à être justifiée. Initialement cette affirmation a suscité une controverse (pourquoi la croyance en Dieu serait incluse mais pas celle en la Grande Citrouille !). Plantinga s’emploiera patiemment à préciser ce qui constitue une « croyance de base ». Nous y reviendrons plus loin. S’il est correct cela veut dire que le martyr pour la foi est rationnel et n’a pas à se justifier, ni la mère célibataire qui prie avec confiance « donne nous aujourd’hui notre pain quotidien » et quand l’évangéliste Billy Graham, en réponse à la question « donnez-moi une preuve que Dieu existe ? » disait « je lui ai parlé ce matin » il y a sans doute là plus qu’une simple boutade.

Donc selon Plantinga, il n’y a pas d’irrationalité suite à quelque défaut intellectuel ou moral dont le croyant se serait rendu coupable. Voici quelques repères bibliographiques.

 

Écrits principaux

 

Plantiga discute ces questions dans trois livres, appelés Trilogie de la Garantie (en anglais) quelques 1000 pages considérées comme son chef-d’œuvre philosophique. Dans les deux premiers publiés en 1993 : « Warrant the Current debate » il conclut à la faiblesse des conceptions courantes et dans « Warrant and Proper Function (WPF)» il introduit sa propre théorie de la « Garantie » (Warrant) et du « fonctionnement correct ». Enfin le troisième volume « Warranted Christian Belief (WCB)» publié en 2001 récapitule les deux premiers livres et mets de l’avant deux modèles par lesquels la croyance religieuse se trouve Garantie.

Bienheureusement pour ses nouveaux lecteurs, Plantinga a publié en 2015 « Knowledge and Christian Belief[2] (KCB)» un livre qui en quelques 126 pages couvre de façon (un peu) plus abordable les 500 pages de WCB 2001 (délestées de l’objection contre l’athéisme dur qui sera abordé au troisième chapitre). Les numéros de pages mentionnées dans la suite réfèrent à KCB.

 

Dans la partie IIb nous traiterons du deuxième problème soulevé par l’objection IMP le chrétien manque-t-il de preuves. Avant de terminer nous répondons à la question que beaucoup se posent sur les choix que fait Plantinga.

Pourquoi ne pas simplement fournir les preuves qui manquent ?

 

Quel genre de preuves pourraient satisfaire la personne formulant l’objection IMP ? Elles sont de deux types :

  1. Les preuves fournies par l’apologétique[3] chrétienne
  2. La preuve que la croyance chrétienne offre une solide Garantie ; le sens de cette Garantie étant précisé plus loin.

Plantinga saute directement au type 2. C’est curieux. Si l’athée demande plus de preuves pourquoi de pas les lui fournir !

Le monde anglophone ne manque pas d’éminents spécialistes d’apologétique positive en mesure d’apporter des preuves béton sur la résurrection de Jésus, la fiabilité du Nouveau Testament etc. à partir d’arguments historiques sans nécessité de postuler au départ pour ou contre l’existence de Dieu. Clairement l’apologétique chrétienne positive à sa place pour aider le sceptique ouvert comme le croyant qui doute. Plusieurs apologètes ont regretté que Plantinga ne les aient pas aidés davantage dans leur tâche. « Savoir que la foi est basique c’est fait pour aider qui ? » se demande un apologète. Keith A. Mascord 2006 qui a creusé à fond ce genre de question, affirme de Plantinga que :

 .. son travail est riche en implications pour l’apologétique ; beaucoup d’entre elles sont ‘embryonnaires’ ; quelques-unes ont peut-être besoin d’une gestation plus longue. Cependant, si ces implications sont perçues et exploitées les bénéfices pour l’apologète seront substantiels autant pour l’approche positive que négative. … Ce qu’il a développé en épistémologie a le potentiel d’une contribution plus grande encore.

Mascord fait aussi la remarque suivante:

Ça peut apparaître ironique que l’épistémologie de Plantinga puisse être utilisée par les apologètes qui défendent le Christianisme par les preuves .. alors qu’une des motivations principale de Plantinga est de fournir une validation philosophique à la position dite Réformée qui veut que l’Évangile chrétien n’a pas besoin de preuves pour être considéré rationnel … (deux approches souvent perçues comme « ennemies » héréditaires) .. Cependant .. celles-ci ne sont pas, par nécessité, incompatibles.

Bien sûr que non. C’est un peu comme si, après que Blaise Pascal ait prononcé sa célèbre pensée : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », il fallait choisir soit le

cœur soit la raison. En maths on sait bien qu’on n’a pas à « choisir » la meilleure des deux coordonnées entre x et y mais qu’on dispose de tout le plan cartésien !

 

Plantinga a peu écrit pour le grand public. Avis aux apologètes qui savent manier la plume et le plan cartésien. Dans sa revue du livre KCB (de 126 pages) Carson Weitnauer écrit

j’aurais préféré que Plantinga écrive « un livre accessible et populaire », quelque chose comme ‘Connaître Dieu : le Guide pour les non-nuls » ; et il ajoute entre parenthèse « (Pour ce que ça vaut, et au risque de paraître on ne peut plus audacieux, j’aimerais beaucoup collaborer avec Plantinga sur un tel projet)».

