42-Aux frontières de l’évolution, Partie 2: l’abiogenèse et la question du naturalisme


>48 Articles pour la série : L'évolution expliquée ♥♥♥

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Article original : http://biologos.org/blogs/dennis-venema-letters-to-the-duchess/evolution-basics-at-the-frontiers-of-evolution-part-2-abiogenesis-and-the-question-of-naturalism

 

Dans ce billet, nous abordons la question du naturalisme avant d’introduire l’idée d’un monde ARN qui aurait précédé une biologie reposant aujourd’hui sur l’ADN

 

Le livre de Weizsäcker « Le Monde vu par la Physique » continue de beaucoup m’occuper. Il me ramène assez clairement à l’idée que c’est une erreur d’utiliser Dieu comme celui qui comble les trous de notre connaissance. Si en fait les frontières de la connaissance sont repoussées (ce qui semble inévitable), alors Dieu est repoussé avec elles, et est donc continuellement en situation de retrait. Nous devons trouver Dieu dans ce que nous connaissons, non dans ce que nous ignorons ; Dieu veut que nous prenions conscience de sa présence, non pas dans les problèmes qui ne sont pas résolus mais dans ceux qui le sont.

Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission (Lettres et notes de captivité)

 

Dans le dernier billet de cette série, nous avons quitté les confins confortables de l’évolution comme théorie (dans le sens scientifique d’une théorie) pour explorer ses «zones frontières» telle que l’abiogenèse, la transition hypothétique de la « non vie » chimique au vivant. Pour une audience américaine, cette idée de frontière renvoie aux images du Far West où la loi et l’ordre n’étaient pas encore établis, hors-la-loi et bandits étaient derrière chaque tonneau, et la justice était rendue par le six-coups du shérif (du moins, c’est l’image de la version hollywoodienne que j’ai vue à la télévision quand j’étais enfant). En bref, la frontière était une zone tumultueuse de conflit et de courage, bien loin de la loi et de l’ordre de la ville.

Pour l’abiogenèse, l’analogie de la frontière est tout à fait pertinente. Quand je lis la littérature scientifique sur le sujet, je suis immédiatement frappé par son caractère spéculatif. Ce n’est pas l’équivalent scientifique de rues pittoresques de la Nouvelle Angleterre, c’est plutôt une carte grossière avec des bandes de territoires non cartographiés avec au mieux peut-être quelques pistes pour chariots. De nombreuses hypothèses ont été proposées : est- ce que la vie est issue d’un enzyme ARN capable de s’auto-répliquer ? Ou d’un processus métabolique qui ensuite a conduit à une molécule héritable ? Est-ce que la vie a commencé à proximité des cheminées des eaux profondes ? Où a-t-elle commencé (ou ses précurseurs) ailleurs en dehors de notre planète ? Toutes ces idées ont quelques soutiens dans la littérature scientifique, et aucune d’entre elles n’a une position majoritaire. C’est l’équivalent scientifique du Far West, peuplé de personnages intéressants faisant des « duels » par écrits interposés. La vérité, c’est que nous ne savons pas, tout simplement.

Laissez-moi le dire encore: quand il s’agit d’abiogenèse, nous n’avons quasiment aucune idée comment cela s’est produit.

Bien sûr, comme nous l’avons vu lors du billet précédent, c’est à cette jonction que beaucoup de chrétiens exploitent cette ignorance reconnue pour proclamer l’échec de l’évolution dans son entier. Je dois avouer que j’ai fait la même chose quand j’avais une position antiévolutionniste, donc je sais qu’il est facile de céder à cette tentation. Je réalise maintenant que cela n’a pas plus de sens que de dire que la carte de la Nouvelle Angleterre (sur la Côte Est) est un fatras parce que l’Oregon (sur la côte Ouest) n’a pas encore été totalement cartographié. Des choses inconnues sont attendues aux frontières et c’est pour cela que l’on s’y aventure.

 

Mais…Dieu?

Mais Dennis, vous pourriez me dire, n’es-tu pas en train de faire l’hypothèse que la vie a une origine naturelle ? N’es-tu pas en train de rejeter la possibilité que Dieu ait apporté la vie par des moyens surnaturels ? N’as-tu pas finalement cédé au « naturalisme »?

Il y a bien sûr beaucoup de choses à discuter ici, et les sujets vont bien au-delà de l’objet de cet article (et même de cette série d’ailleurs). Quoiqu’il en soit, la question est légitime et mérite au moins une brève réponse. Puisque l’abiogenèse est aux frontières de la science, elle pourrait avoir ce que les chrétiens pourraient appeler une explication « surnaturelle » ou « naturelle » – en fait nous ne savons tout simplement pas. Toute explication en science pourrait en fait avoir une explication  « surnaturelle », tout en nous apparaissant comme le produit d’une loi « naturelle ». La plupart des chrétiens évitent ce type d’argument lorsque la science est bien établie – peu d’entre nous s’accrochent à une explication surnaturelle pour la météo ou la reproduction humaine par exemple – choisissant de voir ces évènements naturels comme faisant partie de la providence divine. C’est bien quand les phénomènes sont moins bien connus par la science que les chrétiens ont tendance à favoriser des explications surnaturelles.

Personnellement, j’hésite à appeler miracle ce qui n’est pas bien étudié scientifiquement, puisque plus de travaux pourraient révéler une explication naturelle – “naturelle” dans le sens de faisant partie de la structure reproductible du cosmos que Dieu a mise en place et continue de soutenir et que nous pouvons étudier par la science. Ainsi, les « lois naturelles » peuvent être vues comme faisant partie du contrat de fidélité de la part de Dieu envers Sa création (cf l’article très utile de mon collègue Arnold Sikkema cité dans les références). Donc, que l’origine de la vie soit « naturelle » ou « surnaturelle » elle était de Dieu, et il n’y a rien à perdre que d’essayer de l’investiguer par la méthode scientifique. Peut-être une autre manière de le dire, est qu’en tant que scientifique, je suis curieux de voir jusqu’où s’étend la structure régulière et reproductible du cosmos – est-ce que cela s’étend aussi dans la transition du non vivant vers le vivant ? Est-ce que Dieu, dans Sa sagesse, a modelé le cosmos de telle manière que des particules chimiques deviennent vivantes ? Alors que je suspecte que la vie a une origine « naturelle » dans le sens ci-dessus, je reconnais que tous les chrétiens ne pensent pas la même chose. La raison de cette intuition – car c’est une intuition – est que je vois des indicateurs dans ce que nous savons déjà qui suggèrent que c’est le cas.

Soupçons et soupirs

Un de ces indicateurs pour une origine chimique de la vie sur Terre est une propriété partagée par tous les êtres vivants et qui est au cœur de ce que l’on entend d’être vivant dans le sens moléculaire. Une des premières choses que l’on apprend en tant que biologiste est que les macromolécules ont divisé le travail entre l’hérédité et la fonction enzymatique : l’ADN pour les gènes, et les protéines pour les réactions de catalyse. Ensuite, on apprend les différentes formes de l’ARN – une classe de molécule qui, c’est intéressant, dans certains cas a une fonction à la fois d’hérédité et de catalyse. Puis, on apprend que la molécule clé au centre de la machinerie cellulaire n’est pas un enzyme protéique, mais une molécule d’ARN – le ribosome. Les ribosomes sont responsables d’utiliser des patrons d’ARN pour diriger la synthèse protéique, puis les protéines ferment la boucle en copiant l’ADN des cellules (qui contient l’information cruciale des ARN mais sous une forme plus stable). Quand la structure des ribosomes a été élucidée au début des années 2000, il fut démontré que les quelques protéines associées aux ribosomes ne participaient pas à sa fonction enzymatique – ce qui était une surprise pour la plupart de biologistes moléculaires de l’époque. Pour beaucoup d’entre eux, l’existence de cet enzyme ARN au centre de la vie cellulaire, qui interagit avec les patrons d’ARN pour la synthèse de protéine, suggérait que la vie était passée par une étape où l’ARN jouait le rôle majeur dans l’hérédité et la fonction enzymatique, contrairement au monde ADN/protéine d’aujourd’hui.

Dans le prochain billet, nous explorerons ce « monde ARN » – une hypothèse qui a gagné quelque support expérimental ces dernières années.

 

 


 

Références


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Dennis R Venema

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