C’est sûr que le projet serait génial sachant que Weitnauer est éditeur d’un collectif en 2014, de 320 pages dénonçant l’irrationalité et les techniques de persuasion des athées militants comme Richard Dawkins, Daniel Dennett et d’autres. Ces ’nouveaux athées’, au demeurant brillants scientifiques et vulgarisateurs, s’enveloppent dans la science pour fustiger la religion et répandre leurs idées « athéologiques et parfois leur fiel dans la littérature populaire. Beaucoup de lecteurs sont séduits ou ébranlés. Plantinga n’est certes pas le dernier à disposer des antidotes et outils pour débusquer le défaut même le plus caché.

 

Voici une de ses perles. Dans le journal britannique « The independant » on a demandé à R. Dawkins ce qu’il dira à Dieu pour justifier son athéisme de toute une vie. Le scientifique a répondu :

Je citerai Bertrand Russell : « Pas assez de preuve, Dieu, pas assez de preuve. « 

 

Plantinga commente :

Et alors ? Cette réponse est loin de justifier l’athéisme. Le manque de preuve de l’existence de Dieu, si tant est que ce soit le cas, ne donne pas matière à déduire l’athéisme. – Il n’y a pas assez de preuve pour croire qu’il existe un ‘nombre pair d‘étoiles’ dans l’univers. Soit. Mais personne n’en déduit pour autant que ‘le nombre d’étoiles est impair’ ! – Non, la bonne réponse aurait dû être la position agnostique de celui qui ne peut pas décider.

 

Dans la deuxième partie II.b nous verrons comment Plantinga s’y prend pour répondre à l’objection du manque de preuves.

 


Notes

[1] Dans le langage commun, croyance désigne quelque chose qui ne convainc pas tout le monde. En fait, dans le présent contexte le mot croyance joue souvent le rôle de variable du savoir qui peut assumer une valeur entre ‘très certainement faux’ et ‘très certainement vrai’. Une croyance qui dépasse un certain seuil de crédibilité accède au rang de connaissance.

[2] Eerdmans Publishing Co.

[3] L’apôtre Pierre recommandait à ses coreligionnaires « Soyez toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous » (1 Pierre 1 :15). Le mot apologétique vient du grec « se défendre (en court) ». L’Apologétique chrétienne expose les preuves du bien-fondé de la foi (positive) et réfute les objections des détracteurs (négative).

 

 

 

 

 

 


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Jean-Pierre Adoul

1 Commentaire

  1. Michel Thys mar 13 Mar 2018 Répondre

    Je viens de lire ce que répond Alvin PLANTINGA aux arguments de l’athéisme, et sa réponse à la
    question : « Le théisme est-il irrationnel ? ». Comme s’il lui fallait impérativement se prouver à lui-même que sa croyance en Dieu est rationnelle, sous peine de se déstabiliser dans ses certitudes, ce philosophe élabore une rationalité a posteriori. Il a donc été financé (tout comme notamment le neurologue canadien Mario Beauregard) et a été récompensé par un prix de la très chrétienne Fondation Templeton pour tenter de convaincre le plus grand nombre que Dieu existe.

    Cette fondation «vise à montrer la dimension spirituelle de la vie », mais sans même imaginer qu’il existe aussi une spiritualité laïque, non religieuse, d’ailleurs occultée volontairement aux États-Unis …L’idée que Dieu n’aurait qu’une existence psychologique, subjective, culturelle et donc illusoire, à la suite d’un environnement unilatéralement croyant, ne l’a forcément pas effleurée … Je ne m’étonne pas qu’il y ait autant de scientifiques croyants ou au moins déistes dans ce pays qui baigne du matin au soir dans la religion …

    La croyance religieuse, qu’elle soit chrétienne ou non, est irrationnelle, non pas par « manque de preuves », mais parce qu’elle émane du cerveau émotionnel et qu’elle le privilégie par rapport au cerveau rationnel.
    Mais Plantinga ignore évidemment tout des découvertes psycho-neurophysiologiques actuelles, ou feint de les ignorer …! Le fondamentalisme, qu’il soit religieux ou idéologique, est toujours la conséquence d’un endoctrinement, exclu dans le cas de l’athéisme qui n’est qu’une option philosophique librement choisie sur base d’arguments rationnels et scientifiques. L’athée ne demande pas de preuves de l’inexistence
    de Dieu (aucune inexistence n’est d’ailleurs démontrable, sauf en mathématiques, par l’absurde). Il constate simplement que chez les enfants de parents athées, la foi n’apparaît pas, sauf influences parasites ultérieures. Richard DAWKINS ou Daniel DENNETT ne poursuivent aucun but prosélyte, chaque lecteur devant se forger sa « vérité » personnelle, provisoire et partielle au contact de celles des autres. Ils ne font que réagir légitimement à l’évangélisation et à l’islamisation croissantes.
    Jamais « une croyance qui dépasse un certain seuil de crédibilité » n’accédera « au rang de connaissance » !

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